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La décision de Trump sur Jérusalem change les rapports de force dans la région

Temps de lecture : 9 min

En une annonce, le président des États-Unis a peut-être lancé une recomposition des prises de position au Moyen-Orient.

Mosqué Al Aqsa, le 15 décembre 2017. | Ahmad Gharabli / AFP
Mosqué Al Aqsa, le 15 décembre 2017. | Ahmad Gharabli / AFP

Les Israéliens affirment qu’ils ne s’étaient pas trompés en soutenant l’élection de Donald Trump, considéré par la grande majorité des Occidentaux comme un illuminé, un désaxé politique, un dangereux incendiaire, un simple populiste ou un individualiste. Contrairement aux thèses généralement admises, il ne prend ses décisions que s’il a des soutiens assurés aux Etats-Unis et dans le monde. Le 6 décembre, malgré les oppositions du monde arabe et d’une partie de l’Europe, le président américain a reconnu la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël et a promis d’y transférer l’ambassade américaine depuis Tel-Aviv.

En Israël, il est vénéré comme un Dieu par la majorité de la population, intoxiquée par ses dirigeants de droite, parce qu’il «sait parler aux Arabes» sans mesurer les risques de la situation. Le président américain avait pris la précaution d’informer les pays arabes «modérés» de sa décision, ce qui explique que leur réaction ait été plus que timorée. Israël Katz, ministre israélien des Renseignements, l’a confirmé à la télévision: «Donald Trump avait l’intention de coordonner sa décision avec les dirigeants de certains pays arabes pour s’assurer qu’ils feraient face aux réactions des Palestiniens. Riyad prend en considération les intérêts sécuritaires de Tel-Aviv, notamment face à l’Iran qui est leur ennemi commun».

Il ne fait aucun doute que Trump et ses conseillers n’auraient pas pris cette décision s’ils n’avaient pas eu de puissants relais régionaux, surtout s’ils voulaient prétendre au rôle d’arbitres dans la négociation israélo-palestinienne. En s’attaquant au symbole puissant de Jérusalem, Trump a pris le risque de rassembler des clans désunis, viscéralement opposés, tels le Fatah de Mahmoud Abbas et le Hamas d’Ismaël Haniyeh.

Les Chrétiens évangéliques exultent. Le Likoud de Benyamin Netanyahou et les sionistes nationalistes religieux de Naftali Bennett se frottent les mains car la création d’un État palestinien n’est plus pour demain. De leur côté, la nouvelle génération des politiciens arabes du Golfe y trouve un nouvel espoir de réformer leur pays. Même les autocrates arabes, timides dans leur volonté de libéralisme, voient l’occasion de s’éloigner du problème brûlant palestinien et de se rapprocher de la droite israélienne.

Un nouveau prince saoudien qui pourrait tout changer

Le jeune prince Mohamed Ben Salmane (MBS) avait dans un premier temps, tenté en vain d’intimider le président Mahmoud Abbas pour le contraindre à accepter la décision de Trump en lui demandant de ne plus songer ni à Jérusalem et ni au droit du retour sous peine d’être forcé à la démission en cas de refus.Puis pour l’amadouer, MBS a été jusqu’à lui proposer une somme d’argent conséquente en échange de sa neutralité. Il a ensuite appelé avec insistance les autres pays arabes à une normalisation des relations avec Israël en insistant sur le fait que la Palestine n’était plus considérée comme une cause arabe.

L’un de ses conseillers officiels, le romancier Turki al-Hamada, avait lancé un réquisitoire sévère sans craindre de choquer ses alliés:

«Mon propre pays a sa propre cause à défendre en matière de développement, de liberté et d’émancipation du passé. Quant à la Palestine, la maison la Palestine a un Dieu qui la protégerait si elle était abandonnée par ses habitants, les Palestiniens. Depuis 1948, nous souffrons au nom de la Palestine. Des coups d’État ont été orchestrés au nom de la Palestine. Le développement a été suspendu au nom de la Palestine. Des libertés ont été réprimées au nom de la Palestine. Finalement, même si la Palestine devait revenir, ce ne serait rien de plus qu’un pays arabe traditionnel».

