Histoire / Monde

Ce dont il faut parler lorsque nous parlons de Donald Trump

Temps de lecture : 7 min

Je n'ai jamais eu aussi peur de la réaction des Américains si jamais un gouvernement autoritaire et meurtrier venait à prendre le pouvoir

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 décembre 2017. | Saul Loeb / AFP
Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 décembre 2017. | Saul Loeb / AFP

Ces derniers jours, les raisons de se réjouir du malheur d'autrui n'ont pas manqué. Bon nombre de mes amis semblent saisis par l'euphorie. Ce que je comprends. Michael Flynn, l'ancien Conseiller à la sécurité nationale, a été inculpé et pourrait finir en prison. Donald Trump s'est peut-être incriminé tout seul dans un énième tweet impulsif. Si l'éventualité d'une procédure de destitution demeure lointaine, les probabilités sont bien plus élevées aujourd'hui qu'il y a encore quelques semaines. Nous n'en sommes pas encore au début de la fin, mais il est possible que nous voyons un jour cette période comme la fin du début.

Reste que je ne me sens ni excité ni transporté par une joie mauvaise. À l'inverse, plongé dans le genre d'étranges sautes d'humeur qu'une année avec Trump aura été si prompte à susciter, me voici profondément triste.

Triste que des menteurs et des opportunistes patentés comme Flynn aient été –et soient encore, ne nous faisons pas d'illusions– en charge de nous gouverner.

Triste que toute la perfidie que l'on sait aujourd'hui graviter autour du cœur du pouvoir n'ait que peu d'influence sur l'avis que mes concitoyens se font du président.

Triste que les Républicains de base que le déficit fait cauchemarder depuis des décennies brûlent tellement de servir la soupe aux milliardaires qu'ils s'apprêtent à voter une réforme fiscale susceptible de creuser énormément le déficit.

Triste que l'embauche de Sebastian Gorka comme conférencier par l'Heritage Foundation marque une nouvelle abdication de l’establishment républicain au profit des trumpiens.

Triste que près de la moitié des électeurs de l'Alabama en viennent probablement à voter pour un gars banni d'un centre commercial pour sa manie d'accoster des adolescentes.

Triste que l'éventualité d'une guerre nucléaire avec la Corée du Nord –sans doute peu probable, mais toujours davantage que n'importe quelle autre confrontation nucléaire depuis la fin de la Guerre froide– ne semble pas mettre la puce à l'oreille de tous les députés et sénateurs américains qui, en privé, pestent et grognent contre l’irrationalité de Donald Trump.

Et triste, aussi, que tout le monde n'ait pas encore saisi la gravité de la séquence politique que nous traversons actuellement.

Imaginons le pire

Si ces deux dernières années ont été chaotiques et cacophoniques, on peut en tirer une leçon douloureusement claire: que nous ne cessons de croire à l'existence d'une protection quelconque contre la dégradation totale de notre système politique. Et que nous avons tort, encore et toujours. Et pourtant, nous sommes persuadés qu'un tel rempart est en place et qu'il empêchera la folie de survenir. Si Trump décide de virer Robert Mueller, refuse le résultat de l'élection de 2020 ou veut lancer un missile nucléaire sur la Corée du Nord, quelqu'un l'arrêtera.

Possible. Si la nuit semble la plus noire juste avant l'aurore, alors le soleil ne tardera pas à se lever. Mais nous devons aussi envisager cette possibilité: que les mécanismes d'auto-correction sur lesquels nous fondons nos espoirs pour l'avenir puissent se révéler aussi inopérants qu'ils l'ont été par le passé. Et vu le riche nuancier d'horreurs qui pourrait s'ensuivre ces prochaines années, l'idée à de quoi faire frémir.

