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Le sport est-il plus beau en 3D?

Justin Peters, mis à jour le 13.01.2010 à 17 h 09

La chaîne américaine ESPN diffusera la Coupe du monde en 3D.

Le 30 décembre 2009, ESPN a annoncé le lancement d'ESPN 3D, une chaîne nationale spécialisée dans la diffusion d'évènements sportifs filmés en direct et en trois dimensions. La chaîne commencera à émettre au mois de juin, avec le match d'ouverture de la Coupe du monde, qui opposera l'Afrique du Sud et le Mexique. [En France, Canal Plus serait actuellement à pied d'oeuvre pour mettre en place une technique de diffusion 3D, bien qu'il soit «trop tôt pour envisager le lancement d'un programme ou d'une chaîne 3D» selon un porte-parole de la chaîne.] Egalement au programme sur ESPN, le basket et le football américain universitaires, les X-Games d'été et le BCS National Championship de 2011 (encore du football américain). Voilà qui ne manquera pas de réjouir les téléspectateurs qui rêvent d'admirer Cuauhtémoc Blanco de plus près. D'après Gary Shapiro, qui s'exprime au nom de la Consumer Electronics Association, cette annonce représente un «grand tournant pour la 3D.» Soit, mais est-ce vraiment un grand tournant dans l'histoire de la retransmission sportive?

Probablement pas dans le sens que l'on pourrait croire. A priori, le sport et la 3D semblent faits l'un pour l'autre. Nous achetons déjà à grands frais des téléviseurs HD et des systèmes surround qui procurent une sensation de réalisme étonnante. L'ajout de la troisième dimension devrait encore contribuer à nous transporter dans le stade, sans avoir à se peinturlurer le visage ni à payer le parking.

Première diffusion 3D

Pas si vite. J'ai assisté, en 2008, à la première diffusion 3D en direct d'un match de football américain, et je n'ai pas été très impressionné. Il s'agissait d'une rencontre de fin de saison sans intérêt entre les Chargers et les Raiders et la salle de cinéma new-yorkaise où j'avais été invité était remplie d'employés et pontes de la National Football League. (Curtis Martin, un des plus grands joueurs de l'histoire de la NFL, était assis derrière moi). Tous ces gens s'attendaient peut-être, comme moi, à voir l'équipe surgir de l'écran, comme Jack Slater dans Last Action Hero, pour se jeter sur le ballon qui aurait atterri sur mes genoux. Mais personne n'a eu de mouvement de recul incontrôlable, ni l'impression que les joueurs envahissaient la salle. Ce qui n'est pas plus mal, vu que j'étais un peu ivre et que j'avais avalé trop d'ailes de poulet frites.

Cette projection m'a appris que le sport en 3D signifiait avant tout une meilleure définition d'image. Autre point positif, sous certains angles, l'image acquérait une profondeur supplémentaire, bien plus importante que ce qu'on voit habituellement à la télévision. L'effet était assez réussi, mais on voyait bien qu'il s'agissait d'une illusion d'optique. En tout cas, même si je dois reconnaître que je n'avais pas l'habitude voir de telles images, j'ai trouvé le résultat assez artificiel. J'avais l'impression de regarder un diorama animé, comme si les joueurs avaient été remplacés par des figurines de 30cm qui couraient dans tous les sens. Une sorte de WonkaVision en moins rigolo. Une sensation certes inédite, mais rien de renversant.

La 3D en direct n'a pas grand-chose à voir avec la 3D des films saturés d'images de synthèse comme Avatar. Si les Na'vi générés par ordinateur sont convaincants, c'est surtout parce que vous n'avez jamais vu de Na'vi. Puisque vous n'avez pas la moindre idée de ce à quoi ressemble un homme-chat bleu de trois mètres de haut (et comme ils sont en image de synthèse), votre cerveau ne remarque pas d'éventuelles distorsions par rapport à une norme que vous pourriez déjà connaître. Mais nous savons tous à quoi ressemble un être humain qui court après un ballon. Et quand on regarde un match en 3D, on se rend bien compte que ces types avec leur casque n'ont pas l'air tout à fait normal. Pour simplifier, il y a autant d'écart entre Jean-Alain Boumsong et Jean-Alain Boumsong en 3D qu'entre Elvis et le meilleur imitateur d'Elvis. Par contre, Jean-Alain Boumsong est mauvais dans toutes les dimensions.

