France

La France branchée sur nostalgie

Temps de lecture : 3 min

Le pays qui enterre en grande pompe une des plus grandes stars des Trente Glorieuses est aussi celui où une majorité de la population pense vivre moins bien qu'il y a cinquante ans.

Place de la Concorde, le 9 décembre 2017. PATRICK KOVARIK / AFP.
Place de la Concorde, le 9 décembre 2017. PATRICK KOVARIK / AFP.

C'est entendu, l'émotion populaire et médiatique autour de la mort de Johnny Hallyday constitue le reflet d'un puissant courant nostalgique. Pour l'historien Jean-Pierre Le Goff, il s'agit d'une nostalgie des baby-boomers pour leur jeunesse «mais aussi pour la France d'avant la crise, celle des années 1960 et de la dynamique des Trente Glorieuses». Pour le sociologue Gilles Lipovetsky, Johnny était «l’expression de cette génération qui a aimé cette culture jeune et qui regarde ce qu’elle a été avec nostalgie». Pour l'éditorialiste du Temps de Genève Richard Werly, «c’est une France rêvée, unie, mais aussi nostalgique d’une époque révolue qui a déferlé». Même Jean-Luc Mélenchon, qui n'a pas vraiment réagi, a lâché: «On ressent de la nostalgie pour nous-mêmes.»

Dans son récent livre Les Révolutions françaises, autour duquel nous avions eu un long entretien, l'historien Jean-François Sirinelli écrivait que «Johnny» (les guillemets sont de lui, manière de signifier: Johnny le mythe) «apparaît [...] comme une butte témoin d’un monde disparu: la France d’avant ces Révolutions en chaîne qui [...] ont métamorphosé en un demi-siècle l’État-nation France et la société qui le porte». Celui qui était devenu «l'idole des jeunes» alors que la France se retrouvait en paix pour la première fois depuis trente ans, et entrait dans l'âge adulte au début des «Vingt Décisives» (1965-1985), et avec lui une génération aujourd'hui à la retraite.

Le malaise français

Une étude dont les résultats ont été dévoilés la veille de la mort de Johnny vient éclairer la puissance de cette nostalgie sur toutes les générations. Au printemps dernier, le Pew Research Center, un think tank américain, a demandé à 43.000 personnes dans 38 pays si elles considéraient que la vie dans leur pays était aujourd'hui meilleure ou pire qu'il y a cinquante ans pour les personnes comme elles. En France, 46% ont répondu qu'elle était pire; seulement 33% qu'elle était meilleure. Notre pays se classe ainsi dans le dernier tiers du classement, à peu près dans les mêmes eaux que la Hongrie ou le Ghana.

Certes, l'aspect historique joue: il n'est pas étonnant que des pays comme l'Espagne (sous la dictature franquiste il y a un demi-siècle), l'Afrique du Sud (en plein apartheid) ou encore l'Allemagne (encore divisée) affirment plus largement que leur pays vit mieux qu'il y a cinquante ans. Mais des pays comme les Pays-Bas, le Canada, la Suède ou l'Australie affichent eux aussi des taux d'optimisme bien supérieurs, alors qu'ils étaient déjà des démocraties bien installées dans les années soixante.

La note pointe une corrélation forte entre l'opinion des individus sur la situation économique de leur pays et celle sur la comparaison passé-présent: une corrélation évidente dans le cas de notre pessimiste France mais aussi, justement, des pays européens les plus optimistes –plus de 80% des Suédois ou des Néerlandais considèrent que la situation économique de leur pays est bonne.

Un autre monde

Un autre aspect intéressant (et un peu inquiétant) a trait à la jeunesse. En Angleterre, 66% des 18-29 ans sondés affirment que la vie est meilleure pour eux qu'elle l'aurait été il y a cinquante ans, alors que ce n'est le cas que de 40% des sondés environ chez les plus de 30 ans comme les plus de 50 ans. En France, selon des chiffres que nous a transmis le Pew Research Center, la morosité est plus largement partagée: une courte majorité (39% contre 37%) des 18-29 ans affirme que la vie est meilleure pour elle, contre 29% chez les 30-49 ans et 33% chez les plus de 50 ans. Comme c'est le cas dans beaucoup de pays, les jeunes y sont plus positifs que leurs aînés; mais pas beaucoup plus positifs. La nostalgie, justifiée ou fantasmée, semble transcender les générations.

Un bémol, toutefois: l'étude en question a été réalisée fin mars-début avril 2017, pendant une campagne présidentielle guère enthousiaste. Mais dont l'effet de souffle du résultat, combiné à la situation politique dans d'autres pays (États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni...) a depuis installé une image –là encore, plus ou moins fantasmée– bien plus positive de la France. Une image qui se reflète, par exemple, dans la dernière étude d'opinion de la Commission européenne, réalisée fin mai, entre la présidentielle et les législatives, ou encore dans ce titre récent du magazine britannique Reaction: «Monde, regarde bien, les Français arrivent.» Alors, ce dimanche de décembre, dernier accès de nostalgie? Comme l'écrit le journaliste et essayiste Arnaud Viviant de cette journée«la France n’aura jamais été aussi proustienne que lors de cette cérémonie à la Madeleine», et sans qu'il faille voir dans cet «autre» un jugement positif ou négatif: «Un autre monde vient de commencer.»

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier:

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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