Tech & internet / Culture

Sommes-nous prêts à vivre sans internet?

Temps de lecture : 9 min

Deux bandes dessinées, «The Private Eye» et «Bug» imaginent la vie sans numérique et web. Le scénariste américain Brian K.Vaughan et le dessinateur français Enki Bilal savent que le net n’est pas prêt de disparaître mais jouent aux lanceurs d’alerte. À nous de les entendre?

Extrait de «The Private Eye»
Extrait de «The Private Eye»

C’est un matin comme un autre. Au réveil, devant la table de votre petit-déjeuner, vous regardez d’un œil négligent –l’autre dirigé sur votre tartine, votre café, thé, etc.– quelles sont les dernières infos. Quelle star est morte cette nuit, qu’a raconté Trump lors de son dernier voyage? Vous n’en saurez rien, à part l’image d’usine, l’écran de votre smartphone reste vide.

Deux minutes plus tard, intrigué, vous allumez votre laptop. Pas de connexion, même pas un spot wifi qui traîne, même pas le bar du coin. À ce moment-là, vous pensez au dernier épisode de votre série préférée du moment que vous n’avez pas encore téléchargé. Mais il y a plus embêtant. Vous n’avez pas l’adresse du bar où des amis fêtent ce soir leur anniversaire –vous avez consulté hier la page Facebook de l’«événement» sans la noter, sans penser que quelques heures plus tard tout serait indisponible. Il y a encore plus préoccupant, vous aviez prévu de payer en ligne vos impôts locaux et c’est le dernier jour. Et comment va avoir lieu le rendez-vous sur Skype prévu de longue date cet après-midi?

Un pied dans le présent, un autre dans le futur

Ce fil de conséquences d’une panne du numérique, on peut l’étirer à l’infini. Quiconque a été confronté à une panne d’opérateur peut témoigner: d’un coup, on se sent vulnérable et revenu à l’âge de pierre. Les bras ballants, on erre comme un zombie du 3e millénaire jusqu’à ce que, au bout d’un insupportable nombre d’heures ou de jours, internet revienne. Vous vous sentez alors à nouveau vivant et connecté au monde. Rien que la possibilité de vous manifester sur les réseaux sociaux après des heures d’abstinence forcée vous donne l’impression d’être un miraculé. Oui, vous y avez échappé belle!

Brian K. Vaughan-Marcos Martin The Private Eye éditions Urban Comics

Ce scénario, suite à une panne ou absence de réseau, tout le monde l’a vécu. Et personne ne veut penser à ce qui se passerait s’il devait se prolonger tous les jours. Heureusement, la fiction nous vient en aide et nous permet de revenir en arrière, à l’époque où internet ne nous était pas indispensable comme aujourd’hui, voire d’imaginer un futur où il n’existerait plus.

Synchronicité ou coïncidence, deux albums de science-fiction en bande dessinée abordent le sujet de front mais avec un point de départ et une problématique différents. Apprenant qu’Enki Bilal a créé une histoire qui ressemble (un peu) à celle de The Private Eye, le scénariste américain Brian K. Vaughan (Saga, The Runaways, Paper Girls) s’écrie: «Cool! Ce concept est définitivement dans l’air du temps. Je suis impatient de lire ce qu’Enki Bilal raconte.»

De son côté, Bilal commente: «Moi, je suis surpris qu'il n'y ait pas davantage d'œuvres sur cette thématique. En France, ça ne m'étonne pas. On fait de l'autofiction, du sociétal, de la comédie. Je suis un des rares à regarder devant, tout le monde regarde ses pieds ou regarde derrière soi.» Bon, il avoue aussi ne pas encore avoir vu la série d'anticipation Black Mirror, une lacune à vite combler.

«L'utilisation de masques est inévitable»

Mais enfin, de quelle apocalypse contemporaine s’agit-il? The Private Eye de Brian K. Vaughan et Marcos Martin –pour l'anecdote présent dans la sélection polar du festival d’Angoulême prochain– nous projette dans un avenir désarçonnant. Dès sa majorité, chacun porte un masque pour dissimuler son identité, la presse (le «Quatrième Pouvoir») s’occupe des affaires de police. Internet? Une histoire très ancienne devenue quasi-mythique, soixante ans après son arrêt définitif! D’ailleurs, un des rares personnages qui s’en souvient encore est un hipster très âgé, à la fois attendrissant et ridicule.

Brian K. Vaughan-Marcos Martin The Private Eye éditions Urban Comics

Que s’est-il passé? Un véritable cataclysme numérique: le cloud a explosé et toutes les informations confidentielles qui y étaient stockées ont été utilisées contre les personnes concernées. Contre tout le monde, en fait. Cela vous rappelle les Wikileaks et toutes les fuites de données? Pourtant, Vaughan et Martin ont eu l’idée de The Private Eye en 2011, avant que les lanceurs d’alerte n’agissent. À la fin de l’album, en annexe, des documents échanges d’e-mail entre les deux auteurs le prouvent.

