Culture

Comment Johnny avait fait de mon père un héros (ou l'inverse)

Michael Atlan, mis à jour le 14.12.2017 à 10 h 59

L'histoire officielle de Johnny Hallyday fait désormais partie du roman français. Mais une anecdote a échappé au grand récit national. Cette histoire, c'est mon père qui me l'a racontée.

Johnny versant sixties I UPI / AFP

Johnny versant sixties I UPI / AFP

Mon père aime beaucoup parler. Il ne supporte pas le silence. Les repas, par exemple, ont toujours été, chez moi, quelque chose de très animé. Quand il n’était pas celui qui exposait une théorie sur la politique, le cinéma, la littérature, la musique, la science ou tout autre sujet lui passant par la tête ce jour-là, il nous poussait, moi et ma sœur, à parler de politique, de cinéma, de littérature, de musique, de science ou de tout autre sujet nous passant par la tête ce jour-là. Ils ont ainsi été nombreux, invités d’un jour, à sortir de table bousculés par cette frénésie de mots et ces débats familiaux parfois mouvementés mais toujours fair-play.

Mais il y a une chose dont mon père aime parler plus que tout: sa jeunesse. Il y a évidemment l’histoire de la façon dont il a rencontré ma mère alors qu’il était trouffion dans l’Armée de l’Air, lui le Parisien pur jus faisant son service militaire au beau milieu des champs plats de la campagne beauceronne. Pour autant, cette histoire, radotée jusqu’à l’excès pendant mon enfance et mon adolescence à chaque passage devant «la base», ne m’a jamais impressionné outre mesure. Tous les parents ont ce genre d’histoires, plus ou moins extraordinaires, plus ou moins embellies, à raconter à leurs enfants.

Une qui, au contraire, nous laissait tous ébahis, ma sœur, mes cousines et moi, concernait Johnny Hallyday. Et avec la mort du chanteur, cette histoire m’est revenue. Non qu’elle m’ait vraiment quittée mais, malgré toute la tristesse qui se déversait sur la France à ce moment-là, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé. Je n’ai pas pensé à une icône morte, j’ai pensé à mon père, bien vivant. Une autre forme d’icône.

Au Caveau de la montagne

 

C’est une des caves parisiennes fréquentées par la jeunesse d'alors, Le Caveau de la montagne, rue Descartes à Paris, qui servait de décor à l’histoire de mon père. Il avait alors 20 ans. La propriétaire de l’immeuble avait récemment réaménagé sa cave pour surfer sur l’aubaine commerciale de ces étudiants passionnés de jazz. Mon père, fils d’ouvrier attiré par le prix d’entrée plus attractif, est un des premiers à en faire son QG. Il délaisse alors La Huchette («qui s'embourgeoise de plus en plus»), et devient le barman et DJ («je passais des disques à l’entracte») du lieu, tandis que son ami Claude tient le vestiaire.

Là, un jour de 1958, il voit rentrer un jeune mec de 15-16 ans, une veste en daim, sa guitare en bandoulière et une bande de garçons et de filles de son âge à ses côtés. «Il sortait du lot parce qu’il était plus grand que tous les autres», me disait-il. L’adolescent veut chanter et s’adresse donc tout naturellement à mon père, au bar. Le problème est qu’il dénote avec le lieu: les étudiants fans de jazz n’ont rien à faire d’un avorton qui fait du rock, une musique alors quasi-inconnue.

Mais, malgré quelques timides huées, mon père le laisse monter sur scène avec sa guitare pendant l’entracte du groupe. Il chantera deux chansons devant un public au mieux indifférent. «Il est ensuite reparti avec ses jeunes groupies aussi vite qu’il est arrivé.»

AFP

Mon père ne recroisera le chemin de l’aspirant chanteur que de nombreux mois plus tard quand il déboulait à nouveau au Caveau de la montagne. Le moment l'a marqué car l'apprentie star est arrivé au bras de celle qui avait été auparavant une petite-amie: «J’ai entendu une bouteille se casser dans l’escalier et je l’ai vu rentrer, complètement bourré, avec Colette* Cette fois, il n’a pas joué: il s’était déjà fait une petite réputation au Golf Drouot et, quelques mois plus tard, il signait son premier contrat avec une maison de disques et tout le monde le reconnaîtrait désormais sous le nom de Johnny Hallyday.

Le Paris des Faubourgs

 

Cette histoire m’a d’abord marqué car elle était indissociable de l’époque dans laquelle elle s’est déroulée, une époque riche, foisonnante qui a donné naissance à une imagerie cinématographique qui a bouleversé le monde. Cette époque, c’est celle des 400 Coups, de Ascenseur pour l’échafaud ou de Pickpocket. Alors, quand mon père nous racontait cette histoire, je la voyais, dans ma tête, se dérouler en noir & blanc, éclairée par Henri Decaë, bien incapable de passer à la couleur.

