Culture

Tu fais quoi pour Chrismukkah?

Temps de lecture : 7 min

Quand les séries inventent des fêtes parallèles qui prennent vie dans la réalité.

Chrismukkah dans un café de Hambourg (Allemagne) | Getty Images.
Chrismukkah dans un café de Hambourg (Allemagne) | Getty Images.

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

«Ça va se passer comment? Tu veux une menorah ou un sucre d’orge? Hanoucca ou Noël? Ne t’inquiète pas car dans cette maison, tu n’as pas à choisir. Laisse-moi te présenter un petit truc que j’ai décidé d’appeler Noëloucca! Chrismukkah» en VO]»

C’est avec un certain sens du spectacle que le 3 décembre 2003, dans la série télévisée américaine The O.C. (connu en France sous le nom de Newport Beach), le personnage de Seth Cohen se lance dans un speech solennel pour présenter à son tout nouveau frère adoptif une tradition qu’il a élaborée spécialement pour sa propre famille. Car ici, comme le père est juif et la mère est chrétienne, la période des fêtes de fin d’année pose toujours problème. Faut-il célébrer Noël ou Hanoucca?

Pour satisfaire tout le monde, Seth a donc décidé de mixer les deux, donnant naissance aux «meilleures super-vacances que l’humanité ait connues» qui consistent en «huit jours de cadeaux, suivis d’une journée de beaucoup de cadeaux».

Grand mélange

Et c’est peu dire que ce jour-là, le concept de Chrismukkah a fait le tour du monde. Avec ses 9,27 millions de téléspectateurs, cet épisode spécial Noël de The O.C. a montré à toutes les familles mixtes moitié juive et moitié chrétienne qu’il n’était pas forcément nécessaire de choisir son camp entre l’étoile de David et l’étoile du sapin.

Une idée née de l’expérience de Josh Schwartz, le créateur de The O.C:

«C’était une réflexion sur le fait de débarquer à l’université et d’être entouré par tous ces enfants de Newport Beach qui étaient joueurs de water-polo, et toutes ces filles très blondes qui ne voulaient que sortir avec eux. Je me sentais vraiment comme un outsider. Ne serait-ce qu’essayer de parler d’Hanoucca avec eux, c’était comme être un alien débarquant d’une autre planète et racontant la vie là-bas», expliquait-il au magazine Vulture il y a quelques années.

Et visiblement, Josh Schwartz et son personnage de Seth Cohen n’étaient pas les deux seuls dans cette situation. Car après l’épisode de The O.C., Chrismukkah s’est lentement installée dans la pop culture, devenant une fête réellement célébrée par les familles mixtes. À tel point que d’années en années, The O.C. a creusé le concept avec de nouveaux épisodes, en inventant des traditions de Chrismukkah comme le fait de regarder en famille les vieilles vidéos de Bar Mitzvah des enfants ou de porter la «yamaclaus», un mix entre une kippa et un bonnet de Noël. La magie de Chrismukkah, quoi.

Mais Chrismukkah n'a pas vraiment attendu une série télévisée à la mode pour exister. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Américain Ron Gompertz, auteur d'un livre sur cette fête hybride, assis à la terrasse d’un café de Maisons-Laffitte où il vient récemment d’emménager.

Né d’un père juif ayant fui le nazisme et d’une mère de famille chrétienne, il explique que chez lui, depuis tout jeune, les deux fêtes n’en faisaient qu’une. Plutôt que de passer le soir du 24 décembre au cinéma puis dans un restaurant chinois comme le font habituellement les juifs américains, la famille de Ron a inventé ses propres rituels:

«On mettait un peu de Noël dans Hanoucca. Pour rire, j’appelais ça Hanumas. Nous avions des toupies et des gelts [pièces de monnaie, parfois en chocolat, offertes aux enfants pendant Hanoucca, ndlr] que nous accrochions dans un sapin. C’était pour nous un moyen d’intégrer les deux fêtes. Tous mes amis étaient jaloux, ils trouvaient ça trop cool.»

Pour le journaliste américain Gersh Kuntzman, la tradition de Chrismukkah remonterait même à beaucoup plus loin, à l’époque où l’Empire romain a colonisé la Judée au tout début de notre ère, occasionnant donc les premiers télescopages des deux fêtes.

Désormais, il a inventé ses propres traditions qu’il développe dans son guide de Chrismukkah: «Je prépare toujours quelques gourmandises hybrides de mon enfance: du bouillon de poulet avec des boulettes de matzo au gras de porc ou des hamantaschen aux huîtres. Et bien sûr, je respecte toujours l’un des rituels importants de Chrismukkah: la mesure des enfants.»

De son côté, Ron Gompertz a lui aussi ses petites recettes perso qu’il dispense dans son livre spécial Chrismukkah, comme le vin chaud casher ou le «ho ho houmous». Autant dire que pour beaucoup de juifs américains nés dans des familles mixtes, si Chrismukkah est un bon moyen de satisfaire tout le monde sans renier personne, il est surtout un prétexte pour se marrer en famille en réinventant des traditions toujours plus absurdes.

