Sports

C'est en Bretagne que se joue l'avenir de la voile

Temps de lecture : 6 min

Tout ce qui se fait de mieux en voile vient de l'Ouest de la France. Cocorico? Kokokog!

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Francois Gabart, premier arrivé de la Course The Bridge, à New York, le 3 juillet 2017 | Loic Venance / AFP

42 jours, 16 heures, 40 minutes et 35 secondes. Ce dimanche 17 décembre, François Gabart a pulvérisé le record du tour du monde à la voile en solitaire. À 34 ans, ce Breton d'adoption figure déjà dans l’histoire de la course au large et de la voile en général en raison d’un palmarès étincelant, marqué notamment par son succès dans le Vendée Globle en 2013. Mais en pulvérisant ce nouveau record sur son maxi-trimaran Macif long de 30m, il entre (encore) dans une nouvelle dimension sur des océans décidément devenus de véritables pistes de vitesse. Il y a presque cinq ans, il était le meilleur solitaire en arrivant en vainqueur aux Sables d’Olonne. Le voilà le plus rapide face au chronomètre à Brest. Vertigineux doublé!

Lorsque Thomas Coville avait bouclé, le 26 décembre 2016, son propre tour du monde en 49 jours, soit près de huit de moins que le précédent record de Francis Joyon, il était difficile d’imaginer que, 12 mois plus tard, un marin descendrait aussi vite sous les 45 jours. C’est pourtant ce que le Charentais s’apprête donc à réaliser dans une impression d’aisance et de vélocité stupéfiantes.

L'ENA de la voile française

La course au large est une chasse gardée, presque exclusive, de la voile française qui a fabriqué ses héros à distance de la Course de l’America ou des compétitions de voile olympique. Depuis Eric Tabarly, le mythe au long cours se régénère, inépuisable, avec une région, la Bretagne, au centre de cette vague de performances et d’exploits. Car si François Gabart n’est pas Breton, contrairement à d’autres vainqueurs du Vendée Globe comme les emblématiques Michel Desjoyeaux et Armel Le Cléac’h, il y a puisé une part de son génie au Pôle Finistère Course au Large de Port-la-Forêt, près de Fouesnant, sorte d’ENA français de la voile française. Parmi ses initiateurs de la première heure, Jean Le Cam et Michel Desjoyeaux en sont sortis, en quelque sorte, premiers «majors» dans les années 1990. En une vingtaine d’années, cette structure est passée d’école relativement rustique à une sorte d’université high-tech permettant de devenir le navigateur le plus complet au plus près des dernières innovations technologiques. Dans ce centre d’environ 40 marins se côtoient les «vedettes» comme Desjoyeaux, Gabart ou Le Cléac’h et les jeunes pousses qui ont accédé à cet incubateur de connaissances en étant d’abord supervisés et recrutés par leurs prestigieux anciens au gré de tests d’évaluation très scrupuleux.

Christian Le Pape, l’un des fondateurs du Pôle Finistère Course au Large, aujourd’hui son directeur, a suivi l’évolution de cette enclave sud-finistérienne devenue havre de performances et il le dit avec fierté: «Ici, c’est un Barça de la voile où se croisent les grands d’aujourd’hui et ceux de demain. Au cours des 25 dernières années, 14 navigateurs issus du centre ont remporté des solitaires majeures.»

Le milieu de la voile a radicalement changé. Ceux qui, dans le passé, étaient appelés les «traîne-ponton» en ne méritant pas, aux yeux de beaucoup, le qualificatif de sportifs de haut niveau sont devenus des athlètes accomplis, souvent hors-normes, pour qui le volume d’entraînement, intense, ne permet pas le moindre relâchement. Jadis, Olivier de Kersauzon, mi amusé, mi sérieux, avait surnommé l’endroit, «La vallée des fous», tant il était surpris par l'investissement et la ténacité des marins sortis du centre d'entraînement de Port-la-Forêt. «Les "vieux" poussent les "jeunes" et vice versa avec le but de rester ou de devenir le meilleur, explique Christian Le Pape. "Demain, ce sera mon tour", pourrait presque être la devise de l’école tant chacun peut être persuadé de surpasser tous les autres.» Marque de l’excellence bretonne en la matière, ce Pôle du Finistère Sud s’est aussi ouvert aux étrangers qui véhiculent ainsi la grande technicité d’un enseignement placé sous le signe de l’abondance et où tout paraît faire sens.

