Culture

Spoutnik, fantasy, patrie: les blockbusters russes défient Hollywood

Temps de lecture : 9 min

Film après film, la Russie sort les grands moyens pour reconquérir ses spectateurs. Une contre-offensive idéologique qui commence à porter ses fruits.

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Affiche de «The Last Warrior»

Qui aurait cru que la sorcière Baba Yaga battrait à plate couture Thor et la Justice League? Co-produit par Disney et le studio moscovite Yellow, Black & White, le film russe The Last WarriorPosledniy Bogatyr», en VO) a détrôné les deux rois du blockbuster fin novembre, s'imposant comme le plus gros succès local de l'histoire du box-office russe. Avec ses 28,7 millions de dollars de recettes, il a devancé le record de Stalingrad (2013), fresque guerrière russe la plus populaire jusqu'ici, rapporte le Hollywood Reporter.

Comédie fantastique gentillette, The Last Warrior est un film russe pour les Russes. Il reprend (en mieux) la recette magique éprouvée dans The Book of Masters (2009), première production Disney «made in Russia»: un conte familial visuellement travaillé, somme toute assez inoffensif, des héros du folklore russe modernisés et capables d'auto-dérision. Le tout avec une enveloppe de 8 millions de dollars, soit plus de dix fois moins qu'un épisode du Seigneur des Anneaux (et vingt fois moins qu'un du Hobbit).

«Ce succès n'est pas si surprenant», estime Stephen Norris, historien spécialiste des blockbusters russes et professeur à l'Université de Miami. «Depuis treize ans, la Russie dégaine des dizaines de films commerciaux calqués sur le modèle hollywoodien dans le but de reconquérir son public. Ils n'ont pas toujours été réussis ni populaires, mais ça commence à changer.»

Battre l'Amérique à son propre jeu

«En 2016, les productions russes représentaient 18% du box-office global, contre 65 à 70% pour les films américains», note Joël Chapron, responsable de l'Europe centrale et orientale à Unifrance. Loin derrière la Chine ou la France, la Russie est le treizième marché du cinéma mondial.

À défaut d'obtenir le feu vert de l'ONU pour dégommer Captain America, le ministre de la Culture Vladimir Medinski, connu pour ses fréquentes sorties anti-Hollywood, a lancé une offensive protectionniste en deux temps. Le premier volet, idéologique, consiste depuis 2010 à faire de la production de films russes, et surtout de blockbusters, une priorité nationale. Une croisade efficace, pour le moment, puisque la part de spectateurs s'étant laissés séduire par une production maison a grimpé de 70% en quatre ans. Le second volet, encore en chantier, consiste à couper les vivres à l'ogre hollywoodien.

Tickets de cinéma plus chers pour les films américains, augmentation drastique des droits de diffusion, politique de quotas comme en Chine... Avec ses propositions radicales, Medinski avait affolé les distributeurs étrangers cet automne. Finalement écartées, ces suggestions pourraient laisser place à un prélèvement direct sur les recettes des films. Pour l'heure, la riposte frontale reste toutefois abstraite.

C'est du côté des superproductions locales qu'il faut se tourner pour observer de premiers résultats concrets. À force de potasser «Le blockbuster pour les nuls» et d'ouvrir les matriochkas de leur propre patrimoine, les Russes ont développé un cinéma de genre à même de séduire les jeunes du pays.

Trois tendances dominent: le fantastique, la science-fiction à tendance spatiale et le film historique porté par de fiers guerriers russes. Un exercice de soft power assumé où l'exaltation des valeurs patriotiques, la positive attitude et la nostalgie ont toute leur place, quitte à donner l'image d'un cinéma sacrément kitsch et conservateur.

Mythologie, mode d'emploi

«Le premier blockbuster russe était Night Watch (2004) de Timour Bekmambetov. C'était déjà un film de fantasy», rappelle Eugénie Zvonkine, spécialiste du 7e art post-soviétique.

Wolfhound (2006), 1612 et le très rentable La Légende de Viy (2014) –adapté d'un conte de Gogol– ont pris le relais, mêlant allègrement action, histoire slave, patriotisme, démons et licornes. «À la perestroïka, on a dit aux Russes d'oublier leur héritage», note la critique de cinéma. Poutine leur a réappris à en être fiers. Reste à trouver le bon dosage entre tradition russe et cinéma occidental.»

Côté cinéma d'animation, le pays de Norstein et Starewitch a trouvé le filon avec sa propre Reine des Neiges (The Snow Queen), déclinée en trilogie et bientôt en série animée. Cap, maintenant, sur la tendance Game of Thrones sur la lancée de Viking, troisième film le plus rentable de 2016, dont les droits auraient été acquis par plus de 60 pays. De quoi donner des idées aux producteurs russes.

