Santé

J'ai testé pour vous la vasectomie (lisez bien, je ne le ferai pas deux fois)

Temps de lecture : 9 min

Une opération efficace, rapide, sans effets secondaires, des patients motivés, mais peu nombreux, des urologues a priori réceptifs et des couples plus heureux. Pourtant, la vasectomie reste ultra confidentielle. Sans vraiment d’explications convaincantes.

/
Noel 09 cc Julie Flickr

Un de mes oncles avait fait une vasectomie dans les années 1980, c’était encore illégal, et j’avais trouvé l’idée excellente. Quelques années et pas mal d’enfants après, ma compagne supportant mal la pilule, orienté par mon médecin traitant, me voici chez un urologue. Il m’informe, mais je le savais déjà, qu’un délai de réflexion de quatre mois est nécessaire. Il ne me pose aucune question ni ne tente de me dissuader. Je lui demande si mes performances sexuelles, largement au-dessus de la moyenne, ne seront pas affectées par son bistouri, il sourit à peine.

Quatre mois plus tard, après avoir rempli quelques papiers, me voici au bloc opératoire, à poil sous une jolie blouse vert clair. J’en sors avec deux pansements. Plus que les cicatrices, c’est l’arrachage de ces pansements qui sera le plus douloureux durant une quinzaine de jours. J’aurais mieux fait de me raser. Bon, allez, soyons honnête: ça fait un peu mal. Mais c’est très supportable, ça ne dure pas et puis bordel on est un homme ou on l’est pas? Tout s’est bien passé, je chante le tube de Julien Clerc:

«La vasectomie est une frontière, entre mer et terre, le désert et la vie…

La vasectoooomiiiiiiie…

La vasectooooomiiiiiiie…»

L’opération reste très rare. Nous avons interrogé une gynécologue, Mathilde Monforte, qui consulte à la clinique Saint-Roch, à Montpellier. Et cinq urologues. À Paris, Benoît Merlet effectue une dizaine de vasectomies par an, «un chiffre stable.» Au CHU de Nîmes, Stéphane Droupy en fait dix par an, mais «20 dans mon service.» Ludovic Ferretti est andrologue au CHU de Bordeaux. «On est deux et on en fait 20 à 30 par an, en ambulatoire.»

À Paris, Cyrille Guillot-Tantay a récemment rejoint le CHU de La Pitié Salpétrière, où l'on compte 10 à 20 opérations par an. Enfin, Vincent Hupertan exerce en libéral. Il pratique la méthode dite sans bistouri. Il fait 5 à 10 vasectomies par mois et «en espère 15». Militant pour la vasectomie, notamment par internet, il est plus «visible» et reçoit ainsi davantage de patients. Dans tous les cas, on reste loin d’une opération courante, alors que la vasectomie, comme c’est rappelé ici, est efficace, facile, sans danger…

Des patients bien informés et décidés

Qui sont-ils? Ceux qui viennent chez Benoît Merlet sont dans la «tranche d’âge de 45 à 55 ans». Un peu plus jeunes pour Stéphane Droupy: «Entre 38 et 45 ans. Ce sont très rarement des jeunes et, en général, ils ne pas trop vieux non plus, car sinon leur épouse a déjà eu sa ménopause.» Il reçoit «parfois des hommes qui ont refait leur vie et ne veulent plus d’enfants». Certes, «tous ont eu des enfants, mais les patients qui viennent sont de plus en plus jeunes, observe Ludovic Ferretti. L’information circule mieux avec internet sans doute».

De fait, ces volontaires sont «en général bien informés et posent peu de questions, poursuit Ludovic Ferretti. Certains semblent presque vouloir me convaincre, comme si j’allais montrer une réticence que je n’ai pas!» Il s’agit «souvent d'une démarche personnelle motivée par le fait que leur femme supporte mal la pilule, observe Benoît Merlet. Ils sont rarement orientés par leur médecin traitant.»

Mathilde Monforte en fait parfois la promotion en tant que gynocologue: «Lorsqu'une patiente supporte mal la pilule et envisage une ligature des trompes, je l'informe que la contraception définitive concerne aussi les hommes et lui remet la fiche de l'Association française d'urologie concernant la vasectomie. Dans un cas sur quinze, l'homme accepte et je ne la revois pas. Dans les quatorze autres cas, soit elle lui en a parlé et il a refusé soit, à mon avis, elle n'a même pas osé lui en parler.»

Stéphane Droupy voit, lui, passer certains hommes orientés par le ou la gynécologue de leur femme. «Ils ont réfléchi, sont décidés et regrettent parfois qu’il y ait un délai de quatre mois. Ce sont le plus souvent des hommes qui sont un peu plus éduqués que la moyenne.»

Et après, quelle qualité d'éjaculat?

