Culture

Les films que vous ne verrez jamais: «Warhead» et la saga James Bond alternative

Temps de lecture : 10 min

Kevin McClory avait eu le culot de s'attaquer à Ian Fleming, le créateur de James Bond. Il passera sa vie à réclamer son dû face aux héritiers «légitimes» en tentant de créer une saga alternative. Récit de la création d'un méchant idéal.

Dans la grande mystique créée par les fans de James Bond depuis plus de soixante ans, il y a deux méchants emblématiques. L’un est polonais, chauve, aime beaucoup le gris (voire le beige) et les chats blancs. L’autre est irlandais, a des cheveux blonds soyeux, un sourire enjôleur et se trouve être un ancien amant d’Elizabeth Taylor. L’un est imaginaire, l’autre bien réel. En fait, il se trouve, très ironiquement, que le premier, Ernst Stavro Blofeld, a été créé par le second, Kevin McClory.

Le premier, nous connaissons tous son crime: avoir voulu diriger le monde. Le crime du second n'est pas moindre: il est l’homme qui aurait tué Ian Fleming, le créateur de James Bond. Rien que ça. Il est, surtout, celui qui aurait, par ego, appât du gain et revanche personnelle, fait dérailler la très routinière franchise James Bond au cinéma. De quoi en faire le méchant parfait, l’antagoniste idéal des fans nourris aux aventures du plus célèbre agent de sa majesté pour sauver le monde.

«Je n’ai aucune idée dans ma tête»

Le récit des coulisses de Warhead, le James Bond perdu, parle de cet affrontement qui, lui, n’a rien d’imaginaire, un affrontement bien réel entre un héros et un méchant dont on ne sait plus trop, à la fin, qui était qui.

Chauffé à blanc par la chaîne américaine CBS qui lui a proposé d’écrire –avant de se retracter–, trente-deux aventures de James Bond pour sa série d’anthologie Climax! (1954-58), Ian Fleming est particulièrement impatient de voir son agent secret en chair et en os sur un écran. Après tout, l’épisode inspiré de son Casino Royale, diffusé en 1954, a aidé à booster les ventes du roman.

Il s’adjoint donc les services de Kevin McClory, un jeune irlandais de 34 ans qui a été l’assistant de John Huston sur The African Queen et Moulin Rouge et qui vient alors de produire et réaliser son premier film, The Boy And The Bridge. «Le problème d’écrire quelque chose spécialement pour un film est que je ne n’ai aucune idée dans ma tête», écrivait Fleming dans une lettre à McClory. Séducteur et beau parleur, ce dernier avait réussi à convaincre l’héritière des supermarchés américains A&P, Josephine Hartford Bryce, et son mari, Ivar Bryce, un ami d’enfance de Ian Fleming, de financer son film.

Projet Thunderball

McClory convint alors Fleming, plutôt que d’adapter ses romans, de réfléchir à des histoires spécialement écrites pour le cinéma. Pendant un an, avec l’aide du très expérimenté scénariste anglais Jack Whittingham, le trio écrit donc une nouvelle aventure de l’Agent 007 intitulée Longitude 78 West et rapidement retitrée Thunderball par Fleming lui-même. Confiant, McClory imagine déjà Alfred Hitchcock derrière la caméra et Richard Burton, la star du péplum La Tunique, devant.

Mais tous ne partagent pas son enthousiasme. Devant le manque de résultat de McClory à faire financer le film par Hollywood, Fleming retourne à Goldeneye, sa maison en Jamaïque, pour écrire une nouvelle aventure de James Bond, cette fois, pour sa maison d’édition qui le presse de plus en plus. Il fera de Thunderball, son neuvième roman, une décision qui allait bientôt lui coûter beaucoup, y compris sa vie.

En 1961, quelques jours après avoir lu une épreuve, McClory et Whittingham découvrent ainsi avec stupeur que Fleming a, sans les prévenir, réutiliser leur travail. Ils tentent bien d’empêcher la publication du livre, accusant Fleming de plagiat, mais sont déboutés, le processus de publication étant trop avancé. McClory n’avait toutefois pas dit son dernier mot. D’autant que l’arrogance de Fleming, qui n’a pas jugé bon de prévenir son éditeur de son méfait et persuadé que son adversaire n’a pas les moyens financiers d’aller au bout des démarches judiciaires, lui facilite la tâche. McClory et Whittingham attaquent à nouveau Fleming en justice en novembre 1963.

