Culture

Derrière l'écran, les petites mains du porno

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 4] Dans un univers focalisé sur les acteurs et actrices, on oublie souvent que des réalisateurs, des chefs opérateurs ou des monteurs sont nécessaires à la production de vidéos X. Eux aussi pâtissent du modèle économique imposé par les tubes gratuits.


Tournage | Pixource via Pixabay CC0 License by
Tournage | Pixource via Pixabay CC0 License by

Cet article est le quatrième volet de notre série «Le porno autrement», pour découvrir et décrypter l'univers du X loin des clichés.

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À l’occasion du PornFilmFestival de Berlin, le site Le Tag Parfait a tourné une vidéo-reportage dans laquelle différents performeurs et réalisateurs rappellent la nécessité d’acheter du porno plutôt que d’abuser des tubes gratuits.

Sujet délicat en cette époque où un certain puritanisme ambiant côtoie une traçabilité généralisée du moindre paiement, il n'en est pas moins essentiel pour la survie d’une pornographie plurielle, comprenant des productions indépendantes telles que celles mises en avant au PornFilmFestival.

Une industrie comme une autre

La problématique financière concerne d’ailleurs la pornographie dans sa totalité. Les productions plus imposantes, à l’instar du cinéma traditionnel, regroupent toute une chaîne de travail dans laquelle, au-delà des actrices et des acteurs qui captent certes toute l’attention, un ensemble de petites mains sont à l’œuvre. Des intermittent du X qui doivent donc vivre et travailler dans un contexte de profond bouleversement de modèle économique.

David, monteur, est arrivé dans le milieu après des études et une formation professionnelle: «Je pensais faire ça pas longtemps, pour l'alimentaire, et ça fait finalement 6 ans que je suis dedans.» Les locaux de post-production où il travaille se situant loin des tournages, les conditions de travail de David, aujourd’hui freelance, sont on ne peut plus normales. Seul le contenu change. Pas de quoi le déstabiliser, ni lui ni sa famille, au courant du type de scènes qu’il monte et découpe au fil des journées.

De même pour Ludovic Dekan, réalisateur et chef opérateur qui «revendique» d’osciller entre tournages de documentaires pour la télévision «classique» et réalisation de films porno produits par Marc Dorcel. Deux «mêmes métiers» pour Ludovic: «Je gère mon cadre, ma mise au point… Les contraintes techniques sont identiques.» Il précise même avoir été «plus souvent mal à l'aise en reportage devant l'impudeur, le voyeurisme, la quête de sensationnalisme de [ses] “collègues journalistes” que face à la nudité des actrices X».

Dist de Kaerth, qui a réalisé plusieurs films –dont un nominé aux Hot d’or 2008 et produit par V Communications avant que la boîte ne soit mise en liquidation–, relativise un brin et note que les conditions de travail sont «toujours un peu dures», certaines scènes «demandant des efforts physiques assez intenses». Il se souvient notamment de ce tournage en extérieur au milieu de l’hiver, où son assistant pensait que l’image était trop bleue quand il s’agissait en fait de la peau de l’actrice, évidemment nue, et frigorifiée.

Les spécificités du genre se feront certes toujours ressentir, mais l’industrie pornographique reste une industrie comme une autre dans laquelle les professionnels font leur travail du mieux qu’ils peuvent, et dans des conditions normales. Une normalité qui semble aussi concerner les salaires, à quelques nuances près.

Cure d'austérité

David, notre monteur, est arrivé dans le milieu alors que celui-ci était déjà «en chute» du fait de l’émergence des tubes. Il a commencé en CDI, avec un salaire équivalant au SMIC: «Pas la folie mais pas la misère non plus», résume t-il. Il exerce désormais en tant qu’auto-entrepreneur, statut qui lui permet de «gagner plus pour moins d'heures de boulot et de façon plus utile que dans un open-space». Un parcours qui pourrait être le même dans n’importe quel autre secteur.

Ludovic Dekan est quant à lui rémunéré en tant qu'intermittent du spectacle, à des tarifs identiques que ce soit pour réaliser des reportages ou des films X. Il voit ses journées parfois dépasser (voire doubler) les huit heures réglementaires sans que son salaire ne change, mais ce genre de situation est assez commun dans le cinéma en général.

Dist de Kaerth note que dans le porno, il vaut mieux être derrière que face à la caméra au niveau du salaire. «Le porn tire les prix des comédiens vers le bas. J'ai commencé vers la fin des années 2000 et déjà à l'époque, les actrices se plaignaient, à juste titre, des baisses de salaires.» En cause encore une fois: le porno gratuit.

