France

On achève bien le gaullisme

Temps de lecture : 6 min

Après 1945, la droite n’était plus vraiment de droite; 1962 précipita une certaine France dans la marginalité politique. À partir des années 1980, mais de manière radicale après 2002, le peuple de droite muta et la culture gaulliste fut liquidée.

Laurent Wauquiez en meeting à Paris, le 20 novembre 2017 | Christophe Archambault / AFP.
Laurent Wauquiez en meeting à Paris, le 20 novembre 2017 | Christophe Archambault / AFP.

En 1998, plusieurs élus issus de la très giscardienne Union pour la Démocratie Française (UDF), classée au centre-droit, firent le choix de pactiser avec le Front national (FN) alors dirigé par Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret.

En Rhône-Alpes, Charles Millon –ancien ministre de la Défense et époux de l’intellectuelle Chantal Delsol– passe un accord politique avec les élus FN emmenés par Bruno Gollnisch. Philippe Séguin et François Léotard s’opposèrent aux alliances qui concernaient alors plusieurs autres régions.

Charles Pasqua, encore marqué au fer rouge du fait de sa déclaration sur les «valeurs communes» avec le FN, lâcha qu’il ne fallait pas «jouer» avec un FN devenu très fort. Les élus proches de lui au Conseil régional de Rhône-Alpes s’opposèrent à l’accord Millon-FN.

Millon quitta l’UDF et fonda un parti –La Droite– au succès éphémère. La «droite», justement, fut la bannière brandie par des élus qui revendiquèrent l’étiquette. Se dire clairement «de droite», invoquer «la droite» n’allait pas encore vraiment de soi en 1998.

La déclaration choc de Millon éclaire toute la problématique qui agite la droite française depuis cette période puis la fondation de l’UMP: «La droite n’a pas gouverné en France depuis 1945.»

En avançant ce constat, Millon révéla au pays l’imminence de la crise existentielle de la droite française, mais aussi l’impatience d’une certaine France à vivre une forme de revanche sur l’histoire.

1958, le gaullisme et ses ambiguïtés

En 1958, les gaullistes choisirent de s’appuyer sur les Indépendants, hostiles à la gauche et au centre.

Si la SFIO figure momentanément au gouvernement en 1958 et que l’un des siens –André Boulloche- demeure en charge de l’Éducation jusque fin 1959, les gaullistes ne s’allient pas avec la gauche, alors que la polarisation du pays se pose en termes gaullistes-antigaullistes.

L'Union pour la Nouvelle République (UNR), gaulliste, et les Indépendants s’allient seuls. Cependant, entre les deux tendances de cette droite qui refusait de se dire de droite, les sujets de discorde existaient: l’Algérie, évidemment, mais également, plus discrètement, le rapport de certains notables à la période 1940-1944.

À partir de 1969, la polarisation gauche-droite s’accentue. Progressivement, le gaullisme va se normaliser, perdre sa spécificité transclassiste et imperceptiblement voir son identité se résumer à un parti de droite classique. Cela prendra tout de même quelques décennies.

Vont demeurer néanmoins quelques repères, dont les gardiens sourcilleux n’étaient autres que Maurice Schumann ou d’autres mythiques Résistants constituant une force quasi autonome au sein et en périphérie du RPR: politique étrangère tous azimuts revendiquée (même s'il faut relativiser), adhésion au consensus économique et social de 1944-45…

À l’époque, on savait aussi que le «peuple» UDF et le peuple militant du Rassemblement pour la République (RPR) différaient en bien des points: origines sociales, conceptions idéologiques, rapport à l’histoire du pays.

Le rapport au monde des militants UDF n’était pas le même que celui du RPR: le peuple UDF est souvent plus bourgeois, s’identifie à la droite et manifeste une constante réticence à l’endroit des acquis sociaux de la Libération.

Quand Malraux fait applaudir Marx

Les meetings UNR des années 1960 ne ressemblaient pas vraiment à ceux de l’UMP-LR d'aujourd'hui.

En 1965, Malraux pouvait dire à un meeting UNR que «Marx était un grand penseur», reprocher à Mitterrand de ne «même pas avoir été en Espagne», vilipender «la seule droite meurtrière, celle du putsch d’Alger et du Petit-Clamart» et se faire applaudir ou ovationner. Décidément, cette droite là était bien étrange…

Il y eut même longtemps des «gaullistes de gauche». Relevant aujourd’hui de l’onirique et toujours cantonné à une représentation électorale symbolique, ces gaullistes avaient parfois été membres de la SFIO ou du Parti radical. Ils rappelaient la prétention du «Mouvement» à transcender le clivage gauche-droite.

Jusque tard, on eut aussi des députés RPR anciens syndicalistes. Souvent à FO, parfois –il faut le dire– dans des syndicats maison, ils assuraient un lien avec «la France du métro aux heures de pointe».

Au RPR, le petit Mouvement pour le socialisme par la participation (MSP) appela à voter Mitterrand en 1981 et, dirigé par un Résistant –Philippe Dechartre– maintint une petite musique socialisante, glorifiant l’épopée de la Résistance et poursuivant la flamme des rêves égalitaires issus de la Libération.

Poker menteur politique au RPR

Après 1981, un personnel droitier commença son ascension au RPR, sous l’impulsion de Jacques Toubon puis d’Alain Juppé et Édouard Balladur. Plus jeunes certes mais surtout plus libéraux, ils se situaient beaucoup plus à droite que précédemment.