Les rares questions portent sur les chances de succès, la douleur, la «qualité de l’éjaculat», le devenir des spermatozoïdes (spoiler: ils sont bouffés par les globules blancs), la virilité. «Ça n’a pas d’incidence», rassure Benoît Merlet. Parfois aussi vient la question de la vasovasostomie, un retour en arrière qui n’est pas toujours garanti.

«Ça arrive. J’ai eu un un cas extrême: après une vasectomie en juillet, il a rencontré quelqu’un, a divorcé, puis demandé une réversion en octobre. Mais, après un délai de réflexion il n'a pas donné suite. La majorité des demandes de réversion interviennent une dizaine d'années après la vasectomie», s’étonne Stéphane Droupy.

En général, les hommes viennent seuls, «très rarement à deux», observe Benoît Merlet. Mais les couples sont plus nombreux chez Vincent Hupertan: «Environ 20%. Et, dans tous les cas, je propose qu’ils viennent à deux à la deuxième consultation car c’est un acte très fort envers la partenaire.» La moitié d’entre eux ne reviennent pas, estime Ludovic Ferretti. Un pourcentage confirmé par Benoît Merlet, soit «après la première visite soit parce qu’ils ne programment pas l’intervention».

Déjà peu nombreux, certains patients pourraient en outre être dissuadés par le corps médical. Des médecins peuvent se dire «qu’ils n’ont pas le droit de léser un organe sain», souligne Stéphane Droupy. Cyrille Guillot-Tantay observe que cette question «se pose aussi pour les prélèvements d'organes, une opération beaucoup plus risquée».

De son côté, Vincent Hupertan reçoit pourtant des hommes qui «ont galéré. Il y a peu de médecins libéraux qui pratiquent l’opération. Certains ont vu deux ou trois urologues avant de me trouver par internet. Ils sont venus du Nord, d’Alsace… Tous mes disent que leur généraliste leur a déconseillé l’opération. Ils ne savent pas à qui s’adresser. Si en plus ils sont timides, ils n’osent pas en parler autour d’eux…»

«C'est contraire à l'éthique»

De nombreux refus? Benoît Merlet tempère ces propos: «Ça ne m’est jamais arrivé. Je ne crois pas qu’il y ait des oppositions.» En revanche, «s’ils sont jeunes et n’ont pas d’enfants, on pourrait être assez réticent. Ou, plutôt, je conseillerais vivement d’aller dans un centre Cecos pour conserver le sperme.»

«Beaucoup d’urologues sont des hommes. Aiment-ils s’attaquer aux testicules?, reprend Vincent Hupertan. En fait, il s’agit de s’attaquer à un corps qui fonctionne bien pour le rendre stérile, créer un dysfonctionnement. C’est contraire à l’éthique. Durant mon internat, je n’ai jamais vu de vasectomie. Je l’ai apprise à l’étranger. Le bien-être sexuel ne fait pas partie du langage médical. Le cancer, le sida, l’AVC, oui… Mais la sexualité, ce n’est pas très noble. Et puis, les hôpitaux qui font une vasectomie perdent de l’argent. L’acte est rémunéré à 65 euros alors qu’il mobilise du matériel, un bloc opératoire… Si les médecins ont en tête le bien-être du patient, il est probable que les cliniques ne poussent pas les urologues à en faire», conclut-il.

Là encore, des propos relativisés par Benoît Merlet: «65 euros? Ce n’est pas un frein et on demande un complément d’honoraires

(À titre personnel, j’y avais vu un élément visant à tester ma motivation)

Et Cyrille Guillot-Tantay souligne que la posthectomie (circoncision) est rémunérée à un prix équivalent (75,15 euros): «C'est une opération courante; on en fait une par jour!»

«On n'en parle pas au repas du dimanche»

En matière de vasectomie, «il y a les Anglo-Saxons et le reste du monde, observe Stéphane Droupy. En France, personne n’y pense et on n’en parle pas au repas du dimanche!» Il est vrai qu’aux États-Unis ou au Canada, c’est une opération très courante. Elle est même gratuite au Québec.

«J’ai passé un an au Canada, se souvient Stéphane Droupy. Un jour, je reçois un homme qui veut une vasectomie. Je l’informe et lui propose un délai de réflexion… Et il est allé dire à son généraliste que je refusais de l’opérer. Lequel a tout de suite compris que j’étais français. Là-bas, l’opération est banalisée et tout est très pragmatique: si le couple ne désire plus d'enfant, la méthode idéale est la vasectomie. Compte tenu des dangers de la pilule, les couples se mettent d’accord pour que l’homme prenne le relais de la contraception. S’y ajoute la pression sociale du nombre.»

Rien de tel en France qui reste un «pays latin», où la vasectomie est parfois taboue, et «peut être perçue comme une atteinte à la virilité, analyse Ludovic Ferretti. C’est un sujet plus culturel qu’autre chose. Mais les mentalités changent. De plus en plus d’amis m’en parlent.» En Italie, s'amuse Mathilde Monforte, «il y a zéro cas de vasectomie par an!»

