Santé / Histoire

Quand les Américains se privaient de viande pour aider leurs alliés européens

Temps de lecture : 4 min

En 1917, le gouvernement des États-Unis imposa des privations de viande et de blé pour lutter contre la famine en Europe: une façon d'entrer dans le jeu international.

«Food will win the war», affiche de propagande de la U.S. Food Administration | Wikimedia Commons

Le 13 décembre 1917, Herbert Hoover, alors à la tête de la U.S. Food Administration, faisait du mardi un jour maigre. «Hoover appelle au jour sans porc et autres épargnes», titrait alors le New York Times.

La fin de la Grande Guerre semblait proche, les États-Unis étaient entrés dans le conflit neuf mois plus tôt et les Alliés, de l'autre côté de l'Atlantique, tentaient de survivre à la famine. L'Amérique demandait donc «aux ménagères» de réduire les portions et de faire suivre à leur famille un nouveau régime alimentaire, afin d'envoyer les provisions mises de côté vers l'Europe.

«Dans cette urgence, seul le mode de vie le plus simple est patriotique», déclarait le futur président.

Aux jours sans blé (mercredi) et aux jours sans viande (mardi) déclarés un peu plus tôt, on ajouta donc les jours sans porc (samedi), on prescrivit des repas sans viande ni blé une fois par jour, et on réduisit la consommation de sucre à trois livres par personne et par mois, soit un peu plus d'un kilo trois cent grammes.

Un régime patriotique

Les précisions mêlaient alors conseils diététiques, discours anti-gaspillage et exhortations patriotiques. D'un côté, on recommandait de réduire la consommation de bonbons et de boissons sucrées pour économiser sur ses propres réserves de sucre et on soulignait une surconsommation superflue:

«En tant que nation, nous mangeons et gaspillons 80% de protéines en plus de ce qui est nécessaire pour avoir une bonne santé. Nous pouvons donc réduire la quantité de viande que nous mangeons sans dommage.»

De l'autre, on prêchait l'effort de guerre et la solidarité internationale:

«C'est un fait, pour la prise en considération consciencieuse de chaque individu, qu'il ou elle devrait manger seulement ce qui est nécessaire pour maintenir une bonne santé et de la force, et de sélectionner sans égoïsme ces denrées alimentaires dont l'usage relève des nécessités internationales.»

Des abattoirs à la guerre

Ces considérations s'inscrivent dans le tournant politique que connaissent les États-Unis à la fin du XIXe siècle, à la fois sur le plan sanitaire et sur le plan impérialiste.

En 1906 est voté le Pure Food and Drug Act, qui va initier toute une série de lois sur le droit de la consommation et qui avait été en grande partie motivé —ou contraint— par la sortie en feuilleton, l'année d'avant, du livre The Jungle d'Upton Sinclair, révélant les conditions d'hygiène dramatiques pour les ouvriers comme pour le bétail dans les abattoirs de Chicago.

Parallèlement, l'entrée en guerre des États-Unis correspond à l'idée que le pays a un rôle mondial à jouer, idée en germe depuis les années 1890, qui recouvrira des tendances aussi bien belliqueuses que protectrices.

Dans son discours au Sénat du 22 janvier 1917 sur les conditions de la paix, le président Woodrow Wilson parlait de la nécessité d'une «communauté des puissances» à la place d'un «équilibre des puissances» et d'une «paix commune organisée».

Dans un article incisif publié par la Revue des Deux Mondes, César Chabrun commentait ainsi la posture du président:

«Il serait inconcevable que le peuple des États-Unis ne jouât point de rôle dans cette grande entreprise. En prenant part au service qu’il s’agit de rendre, il saisira l’occasion qu’il a cherchée, en vertu des principes et des buts mêmes de sa politique, et en vertu de la conduite qu’il a approuvée chez son gouvernement, dès l’époque où il s’est constitué en une nation nouvelle: il avait alors la haute et honorable espérance d’indiquer à l’humanité, par toute sa manière d’être et d’agir, le chemin qui mène à la liberté. Les États-Unis ne peuvent pas, c’est un devoir d’honneur, refuser le service qu’on va maintenant leur demander. Ils n’ont pas le désir de le refuser. Mais ils se doivent à eux-mêmes, et ils doivent aux autres nations du monde, de déclarer à quelles conditions ils se sentiront libres de le rendre.»

Le «pain de la victoire»

Ce service, c'est d'ajouter leur puissance au concert des nations alliées, afin de maintenir une paix durable. Dès janvier 1918, Hoover parlera donc du «pain de la victoire», «pain de la guerre», ​dont le sacrifice est essentiel pour sauver les populations de l'Entente.

Les privations augmentent, on passe à deux jours par semaine, mais l'entreprise est vantée dans les communiqués comme un véritable succès: «Les jours sans viande sont efficaces. Ils ont sauvé 140.000.000 livres [63,5 millions de kilos] de boeuf en quatre mois», rapporte le New York Times.

Cet effort, porté par l'État à travers la structure de la U.S. Food Administration, bénéficie de toute une propagande mise en place pour la guerre, afin de remporter les suffrages de la population, notamment avec le Committee on Public Information, mis en place en 1917. Les restrictions apparaissent donc comme une solidarité patriote, au sens où la main tendue aux nations étrangères devient l'affirmation d'une identité américaine glorieuse: les États-Unis auront une place privilégiée dans cette «communauté des puissances».

Rebelotte en 1947

En octobre 1947, à l'heure de la reconstruction de l'Europe, Truman annonce le retour des mardis sans viande, de l'économie de pain, et inaugure les jeudis sans œufs et sans volailles. On retrouve l'idée d'une responsabilité décisive des États-Unis. Quand Hoover parlait d'un «sacrifice volontaire individuel pour sauver le monde», George Marshall, désormais secrétaire d'État, déclarera que «le garde-manger américain était l'instrument vital de la paix», contribuant à cet égard à «la résolution d'une crise qui pourrait faire la différence entre la défaite ou l'accomplissement de la paix et de la sécurité mondiales».

Les premiers balbutiements des discours hygiénistes américains ont ainsi vite trouvé une caisse de résonance, à travers un prêche de la diète aux accents impérialistes.

Léa Polverini Journaliste

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