Pour transformer l'essai et éviter les fades série B, reste à s'éloigner des modèles hasardeux. Au sujet du carton énigmatique de l'Américain John Carter (2012) en Russie, alors que le film fut dézingué partout ailleurs, un journaliste canadien s'interrogeait:

«Réunir des factions révolutionnaires pour sauver une planète rouge d'une disparition imminente peut avoir quelque chose de nostalgique; ou alors, le film est un conte de fées qui prouve que le mérite est plus important que la lignée, vu que Carter se bat pour offrir la paix, la terre et le pain à ses camarades; il a l'air de faire chaud sur Mars, la Russie est toujours glaciale; John Carter était le nom de Vladimir Poutine au KGB [...]»

«Avec le doublage, les dialogues absurdes et les couacs du scénario ont tendance à s'effacer. C'est le visuel qui prime», tente Stephen Norris. «Dans les blockbusters russes, le message est devenu plus simpliste, positif et patriotique avec le temps. C'est ce dont le public a envie, pensent les producteurs. Le but est de créer une mythologie nationale.»

Trop tôt, cependant, pour réunir les Avengers russes comme l'a montré l'épique flop de Guardians (2015), sous-Marvel sans âme popularisé en France et aux États-Unis par sa sortie en DVD.

Nostalgie spatiale

C'est du côté de la science-fiction que l'opération reconquête de Moscou est la plus active et, jusqu'ici, la plus intéressante. Privés de Guerre des étoiles sous Brejnev, les Russes bavent aujourd'hui devant Star Wars et Gravity comme les autres. À défaut de pouvoir refaire le brillant Solaris de Tarkovski (ou déclencher une guerre dans l'espace), ces derniers se sont lancés dans le blockbuster spatial quinze fois moins cher, volontiers spectaculaire.

Après le drame Dreaming of Space (2005) et le docu-fiction Gagarin: First in Space (2013), voilà donc cette année Spacewalker et le récent Salyut-7 de Fiodor Bondartchouk, encensés jusque dans les festivals occidentaux.

La campagne de promotion du second annonce la couleur: «40 minutes d'images tournées en gravité zéro, 20 minutes tournées dans l'espace. Ça n'avait jamais été fait.» Les Russes ayant longtemps dominé la course à l'espace, rien d'étonnant à voir chez eux l'histoire bien réelle du sauvetage d'une station soviétique et celle d'Alexei Leonov, premier homme à sortir dans l'espace. Syndrome d'une indécrottable Spoutnik-nostalgie?

«Le ton n'est pas soviétique, mais la façon de procéder y ressemble un peu», juge Eugénie Zvonkine. «Ce sont des commandes de l'État. Pour fêter les anniversaires liés aux cosmonautes, leur production est vivement encouragée et financée. Il y a là un côté très idéologique.»

Pas question d'y caricaturer les «méchants américains» pour autant. Dans Spacewalker, les vilains sont les généraux et les membres du Parti communiste. Dans Attraction –l'Independance Day russe récent–, «il s'agit de renverser les points de vue, montrer que les aliens peuvent se poser autre part qu'en Amérique» sans reprendre les codes du raté The Darkest Hour (2011), rare co-production russo-américaine avec Hardcore Henry (2015).

Le mix de SF et de dystopie post-apocalyptique donnera bientôt Coma (2018), blockbuster intrigant porté par Nikita Argunov. Poutine vous conseille aussi le film catastrophe Flight Crew, gros succès russe de l'an dernier.

Priorité aux patriotes

Là où l'offensive de la Mère Russie est la plus agressive et la moins subtile, c'est dans ses productions historiques à gros budget, copieusement arrosées de fonds publics (jusqu'à 70% du budget), au détriment des projets d'auteur.

On retiendra l'exemple du Stalingrad (2013) de Bondartchouk (premier tourné en IMAX), film de guerre à 30 millions de dollars, plus proche de l'esthétique du jeu Call of Duty que du Dunkerque de Nolan.

Financé pour moitié par le ministère de la Culture russe, le blockbuster a généré 68 millions de dollars de recettes, dont 16 millions à l'étranger. «La Russie espère profiter de ce succès pour montrer un autre visage. Sauf qu'on tourne toujours autour de la glorification de héros nationaux», s'amuse Stephen Norris.

Chaque année, le ministère publie sa wishlist de thèmes éligibles aux subventions. «Si vous voulez de l’argent de l’État, nous devons connaître ce qu’il y a dans ce film et de quoi il traite», prévenait Medinski fin 2012.

Dans le cru 2016, «travail exemplaire», «valeurs traditionnelles», «héros qui luttent contre le crime, le terrorisme et l’extrémisme». «L'an dernier, c'était les grands chercheurs russes et soviétiques, montrer que la Crimée a toujours été russe...», énumère Eugénie Zvonkine.

