Culture

Regarder du porno dans l'avion ou le train, un plaisir sans conséquences?

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 3] L’imaginaire pornographique regorge de séquences «voyeur» ou «public exhib», dans l’avion ou le train. Mais nous, spectateurs, pouvons-nous mater impunément une production Dorcel le temps d’un trajet?

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Porn on board | Ryan McGuire via Pixabay CC0 License by

Cet article est le troisième volet de notre série «Le porno autrement», pour découvrir et décrypter l'univers du X loin des clichés.

Retrouvez les autres épisodes:
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Filmé à l’arraché, un couple s’enlace sur le siège d’un avion ou d’un train. Baisers et effeuillement s’enchaînent furtivement, la nécessité de rester discret étouffant la fièvre des corps. L’excitation de la situation n’éclot pas de la frénésie, mais des temps morts d’un «coitus interruptus» –quand l’attention oscille du partenaire aux ébruitements des couloirs, là où passagers ou personnel risquent à tout moment d’apparaitre. Variante du genre: la «public masturbation» en solo, plaisir solitaire qui s’éternise au détour d’un siège.

Ce type de scènes, la pornographie en regorge. S’envoyer en l’air (littéralement) ou prendre un express vers l’extase est un must have des tubes porno, perpétué au fil des productions amateur misant tout sur l’effet de mimesis.

La fantasmatique porn 2.0. des avions et trains est si démocratisée que, par le passé, certaines lignes de transports majeures n’ont pas hésité à l’assumer. Rappelez-vous, il y a six ans de cela, la drôle d’idée de Michael O'Leary, tête de gondole de Ryanair: proposer un service de streaming porno (accessible sur support portable via une appli téléchargeable).

Plus amusant encore: en 2014, la SNCF essuyait un bad buzz des plus hardcore en détournant les codes graphiques des sites pour adultes afin de promouvoir ses tarifs préférentiels –une malheureuse tentative de séduire une jeune audience...

Mais ces diverses transgressions et maladresses ne répondent pas à la question qui nous brûle les lèvres: quels risques encourt-on, au juste, à visionner du porno dans l’avion et le train?

Microphénomène

«Lorsque les personnels navigants commerciaux constatent qu’un passager visionne un film pornographique sur un écran personnel (ordinateur, tablette, téléphone) alors qu'un autre passager à proximité est également en mesure de voir son écran, il est demandé au passager de cesser le visionnage», nous explique Air France à l’autre bout de fil.

Généralement, nous assure-t-on, le passager éteint son écran sans causer le moindre esclandre –embarrassé et pris au dépourvu, on l’imagine, tel un ado libidineux qui verrait la porte de sa chambre ouverte par sa mère. Ce type de comportement n’a quasiment jamais été signalé au fil des rapports de vol: «c’est un microphénomène». De fait, lancer le climax d’une vidéo type «Strip-tease de Clara Morgane en hôtesse de l'air» (au hasard) au gré d’un voyage Air France, compagnie qui ne propose pas de films X à bord, ne vous condamne à rien... ou presque.

La teneur pénalement répréhensible de l’acte dépend des circonstances. Si le passager en visionne à proximité d’un mineur, «les personnels navigants commerciaux font cesser le visionnage et signalent ce comportement aux services de police en vue d’une intervention à l’arrivée du vol», ajoute Air France. Une procédure qui respecte l’article 227-24 du Code pénal, selon lequel «le fait de fabriquer, transporter, diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère pornographique» au sein d’un contexte impliquant des mineurs est punissable de trois ans d'emprisonnement et de 75.000 euros d'amende.

Feuilletez un magazine cochon ou un roman porno, idem: si des enfants sont dans les parages, votre attitude sera considérée comme une provocation et une mise en danger.

«C'est ce que l'on appelle les “passagers disruptifs”, ou “disruptive passengers”: les comportements inadéquats», détaille un responsable d’HOP !, compagnie aérienne filiale d'Air France, nous précisant que le commandant de bord et la brigade de gendarmerie du transport aérien (BGTA) sont averties en cas de contact avec des mineurs. «Si le contexte est aggravant, l'avion peut être détourné vers l’aéroport le plus proche», nous dit-on au téléphone.