«Marcos Martin et moi sommes des créateurs très secrets donc nous voulions écrire une fable de science-fiction sur les bénéfices (et les dangers) de l’anonymat. Nous avons commencé à concevoir cette histoire avant qu’Edward Snowden ou Wikileaks ne deviennent des noms connus de tout le monde, s’étonne par e-mail Brian K. Vaughan. Franchement, nous n’avons jamais songé à ce que notre conte sombre puisse un jour ressembler à la réalité. Mais la reconnaissance faciale devient de plus en plus puissante et, comme les autorités et les entreprises s’en servent de plus en plus, je crois que l’utilisation de masques dans le vrai monde est inévitable.»

Comme les VPN –réseau privé virtuel– sur le net?

Un fan-film autour de The Private Eye

«C'est terrifiant!»

Le point de départ de The Private Eye, d’abord publié en ligne sur le site Panel Syndicate il y a deux ans, est sans doute à chercher dans les déclarations d’Eric Schmidt. PDG de Google de 2001 à 2010 et actuellement président du conseil d’administration, celui-ci n’a jamais été très rassurant concernant la vie privée même s’il a parfois donné l’impression d’être un type sympa. Il y a sept ans, Schmidt évoquait la possibilité future de changer de nom pour échapper, une fois adulte, aux bêtises commises dans sa jeunesse et stockées sur le net.

«Bon, apparemment, il avait lâché cette phrase comme une plaisanterie, commente Brian K. Vaughan. Mais cette perspective m’a immédiatement rempli de crainte, surtout pour mes propres enfants. Je suis tellement reconnaissant de ne pas avoir à supporter la moindre erreur de ma jeunesse pour le restant de ma vie [il a été ado dans les années 1980, ndlr], mais je crains que les générations futures ne soient confrontées à ce problème. J’aime le concept de droit à l’oubli inventé par l’Union européenne mais l’idée doit encore prendre racine aux États-Unis. Bon, mes enfants sont toujours en bas âge mais je peux déjà dire qu’ils considèrent Facebook et Twitter comme des choses que seuls les "vieux" utilisent. C’est naturel pour chaque génération de se rebeller contre ses prédécesseurs, je garde donc espoir que leur futur soit bien meilleur que notre présent.»

Enki Bilal Bug éditions Casterman

Découvrant la déclaration provocatrice d’Eric Schmidt de 2010, le dessinateur et réalisateur français Enki Bilal s’exclame: «C’est incroyable, terrifiant! Ça veut dire que notre identité est interchangeable. Pour la préserver, il va falloir changer de nom, de gueule peut-être. Notre ADN ne nous appartiendra plus. Imaginons qu’à un moment on nous demande d’appliquer de la salive sur tel endroit de notre iPhone. Ça y est, notre ADN est parti dans le cloud! Moi, le cloud, je m’en méfie, je n’aime pas cette idée.»

«Une éruption solaire pourrait tout effacer»

Sans avoir lu The Private Eye, Enki Bilal a eu une idée similaire il y a deux ans: dans le premier volume de sa nouvelle série, Bug, tous les contenus numériques disparaissent soudainement suite à un couac inexpliqué et quasi-surnaturel. La raison… on la découvrira plus tard, dans les dernières pages de l’ultime volume.

«Quand j’ai eu cette idée, j’ai su d'emblée que je ne pouvais pas choisir une explication rationnelle parce que je ne connais pas assez bien le dossier. Certains disent qu'un bug généralisé est impossible parce qu'il y a suffisamment de pare-feux permettant de sauvegarder un minimum de chose. C'est plausible. Je sais aussi –je tiens ça d’un astronaute– que s'il y a une éruption solaire très importante orientée vers la Terre, ça risque d'être très mauvais, elle pourrait tout effacer. Au final, pour Bug, j'ai opté pour une explication totalement personnelle qui est imparable. Que le deuxième volet soit le dernier ou que j'en publie dix volumes, l'explication sera toujours la même et apparaîtra dans les cinq dernières pages.»

Bilal connaît les points de départ et d'arrivée mais ce qui lui importe vraiment c’est la relation entre ses deux personnages principaux, Kameron Obb et sa fille.


Revenant de Mars –l’action se déroule en 2041 et les rêves d’Elon Musk sont devenus réalité–, Obb se révèle le réceptacle de toutes les infos numériques disparues et donc l’objet de toutes les attentions. Si The Private Eye ressemble à un polar dans un monde à la Blade Runner, Bug prend la forme d’un thriller à l’action resserrée («cet album est beaucoup moins spectaculaire que mes précédents, la narration prime, pas d’esbroufe»).

