France

Noël chez les illuminés

Temps de lecture : 7 min

Certains passionnés d'illuminations de Noël fédèrent des milliers de visiteurs dans leur jardin, quand d’autres s’affrontent à la télévision. Pendant ce temps, la planète tire la gueule. A-t-on perdu la boule?

Christmas House Lights, Port Coquitlam BC Canada | MartialArtsNomad.com via Flickr CC License by
Christmas House Lights, Port Coquitlam BC Canada | MartialArtsNomad.com via Flickr CC License by

Jean-Claude a failli renoncer cette année. Mais la tonne de courriers et coups de fil reçus, ajoutés à une intervention du maire, ont eu raison de lui. Pour la 17e année consécutive, l’Isérois de 70 ans a réouvert le 3 décembre sa ferme aux 1.000 lumières. «On était en manque de bénévoles, se souvient-il. Mais quand on a dit qu’on arrêtait, ça a été une grosse catastrophe, un tsunami.»

C’est que Jean-Claude Guerguy est une célébrité à Fitilieu –commune de 1.800 âmes– et un habitué des journaux locaux. Dans son jardin de 2.000 m², il crée chaque année un véritable Disneyland de Noël, mêlant crèche géante, guirlandes lumineuses, girafe grandeur nature ou encore pirates et indiens. Oui, il y a de tout dans son décor, mais ça marche: 20.000 visiteurs déambulent dans la ferme en un mois.

Jardin scintillant à en faire éclater la rétine

Le succès est un peu plus confidentiel chez Denis. Mais l’ancien agent de maîtrise l’assure, sa popularité fait grincer des dents certains voisins: «Une fois, on a dû fermer la rue à la circulation tellement il y avait de monde.» À La-Fare-les-Oliviers dans les Bouches-du-Rhône, ce pré-retraité mise lui sur le show son et lumière. Il synchronise une dizaine de chansons, de «Jingle Bells» à «La Reine des Neiges», avec l’allumage de 35.000 LED réparties sur 160 guirlandes, statues et objets divers. Que l’on se délecte de la magie de Noël ou qu’on hurle à la ringardise, le résultat attire l’œil. Et la télévision.

Denis Palmerini a déjà refusé cinq fois de participer à la nouvelle émission de Valérie Damidot, «Mon plus beau Noël». L’animatrice qui a appris le mot «maroufler» à toute la France a débarqué cet hiver sur TF1.

Au même moment, la chaine 6ter rempile pour une quatrième saison de «Christmas Battle», une émission américaine de concours de décorations de Noël.

Au programme de la papesse du dégagement des angles, une nouvelle guerre du bon goût. Repas, décoration, illuminations et même esprit de Noël sont jugés tous les soirs. Après «Un Dîner presque parfait», «4 mariages et une lune de miel» ou «Bienvenue chez nous», le petit écran nous offre une nouvelle occasion de nous tirer dans les pattes. «La vie est vacharde», se justifiait récemment Valérie Damidot sur France Inter. Et «Mon plus beau Noël» condense en 45 minutes tout ce que notre quotidien porte de sournoiserie, une coupe de champagne à la main.

C’est d’ailleurs ce qui a découragé Denis comme Jean-Claude, plus branchés kiff entre amis que concours de «charpies», lâche l’Isérois. Il n’y a pas de couteau à viande? Scandale. Le sapin est en synthétique? Hérésie. «Il faut que tout soit parfait», résume une candidate dans le premier épisode.

Aux oubliettes la charité de Noël, le partage, le plaisir. Tant qu’à faire de Noël une compétition, c’est peut-être ça qu’on devrait mettre en balance. Vous avez réussi à ne pas envoyer une tranche de saumon fumée à la gueule de votre tonton facho? Cinq points. Vous acceptez de faire 6h de train pour passer une nuit chez papi? Six points.

«Noël, c’est moche, c’est triste, c’est cher», résumait une Sonia Devillers fataliste face à Valérie Damidot.

Noël, c’est aussi le royaume du kitsch. Quelques semaines dans l’année où on peut lancer un Mariah Carey dans l’open-space sans se faire exclure des pots du vendredi. Une parenthèse doucereuse pendant laquelle le hipster caresse son pull moche et l’ado en crise accepte de porter des oreilles de renne. Un moment où Jérémy, candidat de «Mon plus beau Noël», se gargarise face caméra de son jardin scintillant à en faire éclater la rétine. «C’est Vegas» en Champagne-Ardennes. Le comble du ridicule pour ses concurrents.

«C’est cher, mais je préfère ça que partir en vacances»

Comme Jérémy, Denis ou Jean-Claude, ils sont pourtant de plus en plus nombreux à allumer leur jardin pour les fêtes, souvent poussés par leur commune.

Si les villes investissent des centaines de milliers d’euros dans les rues –la palme revient à Nice, qui met 900.000 euros dans ses illuminations de Noël–, beaucoup financent en plus des concours réservés aux particuliers.

Colmar prévoit la rondelette somme de 7.000 euros pour les gagnants. Palavas-les-Flots dans l’Hérault mise sur les bons Ikea d’une centaine d’euros. Si vous gagnez le concours lancé sur Instagram à Poitiers, vous aurez la possibilité de repartir avec une perche à selfie. Et la satisfaction d’avoir propagé cette si politisée «magie de Noël».

