Double XCulture

Pourquoi l'Amérique se passionne pour cette nouvelle du New Yorker

Claire Levenson, mis à jour le 16.12.2017 à 11 h 55

Si Margot a un rapport sexuel consenti mais non désiré avec Robert, est-ce à cause de dynamiques sexistes, d'une mauvaise décision personnelle ou de l'incapacité de Robert à voir qu'elle n'est pas à l'aise?

Capture d'écran de la nouvelle Cat Person l Via The New Yorker.

Capture d'écran de la nouvelle Cat Person l Via The New Yorker.

Il est rare qu’un texte littéraire devienne viral sur les réseaux sociaux, mais depuis sa publication dans le New Yorker du 11 décembre, c’est le cas de Cat Person, une nouvelle sur une étudiante qui se retrouve à coucher avec un homme de 34 ans (qui a deux chats, d'où le titre) sans l’avoir vraiment voulu, mais sans que ce soit une agression. 

Margot rencontre Robert au cinéma d’art et d’essai où elle travaille, ils échangent des textos pendant plusieurs semaines et Margot s'imagine un Robert qui n'existe pas vraiment, d'où la déception lorsqu'ils se revoient plus tard pour une soirée cinéma. Ils vont boire un verre et elle suggère ensuite qu’ils aillent chez lui, mais une fois là-bas et surtout quand il commence à se déshabiller, Margot se rend compte qu’elle n’a vraiment pas envie de lui.

À ce moment, plutôt que de dire non, elle trouve plus facile de subir le rapport sexuel tout en éprouvant une «vague de répulsion». Des centaines de femmes se sont retrouvées dans ce malaise. 

«Le regardant comme ça, penché maladroitement, avec son ventre épais et mou et couvert de poils, Margot a un mouvement de recul. Elle réfléchit à ce qu’il faudrait qu’elle fasse pour mettre un terme à ce qu’elle a initié, et elle est accablée. Il lui faudrait énormément de tact et de délicatesse, et cela lui semble impossible. Ce n’était pas qu’elle avait peur qu’il essaye de la forcer, mais plutôt que si elle insistait qu’ils arrêtent, après tout ce qu’elle avait fait pour en arriver là, elle donnerait l’impression d'être pourrie gâtée et capricieuse. Comme si elle avait commandé quelque chose au restaurant et qu'une fois le plat arrivé, elle avait changé d'avis et renvoyé la nourriture», écrit l'auteure, Kristen Roupenian.

C’est particulièrement ce passage qui a fait réagir aux États-Unis: la façon dont l’auteure décrit l’hésitation, le dégoût et la résignation de Margot, qui finit par prendre un peu de whisky pour essayer de faire passer ce moment désagreable. En quelques jours, la nouvelle est devenue l'oeuvre de fiction la plus lue du site du New Yorker. 

Pendant l'acte sexuel, la révulsion de Margot «se transforme en un dégoût de soi et une humiliation qui sont comme des cousins pervers de l'excitation». Elle fait passer le temps en se moquant de lui intérieurement, de ce qu'il lui dit quand ils font l'amour, de ses mouvements maladroits de «lapin». Elle s'imagine rire de tout ça plus tard, avec un futur petit ami imaginaire. 

Dans la nouvelle, aucun des deux personnages n'est entièrement bon ou mauvais: Margot est très narcissique —l'idée qu'il la trouve sexy est à peu près la seule chose qui l'excite— et à part ses textos insultants à la fin de l'histoire, une fois qu'elle l'a largué froidement, Robert est respectueux et attentionné.

La société contre l'individu

Mais rapidement sur Internet, la discussion a tourné autour de la question de savoir qui est dans le tort dans cette histoire: Margot, Robert, ou la société sexiste qui conditionne les femmes à dire oui?

D’une certaine façon, on peut dire que c’est la «faute» de Margot si elle se retrouve dans cette situation. Elle a initié un baiser et des caresses avec lui dans la voiture, elle a voulu aller chez lui, et elle en est bien consciente. Mais pour beaucoup de femmes qui se sont exprimées sur Twitter, l’incapacité à dire non dans cette situation vient d’une dynamique sexiste à l'oeuvre dans la société.

«Est-que 2018 peut être l’année où on arrête de baiser sans plaisir, juste parce qu’on n' a pas envie de faire du mal à quelqu’un?», a tweeté une journaliste.

 

 

Dans une interview dans le New Yorker, Kristen Roupenian explique comment elle a voulu explorer ce thème de la difficulté à dire non:

«Ça correspond à la façon dont de nombreuses femmes, surtout de jeunes femmes, évoluent dans le monde: elles essayent de ne pas énerver les gens, elles se sentent responsables des émotions des autres, elles font beaucoup d'efforts pour que tout le monde autour d'elles soit content.»

Sur Twitter, elle a aussi partagé ce passage d'un blog écrit par Ella Dawson:

«Les jeunes femmes disent très souvent oui à des rapports sexuels qu'elles ne désirent pas. Pourquoi? Parce que nous conditionnons les jeunes femmes à se sentir coupables si elles changent d'avis.»

 

Certaines femmes ont souligné la nécessité d'une culture non seulement du consentement affirmatif (l'idée de devoir clairement exprimer son consement pour chaque partie d'un acte sexuel, une règle en vigueur dans de nombreux campus américains) mais d'un «consentement enthousiaste», qui est défini ainsi sur le site yesmeansyes.com: «Si vous voulez avoir un rapport sexuel, vous devez être dans un état continuel de consentement enthousiaste avec votre partenaire.» 

 

Du débat à la guerre des sexes

Sur Twitter, de nombreux hommes (et quelques femmes) ont interprété la rencontre entre Margot et Robert de façon très différente. Après tout, Robert n'a rien fait de mal (ce qui est vrai, à part son texto final), et Margot se débarrasse de lui de façon un peu brutale. Rapidement, le débat s'est transformé en guerre des sexes: «La nouvelle Cat Person a mis les hommes hétéros mal à l'aise. Tant mieux!» a titré le journal New Statesman.

Le Twitter féministe a poussé son interprétation des faits (une jeune étudiante se fait embobiner par un mec plus âgé et est victime d'une société sexiste qui l'empêche de dire non), ce à quoi l'autre camp a rétorqué que Margot était égoïste et narcissique et que Robert ne l'avait forcée à rien.

Même si l'auteure est clairement du côté de l'interprétation féministe (de par le choix du dernier mot du texte, qui indique selon elle que Robert n'est pas quelqu'un de bien), il est probablement plus intéressant de ne pas avoir à choisir son camp afin d'apprécier la description très réussie du malaise total de cette rencontre.

Même si beaucoup de gens ont vu le texte comme une sorte d'essai personnel à message, on peut aussi juste le voir comme une oeuvre littéraire avec deux personnages complexes, comme le souligne ce tweet: 

«Margot peut être superficielle, malpolie, naïve et victime de la patriarchie. Robert peut mal embrasser et être un pauvre type, mais demeurer gentil et attentionné et digne de sympathie. La bonne littérature est au-delà des interprétations morales simplistes».

 

Claire Levenson
Claire Levenson (145 articles)
Journaliste
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