France

Comment tuer (un peu plus) Calais? Avec un centre Leclerc

Temps de lecture : 5 min

Tandis que des élus demandent un moratoire sur le développement des zones commerciales, la maire de Calais s’apprête à porter un coup fatal à son centre-ville en aménageant 17 hectares de «boîtes à chaussures». Pour le bien de sa ville et en fanfare, évidemment…

Capture Google Street View
Capture Google Street View

Madame la maire affiche un visage satisfait et un large sourire. Point de liaison avec la Grande-Bretagne grâce à son port et au tunnel sous la Manche, sa ville, Calais (près de 77.000 habitants), est surtout connue depuis des années pour sa «Jungle». Bientôt, l'élue Les Républicains, Natacha Bouchart, en est convaincue, on parlera enfin de la commune pour sa «Rivière neuve». Rivière neuve, c’est le nom d'un grand projet de zone commerciale. Pardon, de «parc d’activité». La maire en est fière. Il faut dire qu’à Calais on ne voit pas tomber tous les jours du ciel 40 millions d’euros. Alors quand un événement pareil arrive, ça se fête!

Peu importe que l’investissement soit entièrement dédié à l’aménagement d’une énième zone commerciale et que la moitié soit consacrée à l’implantation d’un Leclerc. Après tout, la chaîne de distribution finance l’opération. C’est bien la moindre des choses qu’elle se serve en premier! Les autres hypermarchés, déjà présents sur la ville, mais aussi leurs employés, font grise mine depuis l’annonce. Les temps sont difficiles. Le gâteau de la consommation se réduit un peu plus chaque année sur la ville. Alors, forcément, l’annonce d’un nouveau concurrent n’est pas accueillie de gaieté de cœur.

La tête de l'emploi

En fait, c’est surtout Carrefour qui l’a mauvaise. Il est le plus proche de Rivière neuve. Il sera donc le plus impacté. Qu’à cela ne tienne. Natacha Bouchart n’aime pas les mauvais coucheurs. En pareilles circonstances, personne n’a le droit de bouder son plaisir. Le directeur de Carrefour a donc dû se prêter, bon gré, mal gré, à une séance photo avec madame la maire et son futur concurrent de chez Leclerc. Regard fixe, sourire crispé. Qu’importe. Clic clac, c’est dans la boîte.

Le Carrefour mi-voix à Calais I via Google Street View

Sur Facebook, Natacha Bouchart s’est empressée d’annoncer l’événement: «Ce matin, nous avons présenté la création d'un grand ensemble commercial de 17 hectares sur la zone de la Rivière Neuve. Brico Dépôt, déjà implanté, a aussi confirmé son intérêt pour intégrer le projet. 400, c'est le nombre d'emplois qui seront créés

En fait de 400 emplois, le chiffre pourrait n’être que de 200. À moins, comme l’affirme un autre article, qu’il n’avoisinne plutôt les 500. Peut-être faut-il distinguer emplois générés par le chantier et emplois pérennes… Peut-être ces chiffres demandent-ils à être affinés en fonction de différentes hypothèses qui mériteraient d’être clarifiées. Mais on ne va pas finasser pour si peu. Et pourquoi pas, tant qu’on y est, évoquer les licenciements que cette nouvelle concurrence suscitera inévitablement! Mieux vaut s’attarder sur le programme de Rivière neuve. Ça c’est du concret, du solide, du sûr.

Il y aura de la place pour tout le monde

Après tout le futur hyper ne fait que 6.000 mètres carrés et la zone compte 17 hectares. Autant dire qu’il y aura de la place pour tout le monde. Outre Brico Dépôt –qui, rappelons-le quand même, est «déjà implanté»–, l’opérateur prévoit d’accoler à son hyper une galerie commerciale avec une «quinzaine de concepts spécialisés Leclerc», comme Le Manège à Bijoux, la parfumerie Une Heure pour Soi, un centre auto Leclerc et une parapharmacie Leclerc.