«Ça changerait la place des hommes et des femmes»

Cyrille Guillot-Tantay y voit un possible lien avec le potentiel d'attractivité: «Après 50 ans, l'homme doit probablement se dire qu'il faut être fertile pour rester séduisant.» Pour Benoît Merlet, le changement se fera «lentement (car) il y a des intérêts financiers en jeu. Le lobby de l’industrie pharmaceutique» n’a pas intérêt à voir se réduire les parts de marché de la pilule contraceptive.

«En regardant les registres, j'ai cru voir passer une vasectomie un jour», me glisse un urologue.

«On va de plus en plus vers une ambiance de partage de la contraception, estime Stéphane Droupy. Il y a eu les questions à propos des pilules de 3e génération qui ont abouti à envisager les méthodes alternatives à la contraception hormonale et à une campagne d'information sur ces autres solutions, dont la vasectomie. Depuis 3 ou 4 ans, le nombre de vasectomies a doublé en France.»

Une campagne? Malgré les risques thromboemboliques de la pilule, Ludovic Ferretti n’y croit guère: «La France n’y est pas prête. Ça semblerait impudique. Mais ça changerait la place des hommes et des femmes dans la société et ce serait bien.» Pour Mathilde Monforte, «la parité dans la contraception progresse. Je reçois en consultation de jeunes couples, de moins de 25 ans, où l'homme pose des questions sur la contraception masculine. Certains assistent à la pose du stérilet...»

«Leur sexualité a explosé»

Vincent Hupertan souligne également que «la pilule cause une dizaine de décès par an. Le stérilet est douloureux, peut entraîner des effets secondaires…» La question du «choix contraceptif pourrait être posée ainsi: mutilation ou empoisonnement?», résume un des urologues. Le changement passe par une approche globale, résume Mathilde Monforte:

«Dans les chapitres de l’internat, en 2005, il y avait à peine une phrase pour présenter la vasectomie. Autant dire rien. On peut sensibiliser les femmes, les hommes, le corps médical. Et le changement commencera avec les étudiants.»

Pour conclure, une note optimiste s’impose. La vasectomie serait aussi un ingrédient du–renouvellement du– plaisir sexuel.

«Je suis arrivé à la vasectomie parce que je suis sexologue, détaille Vincent Hupertan. Certains se posent des questions, c’est vrai. La sexualité ne serait plus la même, la quantité de sperme serait moindre… En fait, les couples me contactent 3 à 6 mois après l’opération et leur sexualité a explosé. Il n’y a plus de contraintes. La femme voit que l’homme a pris les devants, qu’il est très attaché à elle… C’est un acte d’amour et c’est symbolique: il n’aura pas d’enfants après elle. Elle ne prend plus la pilule, elle est libre. C’est un nouveau démarrage du couple.»

Expérience utilisateur (suite et fin)

Dans la vasectomie, l’épisode le plus dramatique survient quelques semaines après l’opération. L’urologue m’avait parlé d’un spermogramme mais j’avais pas vraiment capté. Un matin pluvieux de septembre, me voici dans un labo et une infirmière m’explique calmement que je dois lui donner un échantillon de sperme dans ça:

À vue de nez, le récipient fait un quart de litre. C’est légèrement plus que ma production ordinaire, mais je ne moufte pas. Me voici dans une salle, tout ce qu’il y a de sobre, pas vraiment l’endroit idéal pour se palucher. Je cherche de l’inspiration. Autour de moi il y a Madame Figaro donc, un évier, une poubelle, et puis ça.

Au mur, un Miró censément érotique: «une étoile caresse le sein d'une négresse». Ça va bien m'aider, merci Joan.

Comme dans les hôtels roses, il y a même un miroir.

Avec un tel environnement, ma motivation est à son comble. Dans la vasectomie, il n'y a donc qu'une seule épreuve: le spermogramme. De longues minutes de solitude s'écoulent.

Quelques jours après, voici les analyses: je n’aurai plus d’enfants.

Jean-Marc Proust Journaliste

Newsletters

Commotions cérébrales: l'ovalie jusqu'à la folie

Commotions cérébrales: l'ovalie jusqu'à la folie

Une étude médicale sans précédent démontre que les commotions cérébrales augmentent le risque futur d’affections neuro-dégénératives et de maladie d’Alzheimer. Dans le même temps, le jeu de rugby devient de plus en plus violent.

Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?

Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?

La stigmatisation des malades mentaux continue à contrarier la prise en charge de beaucoup d'individus.

Vous avez mal, mais aucune raison d'avoir mal. On vous explique

Vous avez mal, mais aucune raison d'avoir mal. On vous explique

À l'origine de ces souffrances qui empoisonnent la vie sans qu'on sache vraiment d'où elles viennent.

Newsletters