Boire & manger

Faire pousser des légumes hors-sol et sans lumière naturelle, c'est possible

Temps de lecture : 5 min

À Strasbourg, champignons et micro-pousses grandissent dans un bunker, vestige du passé franco-allemand de la ville. Un projet de la start-up française Cycloponics, qui réhabilite des lieux souterrains abandonnés en fermes urbaines.

Le bunker de la start-up Cycloponics | Justine Knapp.
Le bunker de la start-up Cycloponics | Justine Knapp.

Shiitakés, endives et jeunes pousses supplantent désormais munitions, poudre à canon et pétrole. Derrière les lignes de chemin de fer de la gare de Strasbourg, la startup Cycloponics a investi une ancienne poudrière construite par les Allemands à la fin du XIXe siècle pour lancer sa ferme urbaine.

À la place du soleil, un flot rose et bleu incendiaire inonde les toisons formées par les feuilles des micro-pousses de moutarde, roquette, chou rouge ou radis. Les LED colorées suspendues au-dessus des cultures leur permettent de pousser sans voir le jour.

En barquette, les pousses trônent par dizaines sur des étagères grillagées, accrochées à une structure en bois haute d'un étage, où champignons et légumes se dorent aussi la pilule à l'ombre. Un spectacle à mi-chemin entre la soirée disco et le nanar de science-fiction, coincé dans un bunker austère, l'électricité et l'eau courante en plus.

Agriculture urbaine

De ce lieu abandonné, terré parmi neuf kilomètres de hauts remparts, s'échappent depuis septembre des paniers bio destinés aux restaurateurs et Amap locales.

Baptisé pertinemment le «bunker comestible», l'espace marque le premier pas dans l'agriculture urbaine en milieu clos de Jean-Noël Gertz. Strasbourgeois, 28 ans, passé par un cursus d'études en génie climatique, il voue son quotidien à revaloriser les sites urbains en friche.

Entrée du «bunker comestible» | Justine Knapp

Son obsession le mène à Paris en mai 2016, quatre mois après la création officielle de sa société. La ville cherche à attribuer une seconde vie à un parking souterrain de 3000 m2 dans le quartier de la porte de la Chapelle. Il remporte l'appel d'offre et rencontre Théophile Champagnat, ingénieur agronome d'un an son cadet.

Ensemble, ils se lancent «pour cultiver le béton, ramener de la vie dans la ville». Derrière la formule poétique du gaillard se cache une machine bien rodée: «La Caverne» parisienne, déjà à l'œuvre, suit le modèle de la maison mère alsacienne. Même schéma d'ici 2018 dans une cave bordelaise, et possiblement à Grenoble.

Soleil, pluie et vent artificiels

Le succès de la recette tient à un triptyque responsable (du bio, local, en circuit court), garanti toute l'année sans interruption, ni aléas climatiques qui anéantissent les récoltes.

Été comme hiver, le thermomètre plafonne à 19°C, assurant un climat constant et une production stable. Même les craintes concernant les premières températures négatives dans l'Est se sont rapidement dissipées à la fin de l'automne. L'isolation du bunker a fait ses preuves.

Loin de la chimie inhérente au hors-sol, «l'idée est de recréer les conditions extérieures: le soleil, le vent et la pluie», image Anne-Laure Labrune, qui veille aux cultures strasbourgeoises avec Raphaël Maret, tous deux géographes de formation. «Les LED reproduisent le spectre lumineux dont les plantes ont besoin pour se développer. Celles-ci en absorbent une partie, essentielle à leur photosynthèse. On suggère également la nuit en éteignant les lumières pendant treize heures.»

En plus de l'air extérieur, filtré contre la pollution, des ventilateurs soufflent sur les plants pour les inciter à se consolider, comme ceux de tomate –encore en phase de test pour une éventuelle commercialisation, à l'instar des salades et plantes aromatiques. Un chétif fruit rouge perce le feuillage, signe que la récolte s'annonce aussi prometteuse que les essais précédents du duo.

Pousses sous LED | Justine Knapp

«On se considère comme le site pilote des autres fermes de Cycloponics. Nos tests vont leur servir de base de données pour les plantations. À nous de comprendre les besoins de chaque plante. De quelle intensité de lumière a-t-elle besoin? Doit-elle être plantée en pot individuel ou collectif?», explique Anne-Laure Labrune.

