Allemagne / Monde

L’AfD est trop rapidement cataloguée comme néo-nazie

Temps de lecture : 3 min

L’Alternative für Deutschland (AfD) est née en 2013. Pourtant, ce parti a des racines intellectuelles antérieures de très loin à la question de l’euro ou des migrants. Loin d’être «néo-nazie», l’AfD puise en fait dans un passé nationaliste allemand oublié: celui de la «Révolution conservatrice».

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Alexander Gauland Tobias SCHWARZ / AFP

La récente percée de l’Alternative für Deutschland (AfD), lors des élections du 24 septembre 2017, a marqué les esprits. Avec près de 5,9 millions de voix et un peu moins de 13% des suffrages exprimés, l’AfD a mis fin à sept décennies d’absence officielle de la droite nationaliste et de l’extrême droite allemandes du Bundestag, si l’on excepte évidemment les sièges obtenus dans les années 1950 par le Bloc des Réfugiés et par la Deutsche Partei (DP), deux partis irrédentistes, nationalistes et national-conservateur. L’AfD a réussi une OPA agressive sur les groupes représentants les «réfugiés», ces Allemands rappartriés dans les frontières de la RFA (et RDA) après la défaite de mai 1945. Longtemps, c’est la CDU-CSU qui s’était posée en parti défendant les «réfugiés».

L’AfD est un peu rapidement cataloguée comme «nazie» alors que ses racines intellectuelles, idéologiques, politiques et historiques sont très probablement bien antérieures au nazisme. L’AfD renoue avec un nationalisme allemand, dont le soutien à Hitler et les ambiguïtés avec le nazisme ont éclipsé cette longue antériorité par rapport au national-socialisme. C’est ce mouvement d’idées, nationaliste, né en réaction à la Révolution Française et aux Lumières qui inspire en Allemagne l’AfD comme il inspire en Autriche le FPÖ. Lorsque Alexander Gauland, porte-parole de l’AfD, proclame le droit d’être «fier des performances des soldats allemands durant les deux guerres mondiales», c’est à l’évidence que le rapport à l’histoire de l’Allemagne est une composante importante de l’identité de l’AfD.

La Révolution conservatrice, l’autre songe nationaliste de Weimar

C’est probablement et assez logiquement dans la «Révolution conservatrice» des années 1920 que l’on trouve les éléments importants de ce qui fait l’essor actuel du nationalisme AfD, un nationalisme qui n’est pas nazi, voire qui eut des sujets antagoniques avec le parti de Hitler. Qu’est-ce que la Révolution conservatrice? On doit l’expression à Armin Mohler, qui consacra dès 1950 un ouvrage éponyme couvrant la période 1918-1945.

Proche de l’écrivain Ernst Jünger, Mohler fait figure de personnalité centrale de cet univers auquel il a donné son nom. Comme le soulignait le Professeur Louis Dupeux, spécialiste du sujet, «l’expression “Révolution conservatrice” est absurde, contradictoire ou provocatrice». Il ajoutait: «Là où on parle de “ révolution”, il y a, parfois explicitement, désir de récupération d’un effet de rupture né “à gauche”» et encore: «Là où l’on parle de “conservatisme”, il y a, de toute évidence, volonté de réaction sur deux siècles –parfois même sur deux millénaires.»

Deux siècles: contre les Lumières. Deux millénaires parfois: contre le christianisme. L’univers mental de la Révolution conservatrice n’est pas marqué du sceau de l’unité ni de l’uniformité. C’est un monde d’idées et de sentiments qui est pétri de contradictions. Toutefois, on peut l’intégrer à des logiques historiques de deux ordres: le «mouvement allemand» du XIXe siècle et la réaction par rapport à la défaite militaire de 1918.

Ce mouvement d’idées est le fruit d’un long mouvement de réaction contre les Lumières et par rapport à la révolution industrielle. La «quête» de la Révolution conservatrice est générale et laisse des «spiritualistes», ces «idéalistes» en quête de nouvelles formes d’organisation sociale, de nouveaux «types de Pouvoir». Pour ces révolutionnaires conservateurs, il s’agit de mobiliser les masses au service d’un dessein politique qu’on pourrait dire «identitaire».

L’AfD: éruption du magma de la «Révolution conservatrice»?

Après 1918, ces révolutionnaires conservateurs se définissent en stricte opposition à l’esprit et aux règles de la Société des Nations. Inégalitaire dans son esprit, la Révolution conservatrice applique consciencieusement cette vision inégalitaire à l’ordre international et légitime les ambitions de revanche allemande. Nationaliste, pangermaniste, inégalitaire, organiciste, cette Révolution conservatrice a été un moteur puissant du consensus allemand des années 1930 contre l’ordre international issu du traité de Versailles.

Cela ne signifie pas que tous furent de fervents soutiens du nazisme. Loin de là. Plusieurs représentants de la Révolution conservatrice furent d’authentiques «opposants de droite au nazisme». La frange des nationaux-révolutionnaires s’opposa pourtant tôt aux nazis, ainsi que les exemples de Ernst Niekisch ou Otto Strasser le démontrent. À partir de 1933, le régime hitlérien donna satisfaction aux tenants de la Révolution conservatrice en s’attaquant frontalement, directement et avec violence à l’édifice du traité de Versailles. On oublia par la suite l’originalité de cette famille de pensée qui influence à l’évidence la vie politique allemande aujourd’hui.

Il serait donc bien trop simple, sinon erroné, de rattacher l’AfD au néo-nazisme. Née en réaction aux politiques «sans alternative» liée à l’euro, parti à l’origine élitaire mais anti-élites, l’AfD profite à plein de la dramatisation et de l’hystérisation de la question des migrants et des réfugiés. On retrouve dans son souhait explicite de réhabiliter bien des aspects du nationalisme allemand un trait révélateur de sa proximité avec le magma de la Révolution conservatrice des années 1918 à 1932. La déclaration de Gauland s’inscrit pleinement dans cette perspective: reprendre ce qu’il considère être le fil rouge de la conscience nationale allemande depuis deux siècles.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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