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Pourquoi le concept de cette application de consentement sexuel est dangereux

Temps de lecture : 3 min

«CNCNT» propose de signer un «contrat sexuel» sur smartphone avant de coucher avec quelqu'un. Une sinistre fausse bonne idée.

Via Maxpixel
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«C'est une idée de génie dans le contexte actuel», fanfaronne Nick Cannon dans une interview sur VladTV. Avec une assurance déconcertante, le rappeur et producteur de musique américain –et accessoirement ex-mari de Mariah Carey– explique avoir mis au point une «application de consentement», raconte le site du magazine féminin Bust. La solution, selon lui, aux «gros problèmes» soulevés par l'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo.

Le principe de l'application, baptisée «CNCNT» (acronyme de «consensual, contractrual and tested» qui se prononce «Consent»): protéger les femmes des rapports sexuels non consentis via la signature d'une sorte de contrat virtuel. Un accord formel qui permettrait aux deux parties concernées d'attester officiellement de leur volonté de passer à l'acte.

Pour cela, les partenaires doivent d'abord, chacun de leur côté, répondre à un questionnaire qui constituera un panorama de leur historique sexuel. Combien de partenaires ont-ils eu? Se protègent-ils? Ont-il déjà eu des MST? Se sont-ils récemment faits dépister? Autant d'informations qui permettront à l'autre personne de décider, en toute connaissance de cause, si elle souhaite s'engager dans une relation intime.

Les contours de cette dernière devront ensuite être définis de manière précise: les futurs partenaires préciseront s'ils souhaitent avoir ou non du sexe oral, s'ils acceptent la sodomie, ou désirent d'autres pratiques spécifiques. «J'appuie sur le bouton, elle appuie sur le bouton, et paf, c'est consensuel», résume Nick Cannon en riant.

Une application conçue par un homme, pour les hommes?

Désireux de prouver la pertinence de son invention, le Californien se livre à une énumération d'exemples concrets. Premièrement, explique-t-il, l'application éviterait de devoir poser à l'homme ou à la femme que l'on fréquente toutes ces questions «embarrassantes» avant d'aller plus loin. Deuxièmement, et c'est là où le bât blesse, cela éviterait, assure-t-il, qu'«une fille aille ensuite raconter [à la police ou autre] qu'elle a été violée». De quoi faire grincer des dents Bust:

«Initialement, Cannon affirme que l'app a pour objectif de protéger les femmes, mais au fur et à mesure de son interview, on comprend qu'elle va en réalité protéger les agresseurs sexuels.»

Fonder le consentement d'une relation sexuelle sur un questionnaire de smartphone est clairement problématique. «Tu peux spéculer sur ce que tu voudras faire avant de le faire, mais sur le moment, tu es susceptible de changer d'avis», souligne le magazine. C'est justement ce que se tuent à répéter les associations féministes depuis les innombrables révélations d'agressions sexuelles à Hollywood, puis dans toutes les sphères de la société.

Oui, une femme peut accepter de rejoindre un homme dans sa chambre d'hôtel (Cf Harvey Weinstein ou Tariq Ramadan); mais cela ne veut pas pour autant dire qu'elle lui laisse carte blanche. Le consentement peut être levé durant toute la durée du rapport sexuel. Si l'un des deux partenaires est mal à l'aise et refuse certaines pratiques, il ou elle doit pouvoir, à tout moment, l'interrompre.

Des victimes encore plus vulnérables

L'application CNCNT risque également de discréditer la parole des victimes de sévices sexuels. Exemple: sur la plateforme, une femme clique sur le fameux «bouton du consentement». Elle confirme donc, en théorie, son désir de coucher avec l'homme concerné. Sur le vif, et quelle qu'en soit la raison, celle se rétracte. Elle fait alors, supposément, «entorse» à son engagement. Ce qui risque de lui valoir des pressions, ou pire, de voir son refus ignoré par son partenaire. Si la victime porte plainte pour agression sexuelle envers ce dernier, ce sera «sa parole contre la sienne». Ayant en quelque sorte accepté les «termes et conditions» sur l'application smartphone, il sera bien plus difficile de prouver qu'un acte a été exercé de manière coercitive.

Le système promeut ainsi, insidieusement, le «victim-shaming» et la remise en question de la parole des femmes agressées. Il démontre, en bref, une compréhension totalement erronée du concept de consentement sexuel. Pour Bust, c'est donc tout l'esprit de l'application qui est à revoir:

«En résumé, l'application 1) ne ferait que faire perdurer le mythe selon lequel de nombreuses femmes émettent des accusations fausses, 2) renforce l'idée qu'une fois que le consentement est donné, il ne peut plus être repris, 3) étouffe davantage la parole des victimes.»

L'initiative de Nick Cannon démontre à quel point la vague de révolte mondiale contre le harcèlement sexuel déboussole une partie de la gent masculine. Beaucoup assurent vouloir apporter leur soutien aux victimes et lutter aux côtés des femmes pour des rapports plus égalitaires entre les sexes. Mais leurs bonnes intentions s'avèrent parfois maladroites et reflètent encore l'ancrage de la culture du viol dans l'imaginaire collectif.

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