Commande honorée via l'improbable Crimea, Roméo et Juliette à Maïdan . «Nous voulions faire un film qui montre que nous devons nous aimer, pas nous entre-tuer», disait son réalisateur en août dernier. A-t-on besoin de préciser que le film n'est pas sorti en Ukraine?

Aussi, scandale national et censure ne sont jamais loin. Aleksei Ouchitel, réalisateur de Matilda, avait reçu des aides pour sa bluette historique sur le tsar Nicolas II. Ce qui n'a pas empêché des députés de la Douma de crier au «blasphème». Résultat: avant le retour au calme, plusieurs projections interdites, des voitures brûlées, des alertes à la bombe et une sécurité renforcée en salles dans un climat de chasse aux sorcières.

Censure ordinaire

S'il arrive, après cette «sélection naturelle», que les blockbusters maison ne génèrent pas assez d'attente, le ministère de la Culture a les moyens de faire pression sur sa Némésis hollywoodienne. Par exemple, en «suggérant» aux distributeurs de décaler leurs dates de sortie.

«Doctor Strange s’est vu refuser son visa lors de la deuxième semaine d’exploitation d'un film russe», écrit la journaliste Maria Vogt dans le livre Cinéma russe contemporain, (r)évolutions. «Passengers est sorti une semaine plus tôt que prévu, pour laisser la place à Viking». Idem pour La Grande Muraille, déplacé pour ne pas faire de l'ombre à Attraction.

L'autre astuce consiste à jouer sur les limites d'âge. «Pirates des Caraïbes 5, numéro 1 du box-office, était interdit aux moins de 16 ans en Russie, comme la plupart des films d'action étrangers... Alors que les films d'action russes sont souvent classés 6+. Ça n'a pas de sens», observe Joël Chapron.

Déchaîné contre la présence d'un «moment gay» dans le remake de la La Belle et la Bête, le ministère l'avait interdit aux moins de 16 ans en mars (18+ pour Power Rangers et son «personnage LGBT»). Technique qui mine de rien a fonctionné, puisque le vil pervertisseur n'a amassé «que» 14 millions de dollars de recettes dans le pays.

Des blockbusters exportables?

«Pour l'instant, la Russie est dans une optique protectionniste et cherche surtout à attirer ses propres spectateurs, mais son envie est bien sûr de s'exporter», affirme Joël Chapron.

C'est aujourd'hui vers la Chine, marché qui convoite de près le trône d'Hollywood, que se tourne le pays. À surveiller: le film Viy 2: Journey to China (2018), blockbuster sino-russe à 48 millions de dollars avec Jackie Chan, Schwarzy, de la fantasy... Et des pirates pour les Russes!

Arnold Schwarzenegger et Jackie Chan sur le tournage de Viy 2: Journey to China

«Si le film fait un carton, ça va peut-être déclencher des envies chez les producteurs étrangers», glisse l'analyste. À noter que les super-héros de Guardians 2 obtiendront eux aussi la double-nationalité (ça promet).

«Les Russes sont encore loin de rivaliser avec Hollywood. Mais ils progressent», défend Stephen Norris. «Ils commencent à comprendre l'intérêt du star system avec Bondartchouk, Bekmambetov ou Danila Koslovsky, le Tom Cruise russe [bientôt dans la série Vikings]. On parle de plus en plus de leurs films... Affaire à suivre donc!»

Reste, pour le moment, un obstacle majeur. «Quand les Européens ou les Américains vont voir un film russe, ils s'attendent à voir du Tarkovski ou du Zviaguintsev, des films d'auteur réalistes. Pour qu'ils s'intéressent à ces blockbusters, il faudrait qu'ils ne soient plus identifiés comme russes», tranche Eugénie Zvonkine.

Leviathanpris en grippe par Medinski pour son portrait d'une «Russie merdique»–, Paradis ou le récent Faute d'amour, en route pour les Oscars, restent en effet les plus réussis et les plus populaires en Occident.

«Le ministre a compris qu'il ne servait à rien d'interdire ces films», rassure Stephen Norris. Il espère que Faute d'Amour remportera un prix pour que cette gloire rejaillisse sur la Russie. Il dira ensuite: de toute façon, ces Occidentaux veulent voir le mal partout.»

Malheureusement, il arrive que même auréolée d'un Oscar et du Grand Prix du jury à Cannes –Soleil Trompeur en 1993–, la Russie se sente obligée de produire une suite désastreuse au budget quinze fois supérieur des années plus tard. Vraiment trompeur, pour le coup.

Ava Mergy Journaliste mordue de pop culture

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