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Dunker sur Twitter, ou comment ridiculiser son prochain sans effort

Temps de lecture : 6 min

Faute d’inspiration, on peut toujours citer le tweet de quelqu’un d’autre pour se moquer et glaner des vues.

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Slate

Utiliser Twitter en 2017, c’est savoir qu’on est possiblement toujours à 280 caractères de se faire publiquement ridiculiser. Comme le raconte Heather Schedel sur Slate.com, pas besoin d’être une célébrité pour ça, même si ça aide, ni d’avoir des milliers d’abonnés. L’un des meilleurs moyens pour que ça vous arrive consiste à tweeter quelque chose de vraiment crétin ou de facilement réfutable.

Par exemple, vous ne connaissez peut-être pas @xnulz, mais si vous tweetez et que vous maîtrisez les bases de la langue de Donald Trump, vous êtes peut-être déjà au courant du tweet qu’elle a posté sur sa chanteuse préférée:

«Trouvez-moi une meuf qui assure plus que Taylor Swift.»

Si vous avez vu passer ce tweet, ce n’est probablement pas parce qu’un de vos amis l’a retweeté ou aimé mais parce qu’il l’a «dunké», c’est-à-dire qu’il l’a cité à l’intérieur de son propre tweet qui s’appuie dessus pour faire passer son message.

Malheureusement pour @xnulz, les utilisateurs de Twitter n'ont pas eu tellement de mal à trouver des meufs qui assuraient plus que Taylor Swift, et le tweet d’origine est devenu un prétexte pour rendre hommage à de nombreuses femmes de l’Histoire, anonymes ou pas:

«Ma mère, qui dans les années 1980 a travaillé pour faire voter la loi Ryan White Act [d’aide aux malades du VIH], et remplissait régulièrement notre maison de queers et de VIH et de gosses et ados abandonnés ou dont les parents ne pouvaient pas s’occuper. »

«Ma mère a élevé deux enfants seule sans avoir fait d’études et avec un handicap, une paralysie cérébrale. Elle est retournée à l’école, a obtenu un Master en travail social et a travaillé pour les services de protection de l’enfance jusqu’à sa mort d’un cancer il y a trois ans.»

«Elizabeth Freeman a été la première noire à exiger la liberté dans les tribunaux et à gagner. Elle a mis un terme à l’esclavage au Massachusetts.»

Retour de ballons

Cet exemple de Taylor Swift n’est ni le premier, ni le dernier dunk de l’année. Rappelons que le dunk est un terme de basket, qu’en bon français on appelle un smash, et qui consiste à marquer deux points en déposant le ballon directement dans l’arceau. Aussi spectaculaire qu'humiliant pour l'adversaire.

Comme le rappelle Slate.com, le fils de Donald Trump, Donald Trump Jr., s’est involontairement offert une bonne série de dunks après qu’il a tweeté qu’il allait confisquer la moitié des bonbons obtenus par sa fille à Halloween, «pour lui apprendre le socialisme». Une déferlante de dunks lui est tombé dessus, notamment par l’auteur de Harry Potter, aux tweets incisifs notoires:

«Remplissez son seau avec de vieux bonbons hérités de son arrière-grand-père, et ensuite expliquez-lui qu’elle en a plus parce qu’elle est plus intelligente que les autres enfants.»

Le dunk n’est pas réservé aux twittos américains, en témoigne ce post de @ninabring, qui apparemment avait une grosse envie d’approfondir sa culture générale:

et s’est retrouvée avec une flopée de commentaires plus ou moins drôles/vulgaires/insultants/répondant à sa question, mais aussi un bon peu de dunks du genre:

Victime consentante?

Il arrive qu’on puisse se demander si la victime de dunking, consciente de sa notoriété et donc des réactions qu’elle ne manquera pas de susciter, ne l’a pas un peu fait exprès…

Dans ce genre de cas par exemple, celui du tweet d’une certaine @nadine_morano:

qui a suscité des retours de ballon assez violents:

Le dunking peut également servir d'exutoire social, de défouloir pour ceux qui n'ont voix au chapitre nulle part ailleurs, car tout le monde n'a pas la parole dans les grands médias. C'est aussi un moyen de tirer le signal d'alarme, comme dans le cas de l'immonde tweet de Robert Ménard sur le TGV en Occitanie:

Ce que ne se privent pas de faire des politiques qui, eux, ont voix au chapitre (mais pas forcément plus d'abonnés sur Twitter que des anonymes).

Le règne du bon mot

Pour faire un dunk, il ne s’agit pas de répondre directement au tweet de quelqu’un d’autre: il faut le citer dans le cadre d’un tweet personnel qui va éventuellement faire le buzz. Cette possibilité de citer quelqu’un revient à rattraper un tweet au passage pour marquer un panier et en faire un succès personnel –aux dépens du rédacteur d’origine, évidemment.

Le dunker et le dunké s’inscrivent dans un micro-spectacle où l’émetteur du tweet original est montré du doigt, et où son message peut être non seulement utilisé contre lui, mais surtout sert la cause du twittos qui a choisi de le citer, sans qu’il y ait forcément désir de nuire mais parfois aussi celui de faire un bon mot:

Si dans un match de basket c’est le résultat final qui compte, dans le monde des citations de tweet, les «j’aime» et les retweets marquent les points de l’existence de chacun dans un média au produit logorrhéique, où le fil actualisé en temps réel est si foisonnant que tous les moyens sont bons pour sortir de la masse et se distinguer, de façon aussi éphémère soit-elle.

On peut donc en déduire que les victimes de dunking elles aussi tirent profit d’un tour qui leur est joué pour les ridiculiser: à l’ère des réseaux sociaux où le quart d’heure de gloire est parfois réduit au quart de seconde, toute miette de notoriété est bonne à prendre.

«Un acte d'orgueil»

Pour les femmes et hommes politiques et autres célébrités, les dunks sont un risque professionnel. Mais gare au pauvre journaliste qui cite un politicien et, mal compris, se voit reprocher des opinions qui ne sont pas les siennes. Plaignons la pauvre internaute qui a initié la série de dunks à propos de Taylor Swift. Finalement, sa seule faute aura été d’être une fan qui partage son amour pour la chanteuse, dont le tweet un peu naïf a fait à la fois une coupable et une victime, sans grande possibilité de se défendre.

En mars dernier, l’ancienne chroniqueuse de Slate.com Amanda Hess a publié un article sur le ridicule en ligne dans le New York Times Magazine. Elle y soulignait:

«Le fait de tourner quelqu’un en ridicule fonctionne le mieux lorsque la cible est notoirement orgueilleuse, de ces gens faussement persuadés d’en savoir davantage que les autres. Mais ridiculiser ces personnes est en soi un acte d’orgueil: il transforme le savoir en outil d’exploitation de l’ignorance de quelqu’un d’autre. Ridiculiser quelqu’un vous expose à être vous-même ridiculisé, parfois simultanément.»

Pour autant, le dunking ne fait qu’alimenter la culture agressive du dernier mot sur Twitter, où chacun semble appliquer la devise «rira bien qui rira le dernier» sans jamais que cette franche partie de rigolade ne puisse vraiment s’arrêter. Alors, la prochaine fois que vous serez tenté de dunker quelqu’un, souvenez-vous des mots de l’idole de la fan aux tweets rebondissants: «Are you ready for it?»

Heather Schwedel Journaliste

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