Monde

Ils adoptèrent un bébé noir, et le renvoyèrent pour avoir un bébé blanc

Temps de lecture : 3 min

Ce que le destin croisé de deux enfants, l'une noire et l'autre blanche, révèle du racisme de la société américaine.


Adoption | Pexels via Pixabay CC0 License by
Adoption | Pexels via Pixabay CC0 License by

Ça commence comme une intrigue de Faulkner, mais dans l'Amérique des années 1970.

Amy Sandberg a alors huit ans, elle joue avec ses deux demi-frères au football dans le jardin, après avoir insisté lourdement. L'un des deux lui jette le ballon si fort qu'elle se retrouve projetée au sol, en pleurs: «Notre autre sœur était une vraie fille».

Mais elle n'a pas d'autre sœur.

L'Amérique raciste des pavillons blancs

Elle insiste encore, et sa mère lui raconte l'histoire. Deerfield, Illinois. M. et Mme Sandberg vivent dans une époque nourrie de tensions raciales, et le voisinage entend «protéger l'ordre racial». Eux veulent adopter une petite fille. Ils font les démarches nécessaires, engagent un avocat, qui trouve quelqu'un. Le rendez-vous est pris, l'enfant arrivera.

L'enfant arrive: elle est noire. Ils la renvoient, en reprennent une blanche. Ni vue, ni connue, les voisins ne diront rien.

Il faut dire que deux ans auparavant, un promoteur immobilier avait acheté des lots de terrain et comptait en revendre à une douzaine de familles noires. Mme Sandberg avait soutenu le projet, mais l'affaire avait tourné court après que des résidents ont envoyé des lettres de menaces, détruit deux maisons en construction et fait brûler une croix dans le jardin d'une autre personne soutenant ce projet.

«J'ai pensé, “mon Dieu, comment vas-tu élever une enfant noire dans ce voisinage, vue la façon dont les gens se comportent à ce sujet?”», se souvient M. Sandberg.

Après des cris et des larmes, la décision fut prise, et Amy arrivait quelques mois plus tard, le teint plus acceptable.

Amy Roost a désormais cinquante-cinq ans. En 2012, le meurtre de Trayvon Martin a fait ressurgir ce passé enfoui: elle a décidé de retrouver cette autre enfant, pour savoir ce qu'elle était devenue et, peut-être, comparer leurs trajectoires respectives.

L'autre enfance

C'est une certaine Angelle Kimberly Smith qui se trouvait à l'autre bout du fil, ce jour de 2015 où elle l'a enfin appelée. Cinquante ans plus tôt, elle était recueillie par Harry et Ruth Smith, deux parents issus de la classe moyenne du South Side de Chicago, noirs eux aussi. Sa mère était au foyer, son père tenait une papeterie et, clandestinement, était impliqué dans une affaire de loterie illégale. Une enfance heureuse et choyée, en dépit de la mort de son père par crise cardiaque lorsqu'elle avait huit ans.

Puis elle partit à Los Angeles. Elle devint cocaïnomane, puis sans abri, fut incarcérée pour cambriolage, eut quatre enfant, les perdit de vue. Elle décida ensuite de reprendre des études, décrocha un master, devint conseillère, et retrouva ses enfants —mais pas ses parents biologiques.

Pendant ce temps, après avoir obtenu son diplôme en sciences politiques à l'université George Washington, Amy Roost devenait journaliste indépendante: asymétrie trop commune dans cette Amérique où les inégalités de richesse demeurent très marquées entre les races.

Aurait-elle vécu l'enfance de Roost —dans un voisinage exclusivement blanc, agressée sexuellement par un membre de sa famille, faisant face à l'alcoolisme de sa mère après le divorce de ses parents à ses dix ans—, elle aurait très certainement pu glisser encore plus rapidement vers l'addiction aux drogues, affirme pourtant Smith.

Quand elle revit M. Sandberg, des années après, elle lui murmura «merci beaucoup» à l'oreille, avant d'ajouter: «je ne sais pas si cela vous a travaillé toutes ces années, mais vous avez fait le bon choix».

Au-delà des trajectoires individuelles, un racisme systémique

Curieusement, alors que Roost reconnaît avoir bénéficié tout au long de sa vie du privilège blanc, Smith affirme que son enfance était socialement similaire:

«Elle est allée à l'école avec des enfants blancs et a bénéficié de quelques privilèges semblables à ceux des blancs, de son éducation jusqu'à la maison de vacances de la famille. Elle s'est sentie chanceuse d'avoir grandi dans un voisinage majoritairement noir, plutôt qu'à Deerfield, où elle aurait été confrontée à la discrimination», rapporte le New York Times.

Or précisément, la différence irréductible est dans le «quelques», et dans ce temps privilégié mais limité de l'enfance, quand l'autre court sur toute une vie. Smith a eu une enfance heureuse, mais le temps des enfants n'est pas (censé être) un «temps social».

Ce qu'escamote trop rapidement ce happy ending tel que conté par le New York Times, c'est que les trajectoires individuelles s'inscrivent dans un contexte sociétal, où persistent des déterminismes selon les races et les classes. En n'envisageant plus que les enfances respectives des deux femmes et leurs retrouvailles apaisées, on verse dans un optimisme naïf et on oublie l'ancrage initial de la narration: celle d'une enfant noire que l'Amérique blanche ne pouvait supporter.

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