Issue fatale

C’est un procès de l’establishment britannique représenté par Fleming, sa haute éducation et ses riches amis, contre les classes ouvrières, de surcroît irlandaises, représentées par McClory. «Personnellement, je n’aime pas particulièrement Kevin car je n’ai jamais particulièrement aimé son bagou d’Irlandais», écrivait Fleming dans une lettre. C’est surtout un procès très médiatique, James Bond étant devenu, entre temps, un héros de cinéma, avec les succès mondiaux de James Bond 007 contre Dr. No et Bons Baisers de Russie produits par Albert R. «Cubby» Broccoli et son associé Harry Saltzman.

Contre toute attente, l’affrontement judiciaire entre McClory, défendu par un ancien avocat de Winston Churchill, et Fleming ne durera que neuf jours.

Fleming a fait une deuxième crise cardiaque pendant le procès –la première a eu lieu douze jours après le premier procès de 1961– et Ivar Bryce, craignant pour la santé de son ami, l’intime de transiger avec McClory. Fleming, avec son arrogance légendaire, ne veut rien entendre mais les preuves sont accablantes contre lui: deux cents pages du roman sont directement issues du scénario. McClory remporte donc 50.000 livres (l’équivalent de 1 million d’euros en 2017) de dommages et intérêts, le remboursement de ses frais de justice et, plus important encore, les droits cinématographiques de Thunderball.

«J’ai l’impression que Bond aurait fait quelque chose pour égayer ce procès. Comme abattre le juge», déclarait Fleming, humilié, à la fin du procès. Il décèdera neuf mois plus tard, le 12 août 1964, un mois tout juste avant la grande première de Goldfinger, d’une troisième crise cardiaque, cette fois fatale.

Échecs en série

McClory peut savourer sa victoire. D’autant que l’adaptation cinématographique de Thunderball, sortie en 1965 sous le titre français d’Opération Tonnerre, est un immense succès commercial. Avec 141 millions de dollars de recettes dans le monde, soit plus d’un milliard de dollars de 2017, le film devient le plus gros succès de la franchise. Il ne sera battu que quarante-sept ans plus tard, en 2012, par Skyfall –d’à peine quelques milliers de dollars.

Mais la suite de l’histoire n’est pas aussi tendre avec Kevin McClory. Tel le méchant vaincu par James Bond pour avoir eu les yeux plus gros que le ventre, il sera ensuite quasi-systématiquement mis en échec par plus puissant et plus riche que lui.

Ayant signé un accord avec Cubby Broccoli pour Opération Tonnerre l’empêchant d’exploiter ses droits pendant dix ans, McClory revient à la charge en 1975. Il veut produire sa propre franchise James Bond. Et il est persuadé qu’il est capable de le faire grâce à une astuce: écrire le scénario de Thunderball lui offrait la propriété de ses nombreuses inventions scénaristiques et personnages. Un en particulier: le plus emblématique méchant de la saga, Ernst Stavro Blofeld, le chef de l’organisation criminelle SPECTRE que Fleming a réutilisé dans ses romans suivants, ainsi que dans l’ensemble des films avec Sean Connery (hormis Goldfinger).

«J’ai toujours détesté ce maudit James Bond»

En attaquant en justice Cubby Brocolli au moment où il met en chantier L’Espion qui m’aimait, le dixième James Bond déterminant pour l’avenir de la franchise après l’échec catastrophique de L’Homme au pistolet d’or, Kevin MClory est convaincu qu’il réussira à obtenir de nouveaux droits sur le personnage et pourra mettre en chantier ce qui deviendra rapidement Warhead.

Co-écrit avec Len Deighton, un des auteurs de thrillers d’espionnage les plus en vues de l’époque, créateur de Harry Palmer, incarné par Michael Caine dans Ipcress Danger Immédiat en 1965, Warhead imite Opération Tonnerre en s’en détachant assez nettement: dans le scénario, SPECTRE s’empare de bombardiers américains et russes survolant le Triangle des Bermudes pour acquérir un arsenal nucléaire destiné à détruire New York (et Wall Street en particulier) à partir d’une base secrète cachée sous la Statue de la Liberté hébergeant des robots en forme de requins marteau capables d’infiltrer les égouts. Tout un programme!

Kevin McClory a même réussi à convaincre le pourtant très réticent Sean Connery de reprendre le rôle. «J’ai toujours détesté ce maudit James Bond. J’aimerais le tuer», disait-il après avoir mis son smoking et Walter PPK au placard en 1971 après Les Diamants sont éternels. En lui promettant un poste de co-scénariste et de producteur, McClory se met dans la poche un allié de choix. Et Paramount est, grâce à ça, prêt à le suivre à hauteur de 22 millions de dollars, une somme alors considérable (le premier Star Wars, sorti en 1977, a coûté moitié moins). La presse spécialisée annonce déjà Orson Welles dans le rôle de Blofeld et Richard Attenborough (Un pont trop loin) derrière la caméra.

Jamais plus jamais?

