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Il est temps d'en finir avec le mythe de la Parisienne

Temps de lecture : 9 min

Habillez-vous comme une Parisienne. Meublez votre appart comme une Parisienne. Mangez comme une Parisienne. Aimez comme une Parisienne. Tout ceci doit cesser.

Jeanne Damas et Nathalie Dumeix | Captures via Instagram.
Jeanne Damas et Nathalie Dumeix | Captures via Instagram.

Au début, cette admiration sortie de nulle part était plutôt flatteuse. Toutes ces Américaines, ces Anglaises, ces Chinoises qui s’extasiaient sur la Parisienne, cette créature mythique à l’élégance inimitable dotée d’une silhouette fine et d’une beauté naturelle à qui elles voulaient tant ressembler.

On n’avait pas autant parlé de la France depuis le discours de Dominique de Villepin le flamboyant à la tribune de l’ONU en 2003. Après le Siècle des Lumières, la déclaration des droits de l’Homme, Marie Curie, Malraux, Camus, Simone Veil et tant d’autres, La Parisienne rejoignait enfin le panthéon des idéaux français.

Pain, champagne et chocolat

Futée, Mireille Guiliano, ancienne patronne d’une grande marque de champagne de luxe, a été la première à flairer que la fascination des Américaines à notre égard était un filon potentiellement juteux.

En 2005, elle dévoile donc le secret de Ces Françaises qui ne grossissent pas. Sorti dans 42 pays, traduit en 37 langues, vendu à trois millions d’exemplaires dans le monde, le livre est un énorme best-seller aux États-Unis, juste derrière Harry Potter qui lui, heureusement, n’a pas de problèmes avec son indice de masse grasse.

En France, le succès de Mireille ne passe pas inaperçu, bien que ses conseils miraculeux («Le pain, le champagne, le chocolat et l’amour comme les ingrédients clés d’une vie et d’un régime équilibrés») aient de quoi faire ricaner les personnes dotées de neurones en état de fonctionner.

Curieusement, Mireille ne mentionne pas ces Françaises qui détestent leur corps, se font vomir ou s’imposent des régimes parce que Karl Lagerfeld a raison, «le trou de la sécurité sociale, c'est aussi toutes les maladies attrapées par les gens trop gros».

Mireille préfère enchaîner avec Ces Françaises qui ne vieillissent pas, expliquant aux Américaines que le lifting et la chirurgie esthétique, très peu pour nous. Affirmation qui me laisse sceptique au vu de certaines femmes croisées dans le XVIe arrondissement ou à la lecture de cette étude de l’Observatoire de la Santé datant de 2014: «Sur les 400.000 actes de chirurgie effectués chaque année, […] retrouver un ventre plat et totalement lisse […] constitue la seconde priorité des femmes, notamment celles âgées entre 25 et 34 ans. La liposuccion et généralement les interventions sur la cellulite sont utilisées pour parvenir à ce résultat. Les opérations visant à réduire les rides viennent compléter le top 3 des actes de chirurgie esthétique les plus fréquents. Ces actes comprennent aussi bien le lifting que les injections de Botox.» Oups.

Inès de La Fressange, chantre de l’élégance à la française

Peu importe les statistiques. Peu importe les Parisiennes qui portent un manteau Desigual. Peu importe les Parisiennes qui auraient l’audace d’être dodues. Un mythe renaissait.

La France de Christian Dior, de Guerlain, de LVMH avait de nouveau la win, fière de revenir au devant de la scène après avoir été un temps oublié au profit de l’Américaine over the top ou de l’Italienne bling sensuelle.

Il était temps de ressortir de la naphtaline les icônes des sixties, les Deneuve, Hardy, Bardot, en y injectant un brin de modernité avec les Gainsbourg, Paradis et Cotillard, toutes égéries de grandes maisons de mode par ailleurs.

Le succès de Mireille Guillano n’a évidemment pas laissé insensible les maisons d’édition, qui se sont engouffrées dans la brèche lucrative du mais-comment-font-elles-pour-être-si-parfaites?

Début des hostilités avec l’insubmersible Inès de La Fressange, chantre de l’élégance à la française, comme l’explique le site de sa marque de vêtements: «Inès incarne un style de vie complet, doux mélange entre luxe joyeux et esprit bohème, reconnu dans le monde entier.»

En 2010, l’ex mannequin sort La Parisienne chez Flammarion: 150.000 exemplaires vendus en France et 1 million dans le monde. La promesse d’Inès qui a «vu le jour à Saint Tropez» est simple comme un voyage à Deauville en jean-marinière-mocassins Tod’s: que vous soyez de Grenoble ou de La Roche-Sur-Yon, vous pouvez maîtriser les codes du chic («être rock et jamais bourgeoise») pour la modique somme de 25€.

