Monde

Le «miracle dans l'Alabama» qui fait rêver l'Amérique anti-Trump

Temps de lecture : 8 min

La défaite stupéfiante du candidat républicain dans l'Alabama n'est pas une anomalie: elle reflète la capacité qu'ont encore les Démocrates à mobiliser leur base, les divisions du parti républicain et le poids de l'accumulation des révélations sur le harcèlement sexuel.

Doug Jones célèbre sa victoire à Birmingham (Alabama), le 12 décembre 2017. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.
Doug Jones célèbre sa victoire à Birmingham (Alabama), le 12 décembre 2017. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

«Si Donald Trump est finalement écarté de la présidence par le Congrès ou les électeurs, il se pourrait que nous regardions ce 12 décembre comme le jour où tout a commencé.» La victoire surprise du candidat démocrate Doug Jones (49,9%) contre le républicain Roy Moore (48,4%) lors d'une partielle destinée à pourvoir au siège de sénateur de l'Alabama laissé vacant par le ministre de la Justice Jeff Sessions électrise les électeurs et les médias anti-Trump, un peu plus d'un an après son élection à la Maison-Blanche.

Un genre de miracle dans l'Alabama, un État qui n'avait pas élu de sénateur démocrate depuis un quart de siècle et que Trump avait remporté avec plus de 62% des voix l'an dernier. Cette victoire place les Républicains en position précaire au Sénat, où ils ne comptent plus que 51 sièges sur 100, à moins d'un an d'élections sénatoriales où les Démocrates espèrent faire basculer au moins deux autres sièges, et donc la majorité.

Cette élection pourrait faire figure d'anomalie tant le candidat républicain, accusé d'agression sexuelles sur mineures dans les ultimes semaines de la campagne, faisait figure de repoussoir. «C'est un candidat si affreux que je ne pense pas que nous puissions extrapoler», a ainsi expliqué Matt Mackowiak, un dirigeant républicain du Texas, tandis que la presse a abondamment souligné comment une succession de mauvaises décisions expliquait cette défaite. Cette anomalie est pourtant significative: elle sonne, sur au moins trois plans, comme un miroir inversé de la victoire de Trump l'an dernier.

Mobilisation massive des Afro-Américains

Déjà, parce que les Démocrates ont réussi à mobiliser leur électorat, qui plus est lors d'une élection partielle, où la participation est traditionnellement plus basse. La sous-mobilisation de l'électorat noir avait souvent été citée comme une des causes de la défaite de Hillary Clinton: cette fois-ci, à l'inverse, il s'est surmobilisé. Les derniers jours avant le vote, des personnalités afro-américaines comme le populaire sénateur du New Jersey Cory Booker ou le basketteur Charles Barkley, star de la NBA dans les années 1990, avaient fait campagne pour Jones. De manière plus discrète, l'ancienne secrétaire d'État de George W. Bush Condoleezza Rice, native de l'Alabama, avait appelé les électeurs à «rejeter la bigoterie, le sexisme et l'intolérance». Les militants avaient battu la campagne pour mobiliser les électeurs noirs.

Selon un sondage sortie des urnes, les Afro-Américains représentaient 29% de l'électorat, soit davantage qu'en 2012 lors de la réélection du premier président noir de l'histoire du pays (même si, par ailleurs, Obama n'avait alors aucune chance de remporter l'Alabama). Cet électorat s'est prononcé à 96% pour le candidat démocrate. Dans les environs de Selma et de Montgomery, Doug Jones a frôlé les 75% des voix: c'est entre ces deux villes que, en 1965, défilèrent, en présence de Martin Luther King, des marches en faveur du droit de vote des Afro-Américains. Il frôle les 70% à Birmingham, la plus grande ville de l'État, là où, en 1963, un attentat du Ku Klux Klan contre une église baptiste avait tué quatre enfants –un dossier dans lequel Jones, en tant que procureur du nord de l'État, a fini par faire condamner deux coupables au début des années 2000.

Bernice King, une des filles de Martin Luther King: «Selma, Seigneur, Selma. Ce n'est pas un hasard si Selma, là où le sang a coulé pour défendre le droit de vote des noirs, a fait passer Doug Jones devant pour de bon.»

«Guerre civile au sein du parti républicain»

Cette élection est aussi une leçon pour les Républicains, et pour leur capacité à faire gagner un candidat extrêmement clivant. Avant même les accusations de harcèlement sexuel, Roy Moore était un outsider, comme Trump en son temps. Lors de la primaire du parti, il avait battu Luther Strange, le sénateur par intérim désigné par le gouverneur de l'État. Trump avait soutenu Strange, tout en semblant le regretter: «Je ne devrais pas le faire. La dernière chose que je veuille faire est de m'impliquer dans une primaire. J'ai peut-être fait une erreur», avait-il lancé, fin septembre, lors... d'un meeting de soutien à Strange.

Trump avait ensuite reporté son soutien sur Moore, qui était depuis le début le poulain de son ancien conseiller Stephen Bannon, le patron du site Breitbart News. Par son parcours comme par ses outrances, Moore incarnait à la perfection la bataille identitaire que mène une aile du parti républicain contre l'«establishment». C'est un ancien juge à la Cour suprême de l'État qui a été évincé deux fois de son poste, la première pour avoir refusé de démonter une statue des Dix commandements installée à la Cour, la deuxième pour avoir ordonné aux juges de l'État d'ignorer l'arrêt de la Cour suprême légalisant le mariage gay. En 2011, il avait expliqué que plus de la moitié des amendements à la Constitution des États-Unis (y compris ceux qui ont aboli l'esclavage ou garanti le droit de vote des Noirs) étaient indésirables.