Tests à l'aveugle

Les salariés de la ferme, formés à la volée et sur le terrain depuis le début de l'affaire, avancent à tâtons. «On a placé les pousses sous différentes LED d'intensité plus ou moins puissante selon leur couleur. Puis on compare: est-ce que cette variété est plus fournie sous une LED blanche, bleue ou rose? Capucines et LED blanches n'ont pas fait bon ménage a priori, avancent timidement les apprentis sorciers. La plante avait aussi été rempotée et bien arrosée, ça a peut-être joué plus que la lumière.»

Pour les moments de doute, un coup de fil à Jean-Noël relance la machine. «Les graines germées des petits pois pourrissaient sans que l'on ne sache pourquoi. Théoriquement, les graines sont semées dans un support tout prêt à base de chanvre qu'on humidifie, qui rejoint ensuite une armoire chauffée pour lancer la germination pendant quatre à cinq jours; même durée sous LED, avant de pouvoir récolter les micro-pousses. Solution: Jean-No (sic) a suspecté un taux d'humidité trop élevé et nous a indiqué de les sortir de l'armoire. Ça a fonctionné.»

Pas de matériel horticole de pointe non plus, mais une plateforme en bois assemblée par l'équipe et des grilles métalliques où l'on fixe les cultures à volonté. À l'étage, les pleurotes sont friandes d'un bon courant d'air; en bas, l'espace dédié aux shiitakés est cloisonné par une bâche plastifiée pour maintenir les 90% d'humidité et 20°C nécessaires aux champignons nippons. Et rien de plus «qu'un petit chauffage électrique et un vaporisateur manuel» dans la boîte à outils des jardiniers.

Du blé sans terre

Le bunker ne fait pas office de laboratoire pour autant. «C'est purement expérimental, le temps manque pour se consacrer à de la recherche», explique Raphaël.

La start-up est davantage destinée à devenir rentable qu'à révolutionner l'agriculture. «Nos fermes sont complémentaires du modèle agricole actuel, pose Jean-Noël Gertz. Comment rivaliser avec un producteur industriel de salade? Il y a déjà un marché pour ça.»

Le choix des produits a été finement pensé en fonction de l'environnement, souterrain, «sans rendre le projet hyper gourmand en énergie». Les champignons ne réclament que très peu de lumière, les endives grandissent dans le noir complet, la racine plongée dans l'eau. Le reste pousse grâce aux LED à basse consommation, pour une facture d'électricité dérisoire.

Champignons sur leur substrat | Justine Knapp

«On ne peut pas proposer de l'oignon, car il faudrait de très grandes quantités pour que ce soit viable économiquement, ajoute Raphaël. On restera dépendants des campagnes au niveau alimentaire. Ici, ce sont les produits de niche qui nous intéressent.»

Multiplier les profits en démultipliant l'espace

Loin du travail de la terre en bio, intensifié par la gestion des parasites et des mauvaises herbes, les cultures ne réclament pas un éreintant investissement physique.

Les champignons pullulent des substrats, sortes de gros cubes compacts formés à partir de marc de café, de paille, de son de blé et de copeaux de bois, fournis clés en main par une société bretonne.

La récolte express peut être luxueusement valorisée ensuite. Les prix s'alignent sur ceux du bio, entre 12 et 15 euros le kilo. De même, les micro-pousses sont prisées des chefs, de part leur concentration en goût comme en nutriments (jusqu'à 40 fois plus qu'à maturité).

La ferme s'avère déjà rentable, avec son mince 0,015 hectare. Chaque semaine, près de 150 kilos de produits sortent de ses 150 m2. Un rendement susceptible d'être encore accentué en optimisant l'espace, complètement malléable. «Une culture verticale pourrait très bien être installée par exemple, comme des plateformes supplémentaires», imagine Raphaël, en pointant de part et d'autre la voûte du bunker. De quoi recouvrir d'un tapis verdoyant les parois de brique chargées d'histoire, sans sortir l'artillerie lourde.

Justine Knapp Journaliste pigiste

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