Cadeau empoisonné

Mais Chrismukkah n’est pas une fête qui fait rire tout le monde. C’est ce qu’a pu constater Ron Gompertz après avoir lancé en 2004 le site Chrismukkah.com, sur lequel il vendait des cartes de vœux humoristiques mêlant des symboles d’Hanoucca et de Noël.

À l’époque, le mot «Chrismukkah» est sur toutes les lèvres. The O.C. a popularisé le concept un an plus tôt, le magazine Time le déclare comme un des buzzwords de l’année et le Chambers Dictionary l’intègre dans ses pages. Mais en parallèle, un débat agite les milieux chrétiens conservateurs qui voient d’un très mauvais œil le fait que la fête de Noël soit de plus en plus décorrélée du Christ, dont elle est censée célébrer la naissance.

Ron Gompertz se rappelle ce moment charnière:

«À l’époque, Chrismukkah était devenue quelque chose d’énorme. On en parlait aux États-Unis, en Angleterre, au Japon, partout dans le monde. Puis, à cause de mon site internet, j’ai commencé à recevoir des courriers de haine, et même carrément des menaces de mort de la part des fondamentalistes chrétiens. Ensuite, ce sont les rabbins qui ont commencé à m’appeler. Ils me disaient: “Tes grands-parents doivent se retourner dans leur tombe.” Pour eux, j’insultais leur héritage.»

Dans certains journaux juifs américains, la fête de Chrismukkah est aussi vivement critiquée, parfois avec tout de même une pointe d’humour, comme chez le journaliste Dan Friedman qui la compare à une «spork» pour le magazine The Forward. «Je voulais dire par là qu’une spork essaie de mixer ensemble une fourchette fork»] et une cuillère [«spoon»], ce qui donne quelque chose d’amusant, peut-être utile, mais surtout absurde. C’est comme le terme “judéo-chrétien” qui essaie de mélanger deux traditions très différentes», resitue l’intéressé.

Après des années à résister à la pression, Ron Gompertz finira tout de même par fermer son site et s’empêtrera même dans un procès avec Warner Bros –les ayants droit de The O.C.– pour savoir à qui revient la paternité du concept.

Mais aujourd’hui, cette controverse est loin derrière lui: «Les gens se sont calmés quand ils ont compris que je n’essayais pas de créer une nouvelle religion ou de détruire le monde. Juste de vendre quelques gentilles cartes de vœux appelant à plus de tolérance et de curiosité.»

Fêtes pour tous

Chrismukkah est loin d’être la seule fête du genre mise en lumière par les séries télé. Depuis toujours, les producteurs et les scénaristes de télévision ont pris l’habitude de sortir au moment de Noël des épisodes thématisés autour des fêtes de fin d’année: les Christmas specials. Et souvent, il faut rivaliser d’originalité et de trouvailles pour attirer l’attention.

«Au moment de Noël, les gens sont sûrement moins attentifs à ce qu’ils regardent à la télé car ils sont déjà trop occupés à boire ou à se battre avec leur famille au sujet de choses qui se sont passées, il y a trente ans», plaisante Dan O’Keefe, scénariste pour la sitcom Seinfeld.

De son côté, il a donc popularisé grâce à sa série un concept presque aussi célèbre que Chrismukkah: Festivus. Censée avoir lieu le 23 décembre, cette fête parodique et anti-consumériste se contente d’une simple barre plantée au sol en guise de sapin. Après le dîner, plutôt que de s’offrir des cadeaux, chacun se fait des reproches en lien avec l’année passée avant que ne démarre un grand combat de catch entre les convives.

Dan O’Keefe précise: «C’est surtout mon père qui a inventé Festivus. Moi, je me suis contenté de le reprendre dans un épisode de télé, même si j’ai dû changer quelques détails: la version originale aurait été bien trop bizarre pour le public.»

Logiquement, toutes les séries télé veulent donc maintenant avoir leur propre fête pour égayer leur Christmas Specials. Là où les personnages juifs Ross et Monica de Friends avaient tout simplement pris l’habitude de célébrer Noël avec leurs amis chrétiens, aujourd’hui, Grey’s Anatomy s’est réapproprié Chrismukkah, The Strangerhood a lancé Christmanukkah (une version plus longue de son quasi-homonyme) et la série écrite par Chris Rock Everybody Hates Chris célèbre Kwanzaa, la variante afro-américaine de Noël.

«N’importe qui vivant dans une famille multiculturelle s’est déjà posé ces questions. On pourrait aussi imaginer “Bouddhakkah” ou “Ramadanukkah”. Les gens adorent ce genre de célébrations», relance Ron Gompertz.

Enfin pas toutes. S’il y a bien une fête que Dan O’Keefe jure qu’il ne fera jamais, c’est bien le Arbor Day, un jour férié souvent évoqué dans les séries américaines durant lequel chacun est censé planter un arbre: «Tout le monde s’en fout d’Arbor Day: un jour férié pour des foutus arbres? Vous nous prenez pour des druides ou quoi?» On comprend mieux pourquoi Festivus a troqué le sapin contre le manche à balai.

Simon Clair Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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