En 1978, une majorité des militants RPR se situaient soit au «centre gauche» (25%), soit au centre (35%). Les militants post-1981 se mirent à considérer l’UDF comme moins à droite qu’eux.

Le libéralisme qu’ils professaient fit fuir l’électorat populaire RPR vers le FN à partir des cantonales de 1982, puis lors des municipales de 1983 et des européennes de 1984.

Des organisations comme le Mouvement initiatives et liberté (MIL) et sa sœur jumelle universitaire anti-Mai-68 Union nationale inter-universitaire (UNI) claironnaient une mélodie plus martiale, en faisant au passage la promotion d’un identifiant exhumé des oubliettes de l’Histoire: «la droite».

Dans le monde merveilleux de la Chiraquie, le siège du RPR, situé rue de Lille, vit longtemps se croiser les amis de Dechartre, aux songes sociaux, et les activistes de l’UNI-MIL, aux menées antisocialistes et anticommunistes compulsives.

Ce sens du paradoxe, porté à température de fusion par la campagne de Jacques Chirac de 1995, relevait certes d’un gigantesque poker menteur politique, mais il ne pouvait faire litière des réalités de la société des gaullistes et du rapport de nombre de familles gaullistes à l’histoire, dont ils avaient eu une expérience locale.

Le RPR maintint longtemps une politique de mémoire disparue des partis actuels. Les anciens du Rassemblement du peuple français (RPF), et a fortiori les anciens des Forces françaises libres (FFL) ou les Résistants, étaient des autorités morales incontestables. Les dérives droitières existaient, mais les garde-fous aussi.

Dernière manifestation de cette réalité, l’opposition de Charles Pasqua aux tests génétiques comme preuve de filiation en cas de regroupement familial. «Prairie», son nom de Résistance, affirma que pour sa génération, ce n’était pas acceptable.

Centristes, droite non gaulliste (ex-Indépendants) ou droite anti-gaulliste se retrouvaient au sein d’une UDF d’où partirent presque, à chaque fois que le sujet se posa, les élans enclins à pactiser avec le FN. Ainsi Jean-Claude Gaudin, Jean-Pierre Soisson, Jacques Blanc et évidemment Charles Millon. Car, on ne le dit pas assez, c’est de l’UDF que les mains tendues à Le Pen, Mégret et Gollnisch vinrent.

Mutations du peuple militant

Au Front national, résonnent des patronymes encore tristement connus de bien des Français des décennies 1970, 1980 ou 1990: Gaucher (ancien chef des jeunes du parti collaborationniste du Rassemblement national populaire), Sabiani (fille du chef du collaborationniste Parti populaire français à Marseille), Henriot (fils du ministre de «l’Information» de Vichy, membre de la Milice), Dufraisse (ancien de la Légion des volontaires français) et d’autres à la notoriété plus circonscrite.

De ce point de vue, le FN ressemble à quelques égards au Mouvement Social Italien, son modèle, dont l’unité doit aux fidélités familiales à la République Sociale Italienne (RSI), la «petite république» de Mussolini. En Italie, d’autres patronymes souvent moins ostracisés revinrent sur le devant de la scène au début des années 1990, lorsque s’effondrèrent les partis politiques dominant la péninsule depuis 1945.

Les sections locales du RPR rassemblaient, il est vrai, des gens très différents. Militants d’une droite populaire qui suivraient ensuite l’aventure Sarkozy et familles culturellement gaullistes cohabitaient en bonne intelligence.

Revenu à la direction du RPR, Nicolas Sarkozy prit, sous la cohabitation, le parti d’accentuer l’identité de droite du «Mouvement». Comme après 1981 –malgré Philippe Séguin, président du Rassemblement, éternellement confronté à l’Élysée comme au veto sur sa personne posé par le chancelier Kohl pour Matignon–, il prit le chemin de la normalisation droitière du parti «néogaullliste».

Lors d’une réunion à Belfort, à un militant qui se réclamait du «gaullisme de gauche», il répliqua «alors vous n’êtes nulle part». Dès lors, c’est une forme de culture gaulliste qu’on prépara au grand saut dans les oubliettes politiques. Séguin, le gaulliste passé par la SFIO, refusa d’adhérer à l’UMP, le parti de la fusion des droites.

À chaque refondation des partis de droite, le peuple militant de droite a muté. C'est encore le cas aujourd'hui, à en juger les conceptions des militants et élus de droite sur la géopolitique, le système de protection sociale ou l’égalité.

C’est vers Béziers et non vers Colombey ou Épinal que ce peuple de droite se tourne. Autre rapport à l’histoire, autre vision du monde, autres références, autres réflexes.

Si comme le dit Charles Millon, la droite n’a pas gouverné depuis 1945, il est certain qu’elle se manifeste sous un jour cristallin. Un Petit-Clamart permanent. À droite, la bataille de la mémoire a été perdue.

Laurent Wauquiez fait de la politique dans un pays dont on a laissé les repères se brouiller. Il s’adapte et travaille à une offre politique en adéquation avec une vision du monde, une idéologie dominante, qui ont peu en commun avec celles d’il y a vingt ans. Désormais, son rôle est celui de catalyseur de la «droite d’après».

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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