Même si elle était racontée avec le vocabulaire et des mots bien d’aujourd’hui, elle avait le son d’un faubourg parisien de la fin des années 1950, le bruit de ses voitures et de son argot, le bruit de ses cafés et de ses flippers. Il ne m’a jamais raconté cette histoire avec ce genre de détails, ceux que l’on trouve habituellement dans les romans de Balzac ou de Zola qu’on nous forçait à lire et étudier à l’école. J’étais celui qui les ajoutait au récit, ces détails que j’empruntais, au fil des années, au cinéma ou à mes lectures.

Sur un air de bop

 

Après tout, cette histoire, elle parlait de jazz, une grande passion de mon père, ce jazz qui hante les pérégrinations nocturnes de Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud et qui m’a servi, très tôt, d’introduction au genre via un vinyle (d’époque) que j’avais trouvé dans la collection personnelle de mon père.

La musique lancinante de Miles Davis n’en était pourtant pas la bande originale. Elle résonnait davantage au jazz swing de La Nouvelle-Orléans. «Le Bop» comme dit mon père. Cette musique sautillante est alors jouée, partout dans les caves de Saint-Germain-des-Près, par des petits orchestres, souvent amateurs, pour une population estudiantine. Pour nous expliquer d’où lui venait cette frénésie à faire voltiger ma mère pendant les fêtes de famille (ce genre qui fait s’écarter tout le monde autour, comme dans Dirty Dancing), il nous expliquait que, le jeudi et le dimanche après-midi –et le samedi soir «quand on avait de l’argent»–, il quittait les bancs de son école de chimie pour aller danser.

L’ambiance et la vie de ces caves, le Caveau de la Huchette, le Tabou, le Swing Time (rebaptisé le Slow Club) et d’autres, mon père nous les a racontés en long et en large. Le prix d’entrée («200 anciens francs» soit 30 centimes d’euros), les rituels (les slows pour récompenser les meilleurs danseurs), le ticket de boisson («de l’eau et du sirop»), l’atmosphère très enfumée, l’entracte de l’orchestre («on passait des disques») et bien sûr la drague, intensive («300-400 dans ma vie»), rien ne m’a échappé, à moi, ma sœur et quiconque se trouvait là à l’instant T.

Une contre-histoire officielle?

 

Mais tout cela a peu à peu disparu. Pas Johnny. Il avait cette force, cette puissance évocatrice qui permettait à l’histoire de mon père, somme toute pas extraordinaire, de traverser les années, de s’inscrire dans mon cortex cérébral et de devenir formatrice. Car je me construisais en opposition à lui. Pas en opposition à sa musique mais en opposition à son personnage, à son histoire officielle, celle qui le fait débuter au Golf Drouot, là où serait né «Johnny Hallyday» pour la première fois.

J'ai ainsi guetté ses sorties, ses interviews, chez Jean-Pierre Foucault ou Thierry Ardisson, quand il parlait d'Eddy, de Chris, de Dany ou de Jacques, quand il parlait de ses premiers succès, du début du rock en France. Jamais il ne mentionnait le Caveau de la montagne. Jamais il parlait de ce type, de quelques années son aîné, qui l’avait fait monter sur scène malgré l’opposition d’un public tout acquis au jazz. Quand il parlait de ces clubs, c’était toujours pour dire les huées, les portes qui se ferment, pour renforcer sa position d’outsider qui s’était construit à la force du poignet, les doigts grattant sa guitare là où on ne voulait entendre que la contrebasse, la batterie et la trompette. Et je lui en ai toujours voulu pour ça.

D'ailleurs, sa musique et ses disques n’ont jamais été présents chez nous. Ni ma mère, née la même année que lui, ni mon père, ne l’a jamais écouté. Mais il était la star des stars. Ayant grandi dans les années 1980, il était alors partout, inévitable dans la presse people comme à la télé. C’était l’époque des grands tubes FM écrits par Jean-Jacques Goldman et Michel Berger, «Je te promets», «Quelque chose de Tennessee» ou «Laura». C’était l’époque du mariage avec Adeline, la fille de son ami Long Chris, de presque trente ans sa cadette. C’était l’époque de David Lansky. C’était l’époque des premiers tubes de son fils David, en particulier «High», n°1 du Top 50 qui a beaucoup usé mon tourne disque au début de l’année 1989.

L'amour en héritage

 

Mais par son silence et cette réécriture de l’histoire, Johnny allait contre la mystique parentale, celle des exploits, des conquêtes (à ce registre, «la fille de l’Ambassadeur de France au Maroc» est assez célèbre dans mon cercle familial) et de tous ces petits et grands récits sur lesquels on se bâtit tous. Bien sûr, comme probablement tous les (pré)adolescents, je les écoutais souvent qu’à moitié ces histoires. La mystique parentale perd de sa superbe à mesure que les poils poussent aux pattes et que LL Cool J se révéle être un héros bien plus satisfaisant.

Mais alors que la France rend un poignant hommage populaire à sa star préférée et que j’approche de l’âge qu’avait mon père quand je suis né, cette histoire me rappelle que la vraie idole des jeunes, la seule qu’un garçon a dans sa vie, est son père.

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Michael Atlan
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