Parmi ces contextes dont on tait le nom, le premier qui nous vient à l’esprit s’est largement répandu dans l’imaginaire X: l’exhibitionnisme. Une atteinte à autrui passible de sanctions et de poursuites judiciaires, aussi bien observée en plein vol... qu’au gré des couloirs de votre TGV.

«Si le fait de regarder une vidéo pornographique n’est à l’heure actuelle pas interdit dans un train, ce n’est pas le cas de la plus courante des situations: celle des exhibitionnistes, qui visionnent et se masturbent en même temps», note ainsi la SUGE Montparnasse, service de surveillance générale de la Sûreté ferroviaire. Dans le cas de cette infraction sexuelle, délit prévu par l'article 222-32 du Code pénal, l’interpellation est directe et la sanction sévère: un an d’emprisonnement et 15.000 euros d’amende.

Bref, le visionnage de «messages à caractère pornographique» tombe généralement sous le coup de la loi dans les situations d’exhibition ou de pédopornographie, délit passible de cinq ans de prison et de 75.000 euros d’amende, selon l'article 227-23 du Code pénal.

Face à un tel contexte, il nous semble bien loin, cet imaginaire fétichiste et désuet pour films érotiques soft, traversé d’hôtesses de l’air et de stewards sexy.

Atteinte à la liberté sexuelle d’autrui

À l’image des tags qui traversent cette fantasmatique globale dans le monde pornographique –fetish, public, voyeur, flight fuck–, on pourrait facilement résumer la problématique à quelques mots bruts et en finir là. Mais la situation est plus ardue à définir.

Inchangée depuis l’arrêt du Conseil d’État du 13 juillet 1979, la définition légale de la pornographie différencie celle-ci de l’érotisme par le simple fait de représenter une activité sexuelle non simulée.

Imaginons alors que, cinéphile émérite, je me mette à visionner un drame cru de Catherine Breillat, un opus de Nymphomaniac ou le controversé Baise-moi de Virginie Despentes. Suis-je dès lors hors la loi, si je profite d’un trajet au sol ou en l’air pour satisfaire mes besoins cul-turels?

«Peu importe le support (vidéo, livre etc), c’est l’image qui compte», nous affirme la SUGE Montparnasse. Mais quelle image au juste? «Disons que si je visionne le film de Lars Von Trier, la notion de durée entre en compte: si je fais perdurer le visionnage sur les scènes très ou trop explicites, l’intention masturbatoire devient tout de suite plus évidente», s’accorde à dire Mikaël Benillouche, maître de conférences en droit pénal à l’Université Jules Verne de Picardie.

Mais en serait-il de même si je feuilletais avec érudition un livre de photographies de Jeff Koons? Le simple visionnage de contenus pornographiques incite à redéfinir plus précisément ce qu’est le porno, à l’heure où celui-ci s’est totalement démocratisé. Il semble curieux de se référer à une définition datant de la glorieuse époque où les VHS pénétraient encore les magnétos.

Mater un porno dans l’avion ou le train, c’est ébranler les définitions que l’on accorde aux actions les plus réprimandables. Ne pourrait-on par exemple pas parler d’exhibitionnisme dès qu’il s’agit de dévoiler sur l’écran de son ordinateur des corps surexcités, embranchés, en action?

Si selon Mikaël Benillouche «cela peut être considéré comme une forme d’exhibition sexuelle», l'article 222-32 du Code pénal nous rappelle pourtant que l’exhibition sexuelle consiste à (se) dénuder... et non à montrer.

Derrière ce fait, une nuance de poids: l’intention doit l’emporter sur l’excitation.

«Pour que la finalité pénale soit conséquente, la simple négligence ou imprudence ne rentre pas en compte: il faut vraiment que les juges décèlent la volonté d’imposer ce spectacle à la vue d’autrui, dans un but d’excitation ou d’incitation... Mais dans quelle mesure peut-on conclure que le passager en question viole consciemment notre consentement de spectateur?», s’interroge à juste titre l’enseignant en droit.