Estampillé de conseils judicieux, de quelques foutages de gueules («avoir l’attitude made in Paris est plus un état d’esprit») et de dessins où la Parisienne est toujours longiligne (sans doute parce qu’elle se nourrit de l’air vicié de la capitale et d’expos au Musée Cognacq-Jay), le livre est un cocktail qui se veut rassurant pour la lectrice qui porterait toujours des pantacourts.

La Parisienne, cet outil marketing inépuisable

Comment parler de style français sans évoquer un autre monument national de l’élégance sans effort, Garance Doré, Corse de naissance (née Mariline Fiori) mais Parisienne dans ses bottes.

Si vous ne la connaissez pas, Garance Doré a beaucoup de goût. Elle a un blog avec beaucoup de goût. Et en 2015, elle a publié Love x Style x Life, un livre avec beaucoup de goût. Mais son ambition est plus profonde, elle veut aider les femmes à être «belles dehors comme dedans».

Une démarche qui ne passe pas du tout par un régime à base de fibres mais plutôt par l’achat, sur son site, d’un Marrakshi Life Caftan pour la modique somme de 420€. D’ailleurs, quand j’ai envie de m’acheter une 25e paire de jeans, je pense toujours à la grande sagesse de Garance qui répète que «le vrai style vient de l’intérieur».

Devenue une marque déclinable à l’envi, la Parisienne est désormais un outil marketing qui rebooste la mode française –toujours prête à s’accrocher à une tendance qui marche– et les maisons d’édition…

Après son succès, notre Inès nationale a relancé sa marque de vêtements, écrit le sequel Comment je m'habille aujourd’hui (attention les filles, le samedi, c’est Fashion fermière) et s’attaque désormais aux hommes avec Les Parisiens, sorti cet automne.

Et comme les Parisiennes sont décidément admirables à tout point de vue, n’oublions pas l’art de la séduction avec L’amour à la parisienne de Florence Besson, Eva Amor et Claire Steilen (Michel Lafon), les bonnes manières avec Le savoir-vivre de la Parisienne de Laurence Caracalla (Grasset), la bouffe avec Cantines des Parisiennes d'Élodie Rouge (Parigramme) et j’en oublie… En langage médical, ça s’appelle un surdosage.

Oh my God, you’re so Parisian!

Si la native de Saint Trop’ s’adressait aux malheureuses qui osent le total look léopard, certains ouvrages sont pensés essentiellement pour ces femmes américaines, japonaises ou anglaises qui n’auraient pas tiré le gros lot du chic génétique.

C’est le cas de How to be a Parisian wherever you are, paru en 2014, emmené par la mannequin Caroline de Maigret en retour de hype, coécrit par Anne Berest, Sophie Mas et Audrey Diwan(1). Le livre –qui se veut plus branché que la bourgeoise rock’n’roll citée précédemment– n’échappe pas totalement à quelques poncifs (la clope au bec, les terrasses de café, les adresses indispensables) mais a le mérite d’être accompagné par des écrivaines dotées de second degré, ce qui le sauve du manuel du savoir-vivre ennuyeux.

Et comme le livre a atterri parmi les best-sellers du New York Times, Sarah Lavoine, grand manitou du bon goût parisien, vient elle aussi de sortir un livre, sobrement intitulé Chez Moi: Decorating Your Home and Living like a Parisienne (Abrams Image). Parce que même Sally qui vit dans le Minnesota mérite d’avoir un salon aux airs germanopratins.

Forcément, les Américains se sont aussi jetés sur le juteux business. Les livres mode d’emploi sur la question pullulent: French Chic - The Secret to French Style, The French Capsule Wardrobe, How to Dress Like a French Woman, Une Femme française: The Seductive Style of French Women, etc.

Sans parler des sites féminins comme The Cut ou Allure, prêts à tout pour tenter d’effleurer du doigt le mythe. Sur son site Goop, Gwyneth Paltrow –le gourou du lifestyle pour ceux qui gagnent 10 fois le Smic– s’extasie sur les produits de beauté achetés dans les pharmacies françaises. Reductress, un site féminin parodique, se moque gentiment de la déferlante avec son article How to shit like a French woman.

Pierre à l’édifice du stéréotype

Mais c’était sans compter Jeanne Damas. Jeanne est un bloggeuse absolument ravissante. Avec ses 682.000 abonnés Instagram, indice certain de son influence dans le cosmos, il était plus que temps qu’elle aussi sorte un livre sur la Parisienne. C’est chose faite depuis octobre avec À Paris, un mélange de rencontres/portraits de Parisiennes via leur quartier favori co-écrit avec Lauren Bastide qui, à en croire la quatrième de couverture, est «la plus féministe des journalistes».

