Monde

L'Iran, le doigt sur la détente

Christopher Hitchens, mis à jour le 12.01.2010 à 16 h 09

L'Iran procède toujours à des essais nucléaires militaires au nez et à la barbe de l'AIEA.

Le ministère iranien des Affaires étrangères a accusé «le régime sioniste et les Etats-Unis» d'être à l'origine de l'attentat à la moto-piégée qui a tué mardi 12 janvier à Téhéran un scientifique nucléaire iranien de renom, Massoud Ali Mohammadi. D'autres sources, comme la chaîne iranienne en langue arabe al-Alam, évoquent la piste de l'opposition iranienne en exil. Massoud Ali Mohammadi était engagé en faveur du pouvoir et de la République Islamique. Mais plusieurs sites d'opposition ont  relevé que le scientifique avait, lors de la présidentielle de juin, signé une pétition d'universitaires en faveur de Mir Hossein Moussavi, rival malheureux et principal opposant du président Mahmoud Ahmadinejad.

Deux paragraphes de l'article du New York Times daté du 3 janvier consacré aux discussions de plus en plus vives au sein du gouvernement américain au sujet de l'Iran méritent particulièrement que l'on s'y arrête :

«Les plus proches conseillers du président Obama disent ne plus accorder aucun crédit aux conclusions très controversées du rapport de la Direction du renseignement publié un an avant le départ de George W. Bush selon lequel les scientifiques iraniens auraient complètement cessé de travailler à la mise au point d'ogives nucléaires depuis fin 2003.

Après avoir examiné de nouveaux documents ayant filtrés hors d'iran et interrogé des transfuges iraniens, ils sont désormais convaincus que ces travaux se poursuivent sur une plus petite échelle».

Une «petite échelle»

Laissons de côté le fait inquiétant que certains conseillers de Barack Obama aient pu croire un seul instant aux arguments spécieux de ce rapport pour nous interroger sur ce que signifie une «plus petite» échelle. Manifestement destiné à nous rassurer, le terme pourrait finalement correspondre à la réalité. Les nouveaux documents auxquels l'article fait allusion sont ceux qui ont été publiés mi-décembre par le Times de Londres et dont l'authenticité n'a été mise en doute par aucun des nombreux experts qui les ont soigneusement analysés. Ils concernent en effet quelque chose à «petite échelle», un «initiateur de neutrons» pour être tout à fait précis qui est au centre de la stratégie de la dictature iranienne.

Il s'agit du terme technique qui désigne le mécanisme, minuscule, de déclenchement de l'explosion nucléaire qui a besoin d'hydrure d'uranium (UH3) - dont c'est le seul usage - pour fonctionner. Comme l'a déclaré le président de l'Institute for Science and International Security à Washington, David Albright : «L'Iran a beau prétendre travailler à des applications civiles, celles-ci n'existent pas. Il s'agit là d'une indication très solide de recherche à des fins militaires».

C'est une litote. La théocratie iranienne a en effet été contrainte il y a moins de trois mois d'avouer qu'elle avait construit une usine secrète d'enrichissement d'uranium à proximité de la ville sainte de Qom. Nous n'avons aucun moyen de savoir s'il s'agit du seul site de cette nature et l'expérience montre que nous avons toutes les raisons d'en douter. Souvenons-nous de l'autre site d'enrichissement gardé longtemps secret de Natanz ou de la centrale à eau lourde d'Arak. N'oublions pas non plus que ces renseignements ne proviennent pas de transfuges éventuellement intéressés ou de services de renseignements rivaux: même les porte-parole les plus timorés de l'Agence internationale de l'Energie Atomique (AIEA) sont suffisamment certains de leur authenticité pour critiquer publiquement l'Iran pour son évidente duplicité. Cela fait en effet belle lurette que la signature par la dictature bicéphale Ahmadinejad-Khamenei du traité de non-prolifération atomique et d'une kyrielle d'accords avec les Nations Unies et l'Union européenne s'est révélée être aussi fiable et crédible que leurs prétendues élections libres.

Des essais nucléaires toujours plus secrets

Le régime des Gardiens de la Révolution, qui réprime une nouvelle fois dans le sang des civils iraniens désarmés, apparaît de plus en plus comme le détenteur d'un arsenal nucléaire secret. L'ennemi est nu.
Je vous invite à lire vous-même les documents iraniens. Le Times les a fait examiner par un grand nombre d'experts avant de les publier et il est certain de leur provenance. Voici ce qui dit la correspondante du journal en Iran Catherine Philip dans l'excellent résumé qu'elle en fait :

« L'HU3, lorsqu'il est utilisé comme initiateur de neutrons, provoque un jet de neutrons qui déclenche l'explosion du cœur de la bombe, qu'elle soit à uranium ou à plutonium enrichis. Ce jet est déclenché par des explosifs brisants qui compressent le noyau d'UH3 solide qui déclenche la fusion. »

Le problème, c'est que les détonations provoquées par les essais ne peuvent pas passer pour des détonations d'armes à explosifs brisants conventionnelles, c'est-à-dire que les contrôles permettent de détecter les traces d'HU3. Tout l'intérêt de ces documents récemment sortis d'Iran réside précisément dans la manière dont celui-ci imagine un nouveau stratagème.
Selon les scientifiques iraniens, il serait possible de procéder à des essais à une encore plus petite échelle en utilisant de l'hydrure de titane qui permet un jet de neutrons suffisant sans laisser de traces. Ce qui équivaut, comme l'explique l'un des experts cités dans le rapport «à craquer une allumette sans la brûler».
La probabilité qu'il ne s'agisse pas d'un projet militaire et démagogique destiné à renforcer la dictature et ses capacités de nuisance dans la région est quasiment nulle. L'Occident a proposé un nombre incalculable de fois à l'Iran de l'aider à développer ses capacités de production d'énergie nucléaire civiles et à réduire sa consommation de pétrole et de gaz. S'il acceptait la transparence la plus élémentaire, l'Iran pourrait également acheter de l'uranium à un prix beaucoup plus bas sur le marché comme le font d'autres pays.

Mais les mollahs préfèrent construire des sites en secret et mener des opérations de désinformation qui ne seraient que pathétiques si elles n'étaient pas aussi manifestement dangereuses (ils ne prennent pas la peine de cacher leurs véritables intentions à leurs clients et à leurs commis) et encourir l'isolement diplomatique et des sanctions. J'ai été abasourdi de découvrir l'an dernier la toute nouvelle affiche du parti de Dieu arborant un champignon atomique lors d'un meeting du Hezbollah à Beyrouth auquel assistaient officiellement les représentants de l'ambassade d'Iran, assis à la tribune.

C'est fascinant de devoir assister ainsi impuissant à la montée d'une menace qui se rapproche de son point de non-retour, moins il est vrai que de suivre les pérégrinations des kamikazes qui achètent tranquillement leurs billets d'avion sans retour à destination de nos villes. Ce qui est encore plus fascinant, ce sont les milliards de dollars généreusement versés à des services de renseignements qui n'arrivent pas à analyser correctement les données criminelles les plus élémentaires, qui trouvent des excuses à nos ennemis tout en nous traitant comme des criminels lorsque nous essayons de voyager, qui nous laissent sans protection sous des cieux ouverts à tous vents et qui emploient une administration pléthorique dont personne ne peut, et n'a jamais semble-t-il été renvoyé.

Christopher Hitchens

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Image de Une: Mahmoud Ahmadinejad lors d'une conférence à New York, septembre 2007. Shannon Stapleton/Reuters

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