À ce premier ensemble de 15.000 m², s'ajoutera un espace de restauration de 500 m² et une surface commerciale complémentaire de 3.600 m², ouverte aux autres enseignes spécialisées. Faites les comptes, et vous verrez qu’il reste de la place pour accueillir plein d’autres commerces. Ce n’est donc qu’un début. D’autres surprises attendant sans doute les Calaisiens. Ils sont habitués. Natacha Bouchart n’en est pas à son premier coup. C’est même une élue plutôt volontariste.

Et ce n'est pas le travail qui manque. Si, depuis la Tour du Guet, datant du XIIIe siècle et haute de 38 mètres, il est possible d’admirer une magnifique vue à 360° sur la ville de Calais, soixante marches plus bas, le décor est un peu moins grandiose. Le taux de vacance commerciale de Calais est l’un des plus importants en France: plus de 15% des commerces sont inoccupés.

Àvendre à Calais I Via Google Street View

Un classement du Figaro sur le dynamisme des communes de plus de 50.000 habitants a même classé la ville bonne dernière. Déserté par les commerçants mais également par ses habitants, le centre meurt à petit feu. Les pancartes d’annonces de location ou de vente fleurissent un peu partout faisant régner sur la ville une sensation de déprime générale.

Le centre-ville? Quel centre-ville?

Natacha Bouchart prend la décision en 2014 de racheter le centre commercial des 4B situé en centre-ville pour éviter une fermeture pure et simple. Le centre est alors en plein naufrage. Le taux de vacance avoisine 50% et accuse une perte incroyable de 37.999.999 euros (un chiffre comme ça, cela ne s’invente pas). Autant dire que, même pour un euro symbolique, son propriétaire était soulagé de se débarrasser d’un tel boulet. Et pour faire bonne mesure, Natacha Bouchart accompagnait cette reprise d’un plan de relance du centre-ville de Calais d’un montant de 1,4 million.

On est loin des 40 millions de Rivière neuve mais, dans le cas présent il s’agit d’argent public, ce qui, pour une ville comme Calais, représente quand même une sacrée somme. Mais une question surgit: cet investissement-là, sur le centre-ville, ne risque-t-il pas de se révéler inutile face monstre qui est sur le point de naître en marge de la ville? Après tout, si la zone commerciale menace les autres grandes surfaces, elle jette une ombre sur l’avenir du centre-ville et de son centre commercial 4B.

Le centre commercial 4B - Via Google Street View

C’est d’ailleurs pour endiguer cette concurrence anarchique des zones commerciales périphériques que des élus réunis au sein de l’Association Centres villes en Mouvement réclament aujourd’hui un moratoire au gouvernement. Un récent article du Monde tirait également la sonnette d'alarme:

«En moyenne, 11,3% des commerces de centre-ville en France étaient déserts en 2016, contre 7,2% en 2012. Le phénomène s’accentue en 2017 avec 11,7% de vacance, selon les données de la Fédération pour l’urbanisme et le développement du commerce spécialisé Procos, que Le Monde publie en exclusivité. Cet institut a recensé le nombre de commerces vides en 2016 dans 190 centres-villes, 703 parcs d’activité commerciale, et 691 centres commerciaux dans toute la France. Le constat? Alarmant.»

Bien conscient du problème, l’État n’a pas dit non. En tout cas, le ministre de la Cohésion des territoires Jacques Mézard s’est dit ouvert à ce scénario sur les villes où la vacance commerciale atteint ses plus hauts niveaux. À croire que la maire de Calais ne se sent pas concernée. Natacha Bouchart en est-elle consciente? Si oui, madame la maire est pour le moins cynique. Si non, elle devrait s’informer et pourrait revenir sur sa décision. Après tout, le permis de construire n’est pas encore délivré. Tout est encore possible. Le pire comme le meilleur. La résilience comme une poursuite de la descente aux enfers. Quelques centaines d'emplois en périphérie, oui, mais à quel prix?

En savoir plus:

Franck Gintrand Président de l'institut des territoires

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