Une libre interprétation qui exige d’employer le bon lexique. Si les risques pénaux sont finalement très minimes voire inexistants, le plus important est de comprendre ce que le dévoilement de contenu X signifie réellement: «Pas seulement une potentielle atteinte à la protection des mineurs, mais à la liberté sexuelle d’autrui: une forme d’attentat à la pudeur», nous affirme Mikaël Benillouche.

Rituel motivé par l'ennui

Mais que vous soyez néophyte des vols ou aguerri du train à grande vitesse, reste cette question obsédante, auquel personne, pas même la loi, ne peut vraiment répondre: pourquoi diable materait-on du porno entre deux bagages ou couchettes? On pourrait tergiverser à l’envi sur la notion floue de perversité, ou en rester à un désir universel: celui de braver l’interdit.

Habitué des allers-retours en TER de nuit, Erwan n’est pas de cet avis. Le jeune homme aime, au cours des longs trajets qui le ramènent vers la capitale, visionner en toute discrétion un film porno ou deux. À chaque fois, il vérifie que la voie est déserte, qu’aucun œil étranger ne scrute sa petite affaire. Son rituel de fin de séance? Partir se masturber dans les toilettes du train. À travers ces branlettes banales, il ne voit ni perversité, ni fausse transgression. Juste l’excitation progressive et fulgurante que l’ennui fait éclore; quand s’exciter revient, justement, à le tromper.

«Lorsque tes trajets excèdent les quatre heures, l’ennui est propice à être comblé: au bout d’un moment, se branler devient une occupation possible», nous confie Erwan. Pour lui, trains et avions sont des viviers à fantaisies. Il lui suffit de croiser le regard d’une voyageuse pour s’en convaincre. Ici «s’entrecroisent tous ces gens que tu ne reverras peut être jamais dans ta vie, tous représentatifs d’un fantasme en particulier».

Le spectateur furtif nous explique que le confort de ces lieux familiers incite à cet instant de relâchement. Se masturber dans les toilettes, c’est conserver ce plaisir de faire en cachette, sans que personne ne se doute de rien: les délices de la suggestion solitaire, aux antipodes d’une exposition violente et exhibitionniste. Mater un Dorcel ou un Brazzers dans l’avion ou le train, en vérifiant bien que personne ne l’observe, est plus bandant à ses yeux que d’imposer ce contenu aux autres.

«Lorsque tu sors des toilettes et tu comprends que les gens autour de toi ne se rendent pas du tout compte de ton état, tout le fun réside justement dans le décalage de la situation», raconte-t-il posément.

Se jouant de nos désirs les plus réprimés, la pornographie s’amuse de ces situations en érigeant le spectateur en voyeur consentant, conscient que des corps vont s’afficher et s’échauffer, à nu, dans des lieux ou ils ne le devraient pas.

«Les films amateurs dans les trains et avions s’efforcent de caresser le réel au plus près, ont une dimension de “fait divers”», décrypte Mikaël Benillouche, pour qui ce porno-là est «une “réalité incarnée”».

Cette distanciation ambigüe entre le réel et l’imaginaire, couple qui n’a jamais cessé d’être au cœur des films pour adultes, Erwan la compare à l’univers des trains et vols de nuit, quand tout semble endormi, bloqué dans le temps: «le train de nuit est un autre “chez toi”. Lorsque tu te retrouves, somnolent, dans un tel lieu de transit, tu as l’impression d’être dans un tout autre monde, parallèle au nôtre».

Avant de partir (afin de rejoindre un futur train de nuit?), cet aficionado de dirty talk nous décoche une dernière confession pour la route:

«C’est comme si “le faire” dans un avion ou un train, ça ne comptait pas. Je me dis que, dès que je descends du train, tout est oublié. Tu comprends? C’est comme Las Vegas: ce qui s’y passe, y reste».

Clément Arbrun Journaliste

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