Lorient, centre de hautes technologies de la navigation

À Port-la-Forêt se trouve aussi le chantier CDK Technologies avec son extension, Keroman Technologies, à Lorient. De ces ateliers sont sortis les bateaux, vainqueurs du Vendée Globe en 1993, 2009, 2013 et 2017. Y a vu aussi le jour, entre autres bolides dont la liste est si longue, l’énorme bateau sur lequel François Gabart a volé sur l’eau au cours du mois écoulé. L’interactivité fonctionne à plein régime en mettant à proximité kilométrique ces nouvelles Formules 1 des mers et les pilotes d’essai les plus performants. Entre Port-la-Forêt et Vannes, dans cette «Sailing Valley» comme la région a fini par être surnommée au fil du temps, c’est en réalité toute une économie de pointe qui prospère au niveau de l’ingénierie, mais aussi dans d’autres domaines comme l’alimentation sophistiquée des marins. Depuis Lorient, l’entreprise Saveurs et Logistique-Lyophilise.fr, créée par Ariane Pehrson, épouse de navigateur, et spécialisée dans la nourriture lyophilisée pour les coureurs au large (mais pas seulement pour eux), est devenue, par exemple, une référence mondiale en la matière.

Vestige de la guerre, le port de Lorient s’est ainsi réinventé à travers Lorient Grand Large (LGL), une association pépinière unique en son genre qui regroupe des entreprises et des marins désireux d’œuvrer autour de la course au large. À la tête de la structure, Christophe Baudry évalue à 400 le nombre d’emplois créés autour de cette base qui permet à des skippers de haut niveau de mouiller à l’année comme le tiers (neuf) des participants lors du Vendée Globe 2016-2017.

C’est à Lorient, en 2012, que la voile française a sans doute franchi un cap sur le plan international en accueillant l’une des étapes de la Volvo Ocean Race, la plus anglo-saxonne des compétitions de voile que l’Aixois Franck Cammas, autre fils prodigue de la formation «made in Port-la-Forêt», avait fini par remporter alors qu’Eric Tabarly avait toujours échoué dans cette course dédiée aux monocoques en équipages. «Avec la Volvo Ocean Race et Franck Cammas, la voile française a étendu sa réputation auprès des pays anglophones, estime Christophe Baudry. Ce succès a crédibilisé la filière au niveau international, car Groupama IV, le bateau barré par Cammas, avait été construit à 97% dans le Morbihan. Toutes ses composantes avaient été imaginées dans un rayon de 70km.»

Groupama IV, un bateau construit à 97% dans le Morbihan

En 2014, des architectes surdoués comme Guillaume Verdier et Vincent Lauriot-Prévost, tous les deux installés dans le Morbihan, ont travaillé ainsi ensemble pour un projet américain aussi ambitieux que Comanche commandé par le milliardaire Jim Clark, et directement inspiré des études réalisées sur les monocoques Macif et Banque Populaire, premier et deuxième du Vendée Globe en 2013. Guillaume Verdier a également mis son talent au service de Team New Zealand, vainqueur de la dernière Coupe de l’America, à l’instar de Vincent Lauriot-Prévost qui avait œuvré, plus tôt, auprès des Américains d’Oracle dans la même conquête de la Course de l’America. «Ce qui clochait jusque-là, c’était peut-être notre niveau d’anglais, sourit Christophe Baudry. Et c’est peut-être ce que le sport français, dans son ensemble, a compris à travers notamment le fait d’obtenir enfin les Jeux olympiques après plusieurs échecs. A travers le temps, la Bretagne a su se mettre à l’anglais pour exporter sa technicité humaine et industrielle.»

Une course au large

Pour améliorer sa visibilité, notamment dans ce monde anglo-saxon tant convoité, la Région Bretagne est même allée jusqu’à déposer tout récemment la marque «Sailing Valley» comme elle avait développé le label «Produit en Bretagne» notamment au niveau de l’agro-alimentaire. 162 entreprises, dans 28 métiers de la voile de compétition, vont bénéficier de cette étiquette déployée à travers la France et le monde. Une étude a quantifié le poids économique de l’activité nautique en Bretagne. Chiffre d’affaires: 205 millions, dont 56 uniquement pour la voile de compétition en s’appuyant sur une croissance de 9% avec une perspective enthousiasmante.


Située au cœur de cette «Sailing Valley», qui n’a pas renoncé à son rêve olympique car il n’est pas exclu que les Jeux de Paris accueillent une épreuve de course au large en 2024, Lorient organisera d’ailleurs, dans ce désir d’expansion, le Yacht Racing Forum, un important salon international en novembre 2018. Une première pour la France. Puis c’est de Brest, pointe extrême de cette «Sailing Valley», qu’en décembre 2019, partira la première course autour du monde en solitaire en multicoques, équivalent du Vendée Globe, mais courue sur des multicoques de la classe Ultim d’une longueur minimum de 24 mètres jusqu’à 32 mètres, pour une largeur de 23 mètres maximum. François Gabart sera, bien sûr, au départ...

En savoir plus:

Yannick Cochennec Journaliste

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