Gros soulagement. Les femmes choisies par Jeanne Damas remplissent à merveille le cahier des charges de ce que doit être la Parisienne pour faire rêver. Une Parisienne qui, selon les auteures, viendrait «de tous horizons, de tous milieux sociaux, de toutes cultures». Une Parisienne qui –breaking news– mange, comme elles l’écrivent avec une pointe d’admiration en décrivant Nathalie Dumeix: «Elle est extrêmement mince, bien qu’elle commande […] des œufs brouillés, du jambon blanc et des pommes de terre sautées

Une Parisienne qui est souvent comédienne, ex-mannequin, journaliste, styliste, libraire ou photographe. Une Parisienne qui dit un peu «fuck» à la vie, comme Sophie Fontanel qui explique passer «une grande partie de mon temps sur mon lit, mais cela ne veut pas dire que je ne travaille pas. Ce qui caractérise les Parisiennes en fait, c’est le cool» (pour moi, ce qui caractérise la Parisienne, c’est qu’elle se lève à 6h30 et se magne pour attraper le métro et être au boulot à 9h00, mais bon).

Le livre est une jolie déclaration d’amour à notre capitale secouée par les attentats de 2015. Mais il contribue, comme ses prédécesseurs, à ajouter une pierre à l’édifice du stéréotype de la Parisienne. Et même si les auteures jurent qu’elles ont «horreur des injonctions et des canons esthétiques», leur Parisienne est toujours bien fringuée, jolie et mince. Bref, si vous faites du 42 et travaillez dans une banque, cassez-vous.

Beauté fatale

De mythe, la Parisienne est devenue une caricature, une créature engoncée dans un costume ultra codifié. À quoi bon prétendre éviter les archétypes (inclure des femmes aux cheveux crépus ne suffit pas) quand on ne fait que renforcer les idéaux d’une féminité stéréotypée?

Certes, les femmes décrites dans ces livres existent –j’en connais, j’en croise–, mais elles sont issues d'un microcosme social composé de bourgeoises, de branchées, de filles bien nées ou d’ex-provinciales en quête d’une coolitude absolue et qui se voudraient bienveillantes.

Mais que c’est ennuyeux, tout ce bon goût, ce style sans effort, cette élégance discrète, ce dressing uniforme (pour l’originalité, allez plutôt à Londres ou New York). Et non, il ne suffit pas de conseiller de lire La Cause des Femmes de Gisèle Halimi pour se dédouaner de la responsabilité de ce genre de livres dans la tyrannie actuelle de l’apparence.

Mon Paris à moi, celui que je côtoie depuis 28 ans, c’est aussi le Paris de femmes pluriethniques, de femmes trop maquillées, de femmes qui portent encore des épaulettes, de femmes qui puent Angel de Thierry Mugler, de femmes avec des permanentes ratées, de femmes qui ne sont pas forcément jolies et minces et de femmes qui se foutent d’avoir du Chanel dans leur placard. Bref, des femmes qui ne rentrent pas dans les cases étroites d’un stéréotype vendeur.

Loin de moi l’idée de montrer du doigt les femmes qui font attention à leur apparence. Je suis la première à le faire, mais comme l’explique très justement Mona Chollet dans son livre Beauté Fatale, les nouveaux visages de l’aliénation féminine: «Notre vision de la féminité se réduit de plus en plus à une poignée de clichés mièvres et conformistes

Il en est de même de notre vision de la Parisienne. En 2017, n’est-il pas temps d’arrêter de réduire la française à son chic naturel et sa silhouette longiligne dont on nous rebat les oreilles depuis plus de 10 ans? Et si l’on s’émerveillait, à l’instar de Pénélope Bagieu et de ses Culottées, sur des Françaises scientifiques, révolutionnaires, intellectuelles, qu’elles portent un imper Burberry ou pas? Et si demain, je tapais «icônes françaises» dans ma barre de recherche et que je trouvais enfin en haut de la liste les noms de Virginie Despentes, Simone Veil, Christiane Taubira, Julia Ducournau, Mercedes Erra, Léonora Miano, Fidji Simo…? La Française est peut-être élégante, mais elle a aussi bien d’autres talents. Ne l’oublions pas.

1 — Audrey Diwan est une amie, nous avons travaillé ensemble pour le même magazine pendant 10 ans. Retourner à l'article

Nathalie Dépret Journaliste

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