Culture

«Les Derniers Jedi»: plus qu'un excellent Star Wars, un film saisissant et novateur

Temps de lecture : 7 min

Rian Johnson livre une vision renouvelée et audacieuse de la saga, influencée par d’innombrable films, depuis «Ran» jusqu’à «La Folle histoire de l’espace».

Avant-première européenne de «Star Wars: Les Derniers Jedi» à Londres, le 12 décembre 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP.
Avant-première européenne de «Star Wars: Les Derniers Jedi» à Londres, le 12 décembre 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP.

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue des Derniers Jedi, le 8e volet de la saga Star Wars.

Les uns après les autres, les gardiens des plus grande sagas modernes, des textes sacrés destinés à être façonnés et embellis pour les générations à venir, ont tous été pénétrés de la même idée de génie: «Et si, au lieu d’engager des écrivaillons ou de nouvelles têtes prometteuses mais n’ayant pas encore fait leurs preuves, nous confions nos films à de véritables cinéastes?» Et les uns après les autres, ces gardiens ont fini par se dire que finalement, la vision d’auteur et le talent n’étaient pas si précieux que cela.

Dans la plupart des cas, les cinéastes qui ont su s’épanouir dans une saga à rallonge (Joss Whedon chez Marvel, et désormais chez DC; David Yates pour Harry Potter; J.J. Abrams avec Star Wars) viennent du monde de la télévision –un monde qui aime jouer avec les formes établies et qui le fait parfois brillamment, mais qui les réinvente rarement; un monde où les caprices de l’art doivent s’incliner face à la marche implacable des délais quotidiens.

Des réserves sur Rian Johnson balayées

Rian Johnson a prouvé qu’il était un des rares réalisateurs capables de prospérer dans les deux univers, qu’il filme des tueurs à gage voyageant dans le temps dans Looper ou la déchéance de Walter White dans Breaking Bad. La nouvelle de son entrée dans la galaxie Star Wars fut à la fois étrange –confier Luke et Leia au réal’ d’Une arnaque presque parfaite, vraiment?– et prometteuse.

Mais au fur et à mesure que la sortie des Derniers Jedi approchait, la présidente de Lucasfilm, Kathleen Kennedy, sembla perdre peu à peu la foi qu’elle plaçait précédemment dans la libre expression des auteurs.

Rogue One, de Gareth Edwards, a été retouché en profondeur par un autre réalisateur; quant à Phil Lord et Chris Miller (La Grande Aventure Lego), ils ont été entièrement écartés de leur film consacré à Han Solo pour être remplacés par le vétéran Ron Howard.

En réalisant Les Derniers Jedi, Rian Johnson était certes devenu la seule personne depuis George Lucas à signer à la fois le scénario et la réalisation d’un film Star Wars, mais l’inquiétude planait encore. Le film serait sans doute bien réalisé, mais à quoi bon s’il s’agissait de l’œuvre d’un réalisateur contrôlé par un comité?

Fort heureusement, Les Derniers Jedi chasse cette crainte en une scène seulement. Le film s’ouvre, comme tout film Star Wars digne de ce nom, sur le texte déroulant emblématique de la saga et sur un mouvement de caméra (descendant, dans la majorité des cas) qui nous donne à voir un océan d’étoiles –mais qui fond soudain sur un groupe de vaisseaux spatiaux du maléfique Premier Ordre.

Un film référencé, mais original

Une bataille se prépare; mais en lieu et place de flotte ennemie, le général de l’Ordre, Armitage Hux (interprété par Domhnall Gleeson, qui donne le sentiment d’avoir trop forcé sur la cocaïne), découvre un seul et unique vaisseau de la Résistance, piloté par Poe Dameron (le sémillant Oscar Isaac). Hux se montre sanguin, plein de fureur; mais ses funestes monologues sur les mille et une manières dont il compte écraser ses ennemis sonnent faux face à cette audience minuscule. Hux cherche manifestement à faire trembler Poe Dameron, mais ce dernier fait malicieusement mine de ne pas pouvoir l’entendre, prétextant un problème technique; et plus ces pitreries se prolongent, plus les menaces de Hux se transforment en rage impuissante et bredouillante. Le film vient à peine de commencer, mais le space opera est déjà mis en retrait pour laisser place à une pastille comique. C’est la première fois que Star Wars se laisse influencer par Mel Brooks et sa Folle histoire de l’espace.

Dans Les Derniers Jedi, Johnson a su tirer parti de son érudition de cinéphile et de sa dévotion de geek; il a réalisé un film lié aux racines mêmes de la saga –celles du tout premier Star Wars, mais également celles des films qui l’ont inspiré.

On y retrouve l’influence de Kurosawa; le merveilleux tapageur de la Forteresse cachée; la chorégraphie impressionniste de Ran. Un duel dans une salle du trône écarlate rappelle fortement Les Contes d’Hoffmann, de Powel et Pressburger. On note même un clin d’œil appuyé à La Horde sauvage, de Sam Peckinpah.

Avec Le Réveil de la Force, Abrams avait réussi son difficile pari: un film astucieux, ultra-référencé, qui parvenait à introduire un grand nombre de nouveaux personnages tout en collant de très près au film original (si près que l’on pouvait parfois sentir son squelette sous la chair narrative).

Mais Les Derniers Jedi ne se contente pas de revivre les gloires du passé ou d’assoir la viabilité commerciale d’une franchise de grande valeur. Par moments, il s’autorise à être entièrement original, non seulement vis-à-vis de l’univers de Star Wars, mais aussi vis-à-vis du monde du cinéma dans son ensemble.

Faiblesses narratives, images impressionnantes

À la fin du Réveil de la Force, les personnages se trouvaient dispersés aux quatre coins de la galaxie, et –trilogie oblige– la majeure partie du deuxième film est consacrée à la réunion des héros.