Cette année, interrogé en meeting sur l'époque où l'Amérique était «grande», il a répondu: «Je pense qu'elle était grande quand les familles étaient unies –même si, cependant, nous avions l'esclavage...» Il a accordé au Guardian une interview expliquant que Poutine avait peut-être raison de condamner le mariage gay et se concluant par quelques mots en russe. Son épouse a lancé, lors d'un des derniers meetings:

«Les médias menteurs vous diront que nous n'en avons rien à faire des Juifs. [...] Un de nos avocats est juif. Nous avons des amis très proches qui sont juifs.»

Et son porte-parole a déclaré à la télévision, quelques heures avant le vote, que son patron pensait toujours «probablement» que l'homosexualité devait être illégale, avant d'affirmer faussement que les élus américains étaient obligés de prêter serment sur la Bible. Bref, un profil très éloigné de l'aile la plus modérée des Républicains, qui s'est détachée de lui: l'autre sénateur de l'État, Richard Shelby, a annoncé qu'il voterait pour un troisième candidat, et a été imité par 1,7% des électeurs, soit à peu près l'écart final.

Sa défaite devrait relancer la guerre entre ces Républicains «bon teint», qui s'apprêtent à connaître un succès législatif majeur avec le vote de la réforme fiscale de Trump, et les activistes emmenés par Stephen Bannon, qui rêvent de les supplanter en 2018. «Non seulement Steve Bannon nous a coûté un siège décisif au Sénat dans un des États les plus républicains du pays, mais il a aussi entraîné le président des États-Unis dans ce fiasco», s'est plaint Steven Law, un ancien ministre de George W. Bush, tandis que Corey Stewart, un membre de l'aile Bannon candidat au Sénat en Virginie en 2018, a parlé d'une «guerre civile au sein du parti républicain».

L'élection #MeToo

Mais cette élection constitue aussi, et surtout, la sanction d'un climat global, celui du flot de révélations autour du harcèlement sexuel avec le mouvement #MeToo. Début novembre, le Washington Post publiait de premières accusations envers Roy Moore, accusations qui se sont ensuite multipliées: trois femmes l'ont accusé d'agression sexuelle, dont une était âgée de 14 ans au moment des faits, en 1979; six autres l'ont accusé d'avoir eu un comportement inapproprié envers elles. Alors que les Démocrates ont fini, après avoir tergiversé, par pousser à la démission le sénateur du Minnesota Al Franken, lui aussi accusé d'agressions sexuelles, beaucoup de Républicains ont continué à soutenir, bien qu'à contrecœur, Roy Moore, en estimant, à l'image de leur chef de file au Sénat Mitch McConnell, que c'était aux électeurs de se prononcer sur ces allégations.

Un argument que l'on a retrouvé en début de semaine dans la bouche de la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Huckabee Sanders, à propos des accusations récurrentes contre le président des États-Unis: elle a estimé que «les citoyens de ce pays, lors d'une élection décisive, ont soutenu le président Trump, et nous avons le sentiment que la réponse à ces allégations a été apportée à cette occasion». En filigrane, derrière la figure de Moore, c'était aussi celle de Trump qui était visée par de nombreux électeurs.

Kirsten Gillibrand I ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

À la veille de l'élection, la sénatrice de New York Kirsten Gillibrand, que beaucoup annoncent comme possible candidate à la présidence en 2020, l'avait appelé à démissionner. En réponse, Trump l'a épinglée comme «faiblarde» et la «larbine» de son collègue new-yorkais (un homme, évidemment) au Sénat, ajoutant qu'elle l'avait un jour «supplié» pour des donations de campagne «et était prête à tout pour elles», ce à quoi Gillibrand a répondu:

«Vous ne pouvez pas me faire taire, moi ou les millions de femmes qui sont sorties de l'ombre pour témoigner de l'inaptitude et de la honte que vous avez faites entrer dans le Bureau ovale.»

Selon un sondage sortie des urnes, 52% des électeurs croyaient les accusatrices de Moore, contre 43% d'opinion inverse. 60% des électeurs ont affirmé avoir tenu compte de ces accusations dans leur vote, et les deux-tiers ont voté pour le candidat démocrate.

L'aiguille a changé de côté

Il y a un an, c'est donc Trump qui avait été accusé d'agression sexuelle dans les ultimes semaines d'une campagne électorale, lors de l'épisode de la cassette de l'émission «Access Hollywood». Il traversait alors une période de glissement dans les sondages qui avait fini par s'inverser quelques semaines plus tard pour aboutir au tremblement de terre du 8 novembre: un candidat jugé indigne de la fonction par ses adversaires et accusé de harcèlement sexuel pouvait être élu. Les Démocrates ont longtemps cru que l'histoire allait se répéter lors du duel entre Roy Moore et Doug Jones quand les sondages ont montré, à partir de la fin novembre, une remontée du candidat républicain. Le parti allait se coaliser autour de son candidat, les électeurs «honteux» ressurgir le jour J et lui assurer la victoire.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre 2016, des millions d'Américains avaient gardé les yeux fixés sur une aiguille, celle qui, sur le site du New York Times, indiquait la probabilité de victoire des deux candidats. Fixée à 85% à gauche, sur Hillary Clinton, en début de soirée, l'aiguille avait terminé sa course à 99% à droite, sur Donald Trump. Alors forcément, quand le même journal a ressorti son aiguille mardi, des mauvais souvenirs sont remontés à la surface. Les blagues ont fusé pour conjurer le sort: «Si Jones ne gagne pas, le New York Times va devoir détruire son aiguille et le serveur qui l'a hébergée lors d'une cérémonie rituelle» ou «Cette aiguille du New York Times, c'est comme quand un ex dont vous ne voulez plus entendre parler vous envoie des textos un an après.»

Mais cette fois-ci, l'aiguille est partie du côté gauche, pour de bon.

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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