En Provence, Denis a initié une dizaine de personnes à son art. «Tu m’as rendu fou avec ta vidéo», lui a lancé un de ses convertis, ébahi devant son compte Youtube. Un anonyme lui a même laissé un appel à l’aide dans sa boîte aux lettres. «Père Noël, comment tu fais ça?». «Alors je suis allé chez lui et je l’ai aidé à commander tout le matériel», raconte-t-il, fier de son coup.

En plus des six mois par an à réparer ou construire son matériel, le cinquantenaire investit annuellement environ 500 euros dans ses illuminations. Plus deux euros de facture d'électricité pour trois heures d’allumage.

Jean-Claude, le chef de ferme, n’est pas homme de chiffres mais glisse au débotté: «Ça nous coûte énormément. La mairie nous a proposé une subvention mais on a refusé, on veut rester indépendants.» «C’est cher, mais je préfère ça que partir en vacances», balayait un internaute du Plus en 2015. Pour les deux bénévoles, le hobby s’est mué en quasi don de soi. Quand le premier met son jardin à disposition du Téléthon, le deuxième a monté une association pour cadrer son succès.

Aux États-Unis, Richard Holdman, lui, en a fait un business lucratif. En 2009, la vidéo de sa maison irradiée sous un «Amazing Grace» version techno a été vue plus de 40 millions de fois.

En 2012, Holdman a senti le filon et s’est tourné vers plus grand. Cet habitant de l’Utah a ouvert un parc comprenant un million et demi de lumières. Pour 25 dollars, les Américains peuvent s’offrir un véritable safari de Noël. Bien au chaud dans sa voiture, on slalome entre les sapins clignotants, on roule sous les arches lumineux. Un décor à faire saliver TF1. Et à faire pâlir les associations de défense de l’environnement.

Toujours plus de LED

Selon l’Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie (Ademe), les particuliers sont responsables, en France, des deux tiers de la consommation liée aux illuminations de Noël. Les émissions de CO2 générées par les éclairages de fin d’année sont estimées à 10.000 tonnes par an.

Aux États-Unis, des chercheurs ont calculé que les lumières de Noël consomment plus que l’Éthiopie en un an.

Alors bien sûr, les LED ou diodes électroluminescentes ont changé la donne. C’est d’ailleurs l’argument numéro un de tout dingue d’éclairage. «Chez moi, ce sont les gaufriers installés pour les visiteurs qui consomment le plus», note Jean-Claude Guerguy.

Christine Blachère, héritière de l’empire éponyme spécialisé dans les illuminations, le répète à tour d’interview. À Paris, les lumières des Champs-Élysées pour Noël ne coûteraient, grâce aux LED, que 500 euros sur deux mois. C’est aussi le conseil pratique que Valérie Damidot donne aux deux millions de téléspectateurs qui la suivent chaque soir: «La LED, c’est une bonne solution», répond l’animatrice devant le jardin d’un candidat où serpentent 300 mètres de câbles électriques.

Le problème avec les LED, c’est qu’elles sont comme les yaourts allégés. On nous dit que ça consomme moins, alors on en met plus. Anne-Marie Ducroux, présidente de l'Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l'Environnement Nocturnes (ANPCEN) explique: «Contrairement à ce qu’on pense, on a plus de pollution lumineuse avec les LED [...]. Moins le kw/h est cher, plus les gens en installent.»

L’ADEME alerte aussi sur cet «effet rebond». «Tout le monde peut constater la multiplication de ces décorations, en ville comme sur les balcons de particuliers», assure l’agence.

Pollution lumineuse

Des recherches présentées par la revue scientifique Science Advances en novembre confirment les théories des deux organismes. «À l'échelle mondiale, les diminutions locales [de consommation énergétique grâce aux LED] sont compensées par l'augmentation de l'éclat dans d'autres zones, concluent les chercheurs, très probablement en raison de l'installation d'un éclairage supplémentaire. Les baisses de coût permettent une utilisation accrue de la lumière dans les zones qui étaient auparavant non éclairées, modérément éclairées ou allumées uniquement en début de soirée.»

Sans vouloir se faire taxer de rabat-joie, l’ANPCEN prône la mesure et la pédagogie pour les éclairages de Noël. Depuis 20 ans, la lumière artificiellement émise la nuit a augmenté de 94%. «On n’a pas besoin d’en rajouter, souffle Anne-Marie Ducroux. Si 66 millions de Français éclairent leur jardin pendant deux mois, ça a des conséquences.»

En plus de déranger les voisins ou de gêner l’endormissement, la folie lumineuse bouscule les animaux. Certaines espèces vont être abusivement attirées par les lumières artificielles, quand d’autres seront repoussées. Exemple: là où des insectes pourraient envahir vos guirlandes –comme ils le font sous les lampadaires–, des mammifères y verraient une barrière infranchissable. Mais à Noël, le renne, apparemment, on le préfère en guirlande qu’en chair et en os.

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Christine Laemmel Journaliste indépendante

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