Rey (Daisy Ridley) peine à convaincre un Luke Skywalker désabusé (Mark Hamill) que la foi des Jedi est encore capable de contribuer à l’harmonie galactique. Kylo Ren (Adam Driver) et Hux se disputent l’attention du Suprême Leader Snoke (Andy Serkis); pour Kylo, le conflit est également intérieur, puisqu’il est tiraillé entre ses diverses allégeances. Poe Dameron, le pilote à la gâchette facile, tente de convaincre la vice-amirale Holdo (Laura Dern) d’attaquer le Premier Ordre de front au lieu de se contenter de tactiques défensives. Enfin, Finn s’allie à Rose (Kelly Marie Tran), mécano enthousiaste propulsée sur le devant de la scène par les caprices du destin, pour mettre la main sur un élément central de la stratégie défensive de la Résistance.

Le milieu du film est plombé par quelques longueurs: le réalisateur tente de jongler avec les trames narratives pour les maintenir en mouvement, mais ce procédé finit par alourdir chacune d’entre elles. On a parfois le sentiment de visionner un épisode de mi-saison de Game of Thrones: les différentes trames n’ont rien en commun, hormis le fait que leurs arcs narratifs en sont au même point.

Fort heureusement, le film ne laisse jamais les mécanismes narratifs prendre le pas sur la poésie visuelle bien longtemps. Pas besoin de rester concentré sur qui veut apporter quoi à qui pour admirer les images impressionnantes (et parfois saisissantes) imaginées par Johnson et Steve Yedlin, son directeur de la photographie habituel.

Passage de flambeau

Rian Johnson a 43 ans; il n’est donc pas beaucoup plus jeune que J.J. Abrams –mais avec Les Derniers Jedi, le passage de flambeau est encore plus manifeste qu’il ne l’était dans Le Réveil de la Force.

Contrairement au Han Solo toujours allègre campé par Harrison Ford, Mark Hamill interprète un Luke Skywalker éreinté par les années écoulées entre les deux trilogies, ployant sous le poids de ses propres échecs (il était temps que quelqu’un reconnaisse que le bilan à long terme de l’ordre Jedi est loin d’être brillant).

L’actrice Carrie Fisher est morte après la fin du tournage, mais Johnson n’a pas altéré le parcours du personnage, et l’on peut aisément imaginer le rôle qu’elle aurait occupé dans l’épisode IX; toutefois, chacune de ses apparitions à l’écran est teintée d’un soupçon de fragilité funèbre. Les derniers mots que Luke adresse à Leia sonnent désormais comme des adieux involontaires, mais parfaitement doux-amers.

À leurs côtés se trouve une nouvelle équipe de héros galactiques, plus diversifiée; une équipe à la fois intemporelle et bien dans son époque. Luke était un hot-rodder directement issu des années 1950 de l’enfance de George Lucas; et l’on retrouve une partie de son ADN chez Rose (l’as de la mécanique) et Poe (le pilote tête brûlée). Mais lorsque j’ai vu Poe freiner brusquement pour faire faire un tête à queue à son chasseur, c’est à Fast and Furious que j’ai pensé, pas à American Graffiti.

Ces héros appartiennent à une génération née au cœur d’une guerre sans fin qui ne sera peut-être jamais gagnée; une génération qui sait que le mal peut être repoussé, mais jamais vaincu.

Beauté authentique

Le fait de lancer ou de conclure une trilogie implique des responsabilités qui n’incombent pas à l’épisode central; dans Les Derniers Jedi, Johnson s’est donc senti libre d’explorer des territoires moraux plus sombres. Dans une scène, on découvre par exemple que les profiteurs de guerre que pourchassent Finn et Rose vendent leurs produits au Premier Ordre et à la Résistance, sans distinction. Le film ne va pas jusqu’à appuyer l’idée cynique selon laquelle toutes les forces en présence se valent, mais il s’interroge: est-il possible de gagner la guerre et, ce faisant, de perdre son identité?

Comme beaucoup de films avant lui, Les Derniers Jedi a déjà été qualifié de meilleur film de la saga depuis L’Empire contre-attaque. Le compliment est justifié –mais il est bien trop faible. C’est là un film d’une grande beauté, d’une beauté authentique. On en sort en mourant d’envie de parler des décors et de la chorégraphie, tout autant que du destin de la galaxie et de ce qui pourrait arriver ensuite. Tous les maîtres finissent par voir leurs élèves les dépasser; c’est là leur «véritable fardeau», comme le dit Luke pendant le film. Ce fardeau se trouve désormais sur les épaules de George Lucas. Espérons qu’il le porte avec le sourire.

Newsletters

#MangeTesMorts

#MangeTesMorts

Que font les djihadistes à Fessenheim? POTUS arrivera-t-il à effacer sa responsabilité dans la catastrophe sanitaire qui frappe les États-Unis? Et pourquoi le PR a-t-il si mal à la tête? 

Peste, grippe espagnole... Les grandes pandémies ont-elles accouché d'un «monde nouveau»?

Peste, grippe espagnole... Les grandes pandémies ont-elles accouché d'un «monde nouveau»?

Ces fléaux ont marqué leur empreinte partout où ils sont passés, mais prédire comment réagiront les sociétés à l'issue de la crise liée au coronavirus reste difficile à pronostiquer.

Nos vies post-confinement: la revanche des campagnes?

Nos vies post-confinement: la revanche des campagnes?

La pandémie du coronavirus Covid-19 et la situation de confinement que nous vivons actuellement nous donneront-elles envie de changer nos modes de vie? De déménager, de quitter par exemple un appartement en ville pour un mas provençal ou une...

Newsletters