McClory, avec tout son bagou et son sens affiné des affaires, s’engage donc dans une bataille de tranchée avec Cubby Broccoli. Elle a lieu sur tous les fronts, des tribunaux aux pages des tabloïds en passant par les écrans de cinéma. En 1981, Broccoli, par exemple, n'hésite pas à ouvrir Rien que pour vous yeux avec James Bond balançant d’un hélicoptère un «vilain chauve dans un fauteuil roulant» qui a cette réplique mythique dictée par Broccoli lui-même aux scénaristes: «I'll buy you a delicatessen... in stainless steel!», une référence aux mafieux new-yorkais des années 1930 qui offraient des repas complets aux policiers et politiciens qu’ils achetaient. Comprendre: James Bond n’a pas besoin de toi, McClory, pour exister.

Mais si l'ambiance était, jusque là, à la Guerre froide, les manœuvres de McClory pouvaient dégénérer, à tout moment, en guerre nucléaire. Et McClory avait beau avoir réussi à dissuader Broccoli d’utiliser Blofeld et SPECTRE au profit d’un certain Stromberg dans L’Espion qui m’aimait, ce n'était qu'une courte victoire. Car la longue bataille judiciaire entre les deux hommes est largement suffisante à dissuader le toujours très méfiant Sean Connery. Et sans Connery, pas de Paramount. Et sans Paramount, pas de Warhead.

McClory peut dire adieu à son projet. Et Jamais Plus Jamais, son très franc remake de Thunderball en 1983, ne comble pas le vide. Malgré le beau succès critique et commercial du film face à «l’officiel» Octopussy, ce n’est pas vraiment un nouveau James Bond.

Mais tel Blofeld revenant encore et encore, comme un caillou dans la chaussure de James Bond, Kevin McClory est revenu lui aussi, toujours persuadé qu’il pouvait disrupter l’Agent 007. En 1989, il annonce avoir renommé Warhead, Atomic Warfare, et avoir convaincu Pierce Brosnan, recalé du rôle de James Bond au profit de Timothy Dalton à cause de son contrat sur la série Remington Steele, d’incarner un Bond alternatif. Et au milieu des années 1990, il dit à Variety que «je suis de retour dans le business de Bond car j’ai quelques films que je veux réaliser et Bond peut me fournir l’argent».

Le Spectre change de camp

Profitant du retour en grâce au box-office de Bond, désormais incarné par Pierce Brosnan, Kevin McClory continue donc de s’épancher, comme à son habitude depuis trente ans, dans la presse à propos de son nouveau projet.

«Nous sommes prêt à y aller, disait-il au journal irlandais Sunday Independent en 1996. Le film s’appellera Warhead 2000 A.D. et un acteur a été choisi pour jouer Bond. Mais nous ne l’annonçons pas encore afin de garder la concurrence dans le noir. Et non, ce n’est pas Sean Connery. Il est trop vieux pour le rôle désormais. Mais il a dit qu’il jouerait le méchant dans un film de James Bond si le salaire était bon. Récolter de l’argent pour un film Bond n’est jamais vraiment un problème. Pas mal de gens se sont demandés où j’avais disparu ces quelques dernières années. J’étais à Amsterdam en train d’écrire le scénario.»

Soutenu par Sony qui voit chez le septuagénaire le moyen de décrocher le gros lot avec une nouvelle franchise Bond, McClory joue, encore et toujours, sur ce bagou qui déplaisait tant à Ian Fleming, pour effrayer la concurrence –quitte à en rajouter. En 1998, le Sunday Times rapporte même que Sony a engagé Dean Devlin et Roland Emmerich, les créateurs de Independence Day, pour créer «une franchise de films Bond alternatifs sortis en parallèle des films de la Metro-Goldwyn-Mayer avec Pierce Brosnan». On dit même que Liam Neeson serait intéressé par jouer Bond.

Mais le procès de quatre ans entre la MGM et Sony qui s'ensuit, basé sur l’argument que tout l’univers cinématographique de James Bond est dérivé du script de McClory pour Thunderball, donne finalement raison à MGM.

Tous les espoirs de McClory, nourris pendant quarante ans, de créer sa propre franchise Bond sont réduits à néant. Et comme une ultime provocation, il va, pendant le Festival de Cannes 2002, jusqu’à acheter un espace publicitaire dans le magazine professionnel Screen International annonçant mettre aux enchères les droits cinématographiques de la franchise James Bond.

Il est décédé quatre ans plus tard, ruiné. Et en 2013, sa famille a finalement rétrocédé les droits de Thunderball à la MGM, permettant à SPECTRE et à Blofeld de faire leur grand retour dans la saga Bond «officielle». C’était en 2015 avec le film… Spectre.

Comme dans tout bon James Bond, le méchant avait été vaincu.

Michael Atlan

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