Ludovic Dekan, qui dit ne pas avoir connu «les époques fastes dont parlent les uns les autres» mais seulement «l'austérité actuelle», constate également que «les budgets se tendent, ne serait-ce qu'en nombre de jours de tournage».

Diversification

La pornographie tournée à la manière du cinéma traditionnel connaît donc des jours difficiles. Heureusement, les productions se diversifient et d’autres modèles émergent.

Carmina, la journaliste du Tag Parfait qui a tourné le reportage au PornFilmFestival de Berlin, est également camgirl, ou «modèle webcam» (son blog sur le sujet est très suivi). Les sites comme Cam4 ou Chaturbate connaissent un succès grandissant depuis quelques années, et même les plus grandes actrices X s’y mettent.

Un porno direct, sans autre intermédiaire qu’un écran. Mais un porno non reconnu qui «fait partie de tous ces métiers nouveaux liés à internet qui ne sont pas encadrés». Et Carmina de préciser que «le problème majeur est que sans statut, on n'est pas protégé en cas de problème. Pas d'arrêt maladie, de mutuelle, de retraite... Alors qu'on travaille autant que d'autres». Un trou juridique qu’il serait temps de combler, quand on sait qu’un site comme Livejasmin est visité par quelque 35 millions de personnes par jour.

Au-delà du business florissant des webcams, les productions indépendantes elles aussi se multiplient. Carmina vient d'ailleurs de réaliser ses premiers films. Elle qui a «investi beaucoup d’argent personnel dans du matériel, des voyages, des accessoires, etc.» espère «au moins rembourser» ce qu’elle a mis de sa poche, en comptant sur sa «chance d'avoir un public qui [la] soutient et qui comprend que le porno est un média qui s'achète au même titre qu'un autre».

Une chance que partage le collectif anglais Four Chambers, référence mondiale d’un porno alternatif et artistique au possible. Soutenu par un financement participatif efficace, Vex Ashley explique qu’elle et l’autre membre principale du groupe payent les performeuses et performers ainsi que les droits d’utilisation des musiques qu’elles utilisent, avant de diviser le reste des revenus entre elles. Ainsi, Vex et son acolyte réussissent à vivre de leurs productions tout en se rendant compte de la «rareté» de leur situation. Ce succès se passe d’intermittents, les deux membres du collectif s’occupant elles-mêmes de l’aspect technique (Vex a une formation artistique et photographique).

Il en va de même pour une autre forme de pornographie de plus en plus populaire, le fait-maison rémunéré au nombre de vues par des sites comme Pornhub, à la manière de Youtube. Mais là où les youtubeurs français sont désormais soutenus par l’État, la situation des «pornhubeurs» est évidemment plus délicate.

#PayForYourPorn

En témoigne le cas de Cronos et Philyra, couple aux visages masqués et aux vidéos très appréciées en nos contrées mais qui, «malgré tout le plaisir» qu’ils prennent à produire les meilleures vidéos possibles, hésitent aujourd’hui à continuer. C’est qu’au-delà de la hype de quelques mois où leurs revenus ont pu atteindre les 600$ par rapport à l’investissement de départ (on reste loin de l’auto-suffisance), une vidéo ne dégage désormais guère plus de 50$, alors qu’elle leur coûte «le double au minimum». À l’heure où la gratuité offre un choix infini au consommateur, rien n’est plus compétitif que le porno.

On comprend mieux désormais pourquoi, dans le reportage filmé par Carmina au PornFilmFestival, les différents intervenants répètent ce hashtag: #PayForYourPorn. Il ne s’agit pas seulement de soutenir une diversité salvatrice en ces temps où beaucoup réduisent la pornographie a une sorte de vulgarité supposément corruptrice. Il en va de la survie de tous les acteurs et actrices nécessaires à la faisabilité de cet art visuel, des intermittents, des travailleurs, qu’ils soient face à la caméra, derrière, ou les deux.

C’est aussi parce qu’on ne paye pas assez – voire plus du tout– pour voir du porno que les sites gratuits commencent à être menacés. Alors, si l’on veut continuer à avoir accès à cette infinie diversité de contenus tout en assurant un salaire et un travail à tous ceux et celles qui s’y emploient, ce #PayForYourPorn doit être pris au sérieux. Au final, quelques euros de temps en temps conjugués à l’océan des tubes, ça ne fait pas bien cher la masturbation.

Thomas Deslogis Journaliste

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