Nouvelle technologie

Il est bien sûr possible que la 3D proposée par ESPN donne de meilleurs résultats que ce que j'ai vu en 2008. La chaîne a continué de tester cette technologie, notamment pour la diffusion du match USC-Ohio State en septembre dernier. Anthony Bailey, le responsable des nouvelles technologies chez ESPN, m'a confié que «au cours des 18 derniers mois, nous avons senti que le résultat s'améliorait de plus en plus.»

Cependant, Bailey confirme que la technologie 3D qui sera utilisée par ESPN est quasiment la même que celle utilisée par la NFL pour sa démonstration de 2008. Les angles de prise de vue et les cadrages joueront donc un rôle important dans la qualité du résultat final et il faudra faire appel à des équipes spécialisées, capables de filmer d'une manière qui mette en valeur la 3D. Au cours de la projection à laquelle j'ai assisté, le match était filmé de la manière habituelle, c'est-à-dire surtout de loin, ce qui n'a aucun intérêt en 3D. Dans un plan d'ensemble, les joueurs sont tellement petits et l'image tellement aplatie que la 3D ne parvient pas à créer une impression de profondeur.

D'après ce que j'ai vu, c'est dans les gros plans que cette technologie produit un résultat un tant soit peu spectaculaire, car c'est lorsqu'on est près de l'action que la profondeur apparaît. A ce titre, Bailey m'a expliqué que pour le match USC-Ohio State, ESPN a placé la caméra plus près du sol, ce qui ajoute de la profondeur et permet d'obtenir l'effet tant attendu du ballon qui crève l'écran. Trois heures de ce régime doivent sûrement donner la nausée, mais c'est bien cet effet qui peut convaincre les sceptiques que la 3D apporte vraiment quelque chose de plus à la diffusion.

Rentabiliser

Le plus difficile pour ESPN sera donc de fournir suffisamment d'images 3D pour rentabiliser cette technologie, tout en parvenant à réaliser des retransmissions qui l'exploitent réellement. On l'a vu, les plans d'ensemble n'ont pas beaucoup d'intérêt en 3D. Mais il y a une bonne raison pour laquelle les matchs sont filmés sous cet angle. Dans les sports d'équipe, l'action d'un seul joueur devient difficile à comprendre hors du contexte de l'ensemble de son équipe, et même de l'équipe adverse. C'est pour cette raison que les matchs ne se limitent pas à une succession de gros plans sur des vedettes comme Lionel Messi.

Bailey affirme que les placements de caméra vont évoluer et s'améliorer au fur et à mesure que la chaîne gagnera en expérience. «Nous allons continuer à chercher les meilleurs angles, et c'est vrai qu'ils sont très différents de ceux auxquels nous sommes habitués», m'a-t-il assuré.

De mon côté, je pense que le leader mondial va finir par s'apercevoir que la 3D est mal adaptée à certains sports, comme le foot, et convient mieux à d'autres, comme le tennis ou la boxe. Avec peu de joueurs et un espace fermé et/ou de taille réduite, on a moins besoin de plans d'ensemble et on peut se concentrer sur les gros plans qui projettent les mouvements hors de l'écran. Je ne sais pas s'il est agréable de voir des poings jaillir vers vous toutes les deux secondes pendant un quart d'heure, mais j'aimerais quand même voir ce que ça donne.

ESPN s'est engagé à tester la diffusion en 3D pendant au moins un an. Cela suffira-t-il à convaincre les fans de sport de passer à une technologie encore balbutiante? N'oublions pas qu'il a fallu au moins dix ans, au début du 20e siècle, pour acclimater la population à la projection en deux dimensions. Pour la 3D, ce processus d'apprentissage sera probablement aussi long et coûteux. Il faudra acheter des lunettes spéciales, une télévision adaptée, peut-être un décodeur dédié, et les matchs concernés ne seront peut-être disponibles qu'en pay-per-view. Ca fait beaucoup de dépenses, surtout pour le privilège d'avoir l'impression de courir après Cuauhtémoc Blanco.

Justin Peters

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de Une: Un match de football entre l'Argentine er le Pérou en 2009, REUTERS/Enrique Marcarian

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