Enki Bilal Bug éditions Casterman

Là où Brian K. Vaughan et Marcos Martin abordent la notion de vie privée, Enki Bilal s’attaque à notre dépendance.

«Quand on est coupé du monde pendant 24 heures, on est furieux, perdu. À se demander comment on faisait avant! On est dans une situation de stress addictif.»

Il se souvient d’ailleurs d’un épisode étonnant il y a deux ans. «J’étais en Corse, il faisait très chaud. Je descends dans la piscine en short de bain et, pendant que je nage, je sens quelque chose battre contre ma cuisse. Dans ma poche, il y avait mon portable. Quand je suis sorti de la piscine, il commençait à chauffer. J’ai cru qu’il allait exploser. Il a mis des heures à se refroidir puis s’est éteint doucement.» Du coup, pendant trois jours, Enki a appris à se couper du monde.

L'ancien et le nouveau

Si l’approche des deux albums diffère, le constat est le même; une prise de conscience est nécessaire. «Je ne pense pas qu’internet puisse disparaître un jour pour de vrai, explique Brian K. Vaughan. Cette création est faite pour durer! Mais, en l’enlevant du contexte de notre histoire, Marcos et moi voulions soulever exactement les questions que l’on aborde durant cette interview. Dans notre récit, beaucoup de choses ont été perdues avec l’explosion du cloud, mais les personnages en gagnent d’autres grâce au retour de leurs racines analogiques. Je crois que la réponse la plus juste au sujet d’internet et du numérique implique un équilibre plus sain entre l’ancien et le nouveau.»

Depuis The Private Eye, Vaughan et Martin ont publié sur Panelsyndicate Barrier une série qui parle d’immigration. Enki Bilal, qui travaille, lui, en parallèle sur l’adaptation d’Homo Disparitus, le livre du journaliste Alan Weisman qui raconte la planète Terre sans l’homme, ne condamne pas non plus internet:

«Je bénis le net tous les jours quand j’écris, quand je fais des histoires. Ça me permet de gagner du temps, c’est un outil magique. Pareil pour l’ordinateur. Mais, en même temps, je crois que l’on est tous conscients d'avoir trop délégué. Par exemple, aujourd'hui, prendre un avion, c'est faire le boulot de la compagnie, réserver sur internet son vol, utiliser des bornes, peser soi-même ses bagages. Les gens disparaissent physiquement et on se retrouve seuls face à des machines. Je trouve ça extrêmement choquant: notre société nous donne à voir son propre effritement. C’est quand même étonnant, l’image d’une société grisée par sa propre productivité, non? À terme, on peut basculer dans le virtuel sans s’en rendre compte. On va bientôt avoir une puce électronique comme les chats. On est en train de se foutre à poil sans résister, un sourire béat aux lèvres! Il y a déjà des types qui se sont greffés des logiciels, des espèces de capteurs.»

Bilal fait notamment référence à Liviu Babitz qui s’est accroché à la poitrine un boîtier qui vibre dès qu’il est dans la direction du nord magnétique.

«Une forme de paresse»

«Certains me disent que je suis dans la nostalgie, que c'est la revanche des vieux, remarque le dessinateur. Mais ce n’est pas le cas. En cas de bug numérique, on est obligé de ressortir des vieux avions… qui est encore capable de les piloter? Il y a aussi le sujet de la mémoire. Les vieux auront un cerveau développé au XXe siècle avec un système de fonctionnement qui vient du XIXe siècle, on emmagasine par le biais de la lecture, on note, on fait des tests. Ces choses tendent à disparaître, on étudie différemment, on stocke ailleurs, plus forcément dans son cerveau mais dans un disque dur, en se disant que ça reste au chaud. Pareil pour les numéros de téléphone… Oui, cette dépendance est inquiétante, elle induit une forme de paresse.»

The Private Eye et Bug constituent ainsi des manières intelligentes de tirer la sonnette d’alarme. Quant au cataclysme définitif, celui qui ferait disparaître en un clic internet, on va inconsciemment le craindre. Peut-être que c’est en évoquant cette perspective que les parents feront peur à leurs enfants? À moins que ce big-bang numérique appartienne à la même catégorie des peurs moyenâgeuses que le bug de l’an 2000. Les millenials l’ignorent forcément mais le 1er janvier 2000 les spécialistes avaient prédit que les ordinateurs, pas préparés à ce troisième millénaire, allaient perdre la boule. Dingue, non?

Vincent Brunner Journaliste

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