Mais c'est une autre pensée, un peu moins tangible, qui me trotte dans la tête ces dernières semaines. Elle semblera, j'en suis sûr, étrange voire mélodramatique à la plupart des Américains. Mais en tant que juif ayant grandi en Allemagne, c'est une idée qui m'accompagne depuis l'enfance. Une idée qui s'était peu à peu estompée à mesure que mes années passaient aux États-Unis et que les horreurs du Troisième Reich s'enfonçaient dans le lointain de l'histoire.

Notre époque politique est pathétique

Cette question est la suivante: que ferions-nous –vous, vous et moi– si un gouvernement meurtrier arrivait au pouvoir? Est-ce qu'on cacherait ses victimes? Est-ce qu'on regarderait ailleurs? Est-ce qu'on collaborerait? Et voici la réponse qui m'aura obsédé ces dernières semaines: à voir la pusillanimité qui s'étale autour de nous, autant ne pas trop se fier à nos politiques, à nos voisins ni à nos amis. Et même ne pas être trop sûrs de nos propres réactions.

De prime abord, la comparaison semble ridicule. Trump n'est pas un fasciste et ses actions n'ont absolument rien à voir avec les atrocités nazies. S'il est tentant d'assimiler le plus horrible de nos présidents au plus atroce de tous les leaders politiques de l'histoire, cela nous pousse à mal comprendre les nazis et à porter atteinte à la mémoire de leurs victimes.

Cette question est la suivante: que ferions-nous –vous, vous et moi– si un gouvernement meurtrier arrivait au pouvoir?

Mais d'un autre côté, c'est parce que les différences entre le passé et le présent sont si conséquentes que la comparaison pourrait être instructive. Oui, les collaborateurs des nazis ont pris part à des crimes incomparablement plus graves, mais ils faisaient aussi face à des dangers autrement plus terribles. En 1933, les conservateurs allemands résistant à Hitler risquaient d'être envoyés en camp de concentration. En 2017, les conservateurs américains qui résistent à Trump risquent de perdre une élection ou une place sur les plateaux de Fox News. Que nous acceptions de nous compromettre pour des maux bien plus anodins et des raisons bien moins essentielles rend notre époque politique d'autant plus pathétique. Ce qui n'enlève rien, bien au contraire, au caractère déprimant des jugements moraux que nous pouvons en tirer.

En tant que personne de gauche, il est aussi tentant de se dire qu'une telle pleutrerie ne se retrouve qu'à droite. Si des gens comme Lindsey Graham ou Paul Ryan se sont vendus si facilement, n'est-ce pas parce que leurs principes ont été depuis toujours en phase avec ceux du président? Ou pire encore, parce qu'ils n'ont jamais eu de principes dignes de ce nom?

Coopérer avec l'autoritarisme

Il y a une grande part de vérité dans ce qui précède. Mais croire que la droite peut pencher vers l'autoritarisme à cause de ses idéaux égoïstes ou hiérarchiques, tandis que la gauche serait vaccinée contre une telle ignominie grâce à ses idéaux de liberté et d'égalité est malheureusement trop simpliste. Après tout, au cours de l'histoire, des gens tout à fait convenables aux valeurs parfaitement admirables n'ont cessé de coopérer avec l'autoritarisme. Dans les années 1950, une grande partie de la gauche occidentale glorifiait Joseph Staline. Dans les années 1960, elle faisait les yeux doux aux Viêt-congs et à Mao Zedong; dans les années 1970, à Tito et aux Khmers rouges; dans les années 1980, au régime baasiste irakien et au régime islamique iranien; dans les années 1990, aux bouchers des Balkans et aux Zapatistes du Mexique; dans les années 2000, aux dictateurs d'Amérique latine et aux terroristes du Hezbollah. Et dans les années 2017, à Bachar al-Assad et à Vladimir Poutine.