Trump n’a pas agi à la légère, sur un coup de tête, mais en sachant qu’il pouvait compter sur l’appui tacite de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de Bahreïn

D’autres voix saoudiennes se sont déchaînées. Comme celle de l’analyste économique Hamzah Muhammad al-Salim: «Une fois la paix conclue avec Israël, ce pays deviendra la première destination touristique de l’Arabie saoudite». Saoud Al-Fawzan, érudit saoudien, est plus direct: «Je ne suis pas un défenseur des Juifs, mais nommez-moi un seul Juif qui a tué un Saoudien et je vous donnerai le nom d’un millier de Saoudiens qui ont tué leurs propres compatriotes avec des ceintures explosives». Enfin, l’ancien directeur d’Al-Arabiya, Abd al-Rahman al-Rashed, estime qu' «il est temps de repenser le concept de [leur] attitude à l’égard de la Palestine et d’Israël. La question de la Palestine n’est pas la nôtre ».

Des prises de position qui montrent que Trump n’a pas agi à la légère, sur un coup de tête, mais en sachant qu’il pouvait compter sur l’appui tacite de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de Bahreïn et des dirigeants Mohammed ben Salmane, Mohammed ben Zayed et Abdel Fattah al-Sissi. Certes, le roi Abdallah de Jordanie, avec ses centaines de milliers de citoyens d’origine palestinienne, ne pouvait faire autrement que de condamner la décision de Trump, à l’instar du Turc, Recep Tayyip Erdoğan, qui rêve de prendre le leadership du monde musulman et qui dirige actuellement l’OCI (Organisation de la coopération islamique), forte de 57 pays membres. Certes, à l’autre bout de l’échiquier, l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Hezbollah, considèrent qu’ils ont reçu un cadeau inespéré de Trump: ils vont pouvoir justifier leurs attaques contre Israël.

Une victoire intérieure de Trump

Sur le plan intérieur américain, les dirigeants chrétiens ont réagi avec émotion: la capitale d’Israël est pour eux la ville des événements fondamentaux de leur foi. Les Évangéliques américains appuyaient depuis longtemps cette décision. Paula White, pasteur de la Floride et présidente du conseil consultatif évangélique dans l'administration de Trump s'est montrée particulièrement enthousiaste: «Les Évangéliques sont en extase; Israël est pour nous un lieu sacré et le peuple juif est notre ami le plus cher. Trump est un homme uniquement sensible au plan divin de Dieu et prêt à prendre conseil auprès des dirigeants chrétiens sur la façon dont ce plan devrait être aidé». Il faut dire que ces Évangélistes avaient aidé Donald Trump à prendre le pouvoir et aujourd’hui ils l'ont poussé à respecter ses promesses favorables vis-à-vis d’Israël.

Si les Chrétiens conservateurs soutiennent religieusement l'État juif, c'est aussi parce que pour eux, le dessein de Dieu est à l'œuvre dans le rassemblement du peuple juif. Malgré les relations compliquée du Vatican avec Israël, les Catholiques affiliés au Saint Siège ont vu progressivement le petit pays avec un regard plus positif. On se souvient qu’en 2008, le pape Benoît XVI avait envoyé un chaleureux message de félicitations à l'occasion du 60ème anniversaire d’Israël.

Reste que pour l’instant, Trump a seulement pris date: si reconnaissance de Jérusalem comme cpaitlae il y a eu, les Etats-Unis n'y transfèreront «probablement» pas leur ambassade avant au moins deux ans, selon le Secrétaire d'État américain Rex Tillerson. Les questions matérielles semblent plus aiguës que les problèmes politiques. Beaucoup de points restent en suspens. Comme si Donald Trump voulait éviter d’aborder les problèmes cruciaux. Rien n’a été dit sur Jérusalem-Est et sur l’avenir des habitants arabes non israéliens. Rien n’a été dit sur le statut des Lieux Saints. Rien n’a été dit sur les limites de Jérusalem qui actuellement englobe plusieurs villages arabes palestiniens. Cela a permis en revanche à Netanyahou de montrer une certaine assurance face à Emmanuel Macron lors de sa visite à Paris le 10 décembre. Les effusions publiques avec accolades démonstratives avaient pour but de cacher les divergences profondes entre Macron et un Netanyahou renforcé après une décision qui risque de l’engager vers une politique plus intransigeante.

Benyamin Netanyahou n'a pas les coudées franches

Il s’agissait d’une véritable réunion diplomatique, dans tous les sens du terme, avec des mots creux pour masquer les différences: «la discussion a été franche et directe». Expression banale pour dire en fait que les protagonistes ne sont d’accord sur rien; cependant la rupture n’est pas totale. Après les votes français défavorables à Israël à l’Unesco, Tel-Aviv n'a pas apprécié que le président français rappelle sa «désapprobation des déclarations récentes du président des Etats-Unis, que la France juge contraires au droit international et dangereuses pour la paix». Les dirigeants israéliens persistent toujours à y voir la main du Quai d’Orsay, jugé anti-israélien, et estiment que Macron vient de perdre sa légitimité pour arbitrer le conflit israélo-palestinien.

Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à l'Elysée, le 10 décembre 2017. | Ludovic Marin / AFP

Qu'est venu chercher Netanyahou en France? Il n’avait rien de nouveau à proposer pour la résolution du conflit palestinien. La décision sur Jérusalem aurait dû le mettre en position de force pour avancer de nouvelles idées et proposer un nouveau plan pour amener les Palestiniens à la table des négociations. Mais il est bridé par sa coalition hétéroclite d’orthodoxes et de sionistes nationalistes qui ne sont pas prêts à céder un pouce de la Cisjordanie et qui feront tomber le gouvernement si une seule concession était faite aux Palestiniens. Netanyahou est par ailleurs empêtré dans des affaires judiciaires où lui, sa femme et ses plus proches sont impliqués et il n’a pas les coudées franches pour donner des armes à ses opposants. Les Palestiniens attendront. Eux-aussi ne sont pas exempts de critique: ils ne prennent aucune initiative pour définir leur avenir et ils se complaisent dans un statu quo qui leur permet de camoufler leurs divergences entre Fatah et Hamas.

Les Russes ne se mouillent pas

La décision de Trump intervient au moment où tout est réglé entre Israël et la Russie malgré quelques frictions mineures. Aucun risque qu’un incident puisse conduire à une escalade dangereuse. Le premier ministre Netanyahou a justifié auprès des Russes les frappes aériennes contre de l’armement sensible en cours de transfert au Hezbollah libanais. Les services de renseignements israéliens sont convaincus que l’armée syrienne ne coordonne pas totalement ses actions militaires avec la Russie, ce qui a permis à Israël de lancer des dizaines de frappes aériennes menées contre le Hezbollah.

La Russie s’intéresse plutôt à la réconciliation inter-palestinienne, qui lui permet de mieux s’implanter dans la région, et avance prudemment avec Israël.

Le premier ministre Netanyahou s’en était ouvert à Vladimir Poutine lors de son déplacement à Moscou. Il semble que les Russes aient compris la position israélienne et donné leur accord pour le survol de l’aviation israélienne depuis le territoire libanais si leurs forces et celles de l’armée régulière syrienne n’étaient pas visées. Cela explique la réaction mesurée de Vladimir Poutine qui n’a pas fait intervenir ses systèmes sophistiqués de défense aérienne déployées à proximité du lieu de frappe.

La Russie s’intéresse plutôt à la réconciliation inter-palestinienne, qui lui permet de mieux s’implanter dans la région, et avance prudemment avec Israël. Elle a suffisamment à faire avec la Syrie pour s’engager dans d’autres négociations dont elle n’est pas partie prenante. Elle a certes fait part, pour le principe, de sa disponibilité pour accueillir une conférence internationale sur Israël et la Palestine. Une de plus ! Elle n’a pas approuvé la décision de Trump mais en revanche elle a fait un pas vers lui en faisant savoir qu'elle était prête à considérer Jérusalem-Ouest comme capitale d'Israël, à condition que Jérusalem-Est devienne la capitale de la Palestine. Mahmoud Abbas a donc besoin de s’assurer du soutien de la Russie au moment où des convergences semblent se dessiner entre Moscou et Washington.

La Chine veut faire entendre sa voix

Une nouvelle venue fait son apparition au Proche-Orient. Contrairement à ses habitudes de neutralité dans les conflits qui touchent les pays étrangers et ses partenaires économiques, la Chine a décidé de modifier sa stratégie au Proche-Orient pour tenter, elle-aussi, de résoudre le conflit israélo-palestinien. Elle est d’ordinaire discrète et participe à l’aide des pays défavorisés sans contrepartie politique. Cette nouvelle attitude s’explique par le fait que tout passe à présent par la politique internationale.

En fait, la Chine semble vouloir contrer la Russie, qui prend de plus en plus de place au Moyen-Orient, en installant des pions inamovibles au risque de la gêner. Elle veut aussi s’opposer à l’hégémonie américaine au moment où l’Europe a décidé de se désengager de la région. Elle doit défendre ses approvisionnements pétroliers indispensables à sa croissance et assurer ses intérêts économiques qui passent par une implication plus étroite dans les conflits de la région.

En reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, les acteurs politiques sont forcés de rebattre les cartes du conflit israélo-palestinien.

Jacques Benillouche Journaliste

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