Nous sommes tous –progressistes autant que conservateurs, Britanniques autant qu'Américains et Allemands, noirs autant que blancs, juifs autant que musulmans et chrétiens– capables de lâcheté, de perfidie, d'hypocrisie et de veulerie

Et même l'opposition de la gauche au fascisme en bonne et due forme n'a pas été, comme le montre Nick Cohen dans What’s Left, aussi évidente que nous aimons à le croire. Ce n'est pas pour rien si George Orwell passera la Seconde Guerre mondiale à se demander lesquels de ses camarades allaient collaborer avec les nazis en cas d'invasion de la Grande Bretagne. Pendant les années 1930, George Lansbury, leader du parti travailliste, était si opposé au réarmement qu'il allait finir par tresser des lauriers à Adolf Hitler. («Hitler», se pâmera-t-il après l'avoir rencontré «me paraît si dénué d'ambitions personnelles;[...] j'aurais aimé me rendre à Berchtesgaden et profiter de sa compagnie plus longtemps. M'est avis que la chrétienté dans son sens le plus pur pourrait avoir une chance avec lui»). Si l'histoire nous apprend la moindre chose, c'est que nous sommes tous –progressistes autant que conservateurs, Britanniques autant qu'Américains et Allemands, noirs autant que blancs, juifs autant que musulmans et chrétiens– capables de lâcheté, de perfidie, d'hypocrisie et de veulerie.

Dans le recueil de nouvelles de Nathan Englander, Parlez-moi d'Anne Frank, deux femmes se demandent si leurs maris respectifs les cacheront en cas de deuxième Holocauste. D'abord, c'est Deborah qui mobilise son mari «Bien sûr qu'il le fera», dit-elle, avant de le serrer dans ses bras. Puis c'est au tour de Mark et de Shoshana:

«Est-ce que je te cacherais?», demande [Mark]. Et pour la première fois de la journée, il tend la main, comme le ferait ma Deb, et met sa main dans celle de sa femme. «Est-ce que je te cacherais, Soshi?»

Et vous devinez que Shoshana pense à ses enfants, même si cela ne fait pas partie du scénario. Vous devinez qu'elle a changé de rôle dans sa tête. Et elle dit, après une pause, oui, mais sans rire. Elle dit oui, mais pour lui et pour nous cela sonne pareil, alors il lui demande et lui demande encore. Mais pourquoi est-ce que je le ferais pas? Pourquoi est-ce que je ne te cacherais pas? Même si c'était une question de vie ou de mort –même si en t’épargnant ils me tueraient pour cela? Est-ce que je te cacherais?

Shoshana retire sa main.

Elle ne le dit pas. Et il ne le dit pas. Et parmi nous quatre, personne ne dit ce qui ne peut être dit –que cette femme pense que son mari ne la cachera pas. Que faire? Qu'en faire? Et nous restons là, emprisonnés dans ce cagibi. Effrayés à l'idée d'ouvrir la porte et de libérer ce que nous avons caché à l'intérieur.

Difficile d'imaginer les gens qui nous entourent être capables d'une telle vilenie

Étudier l'histoire, c'est pouvoir réciter d'innombrables exemples d'individus qui semblaient tout à fait convenables par temps plat politique et qui sont devenus les pires des monstres avec le déferlement de la tempête. Mais parce qu'une telle transformation semble si incompréhensible –parce qu'il est si difficile d'imaginer les gens qui nous entourent être capables d'une telle vilenie– alors il est toujours tentant de rejeter ces leçons et de se dire qu'elles ne s'appliquent pas à nous. Oui, cela s'est passé là, là et là, mais cela peut-il réellement nous arriver? À nous?

Au vu des dernières semaines, des derniers mois et des dernières années, je crains que la réponse soit évidente. Nous sommes encore très loin de la dictature. Les États-Unis ne sont pas près de s'enfoncer dans la guerre civile ou de devenir un champ de cadavres. Mais si c'est le cas, c'est grâce à notre prospérité et à nos institutions, pas au courage et à la moralité de nos dirigeants –ni de nos voisins, de nos conjoints ou de nous-mêmes. Et, du moins à mon sens, c'est là une petite et furtive partie de ce dont il faut parler lorsque nous parlons de Donald Trump.

Yascha Mounk Chercheur à l'université de Harvard

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