Sports

Les 7 péchés capitaux de Bernard Laporte

Temps de lecture : 8 min

Alors que le XV de France est au plus mal, le président de la Fédération Française de Rugby clive l'ovalie.

/
Bernard Laporte à Londres, le jour de la désignation de la France pour l'organisation de la coupe du monde de rugby de 2023, le 15 novembre 2017. | Adrian Dennis / AFP

Renvoyé devant le parquet par le ministère des Sports pour l’affaire de favoritisme présumé envers Montpellier, le club de Mohed Altrad, Bernard Laporte est plus controversé que jamais, un an à peine après son élection à la présidence de la Fédération française de rugby… Portrait en 7 points du boss du rugby français.

1. Bernard Superman Laporte

L’accident de la route dont il est victime à l’âge de 20 ans marque le tournant de sa vie. Sorti du coma, Bernard Laporte poursuit sa carrière de rugbyman à la stupéfaction des médecins qui le pensent perdu pour le ballon ovale. Sa bonne étoile, née à la suite de cet épisode fâcheux, brille depuis lors. Son bagou fait le reste, qui séduit les puissants. Au Stade français, Max Guazzini succombe au charme de ce Rastignac qui envoûte le vestiaire. Laporte le lui rend bien en gagnant le Bouclier de Brennus 1998.

Deux ans plus tard, Bernard Lapasset, alors président de la FFR, lui confie le XV de France. Les Guignols, si influents, lui offrent sa marionnette. Fin 2007, Nicolas Sarkozy l’impose comme Secrétaire d’État aux Sports. L’ovni de Gaillac plane dans les coulisses du pouvoir. Son carnet d’adresses devient tentaculaire: des hommes politiques, des chefs d’entreprises, des avocats, des magnats de la publicité, de la communication et des médias s’entichent de l’ancien agent France Télécom. Comme il marche sur l’eau, Laporte passe entre les gouttes des affaires évoquées par la presse. S’estimant alors invicible, et dopé tout récemment par l’obtention de la Coupe du monde 2023, il attendait ces derniers jours avec «beaucoup de sérénité» le rapport de l’Inspection générale de la Jeunesse et des Sports. Saisi par Laura Flessel, la ministre des Sports, le parquet décidera maintenant de perpétuer ou non la baraka.

2. Les médias c'est bien, mais quand il disent du bien


Depuis les révélations du JDD à la mi-août, l’affaire Altrad-Laporte se lit au travers de lignes éditoriales fort différentes, assurément bien délicates à déchiffrer pour les profanes. Homme de réseaux, Bernard Laporte, ancien consultant de TF1, a de l’entregent, sinon des amitiés fidèles, jusqu’au sein des rédactions. Ainsi par exemple de l’ancien joueur Denis Charvet, consultant sur RMC, avec lequel il est associé dans plusieurs affaires. Il se trouve aussi assisté depuis des mois par des spécialistes de la communication de crise. Le quotidien sportif L’Équipe est ainsi l’un des rares à ne pas avoir été happé par les recommandations de l’agence Majorelle, pilotée par Anne Hommel, l’ancienne attachée de presse de Dominique Strauss-Kahn et d’Ali Bongo. Sous contrat avec la FFR, cette agence s’est occupée du dossier France 2023 et des apparitions médiatiques de Laporte. Éléments de langage, relecture systématique avant parution des interviews de Laporte parues dans la presse écrite, identification de journalistes «influenceurs», argumentaires méticuleux (sur l’insécurité en Afrique du Sud par exemple, à propos de laquelle elle a fait circuler des chiffres repris en l’état par plusieurs rédactions), elle a remis cent fois le métier sur l’ouvrage pour mieux contrôler certains titres. D’autres journaux, eux, ont des relations commerciales avec la FFR. Un exemple parmi d’autres: Midi Olympique, appartenant au groupe La Dépêche, compte la férédation et le groupe Altrad parmi ses annonceurs. «Midol» détient aussi le marché de l’édition des programmes de matchs du XV de France et sévit dans l’événementiel via ses Oscars, pour le bon fonctionnement desquels la bienveillance de la FFR est de mise, notamment lorsqu’il faut y inviter les Bleus en période de tests-matchs. Quant à la Fondation Groupe Dépêche, présidée par Marie-France Marchand-Baylet, elle est liée avec Altrad par un partenariat.

3. Un entourage clivant

La victoire de France 2023 a été présentée comme celle de Bernard Laporte. Mais quelle part du succès faut-il au fond attribuer à l’ex-entraîneur de Toulon? Son fait d’arme a été de trouver en Mohed Altrad le financeur de la campagne, ces 1,5 million d’euros en contrepartie desquels le nom du groupe montpelliérain est apparu sur le maillot du XV de France. Pour mémoire, quelques jours auparavant, il avait signé le contrat d’image avec Altrad qui fait aujourd’hui peser sur lui le poids du soupçon. Le véritable architecte du triomphe inattendu de France 2023, après la recommandation de World Rugby en faveur de l’Afrique du Sud, se nomme en réalité Claude Atcher, le directeur de la candidature pour l'organisation de la Coupe du Monde 2023. Si Laporte a incarné la candidature française jusque dans le court-métrage promotionnel autocentré sur sa personne c’est pourtant bien la science du lobbying de l’Aveyronnais, déjà pourvoyeur de la compétition pour la France en 2007 et le Japon en 2019, qui a fait la différence. Atcher, quoique de réputation sulfureuse, est l’un des deux penseurs de Laporte, comme il fut autrefois celui de Lapasset.

L’autre stratège? Serge Simon. Pour beaucoup, il est ce dirigeant omnipotent par les méthodes duquel les salariés de la FFR en arrivent au burn-out. Vice-président aux multiples dossiers (le marketing, la communication, les équipes de France…), le bras droit de Laporte est aussi son cerveau. Artisans majeurs de la campagne électorale qui a conduit Bernie à la présidence de la FFR, Atcher et Simon comptent parmi les personnalités les plus clivantes du monde du rugby. Ils sont pourtant ceux sans qui Laporte ne serait jamais «monté» à Marcoussis. Il écoute donc en priorité leurs conseils et leurs doléances lorsqu’il doit prendre de grandes décisions.

4 . Bernard Lagaffe

Laporte est-il un gros gaffeur ou bien alors s’autorise-t-il tout? Il se pointe en tout cas en Mercedes lors d’une visite dans une école de rugby des Charentes, alors que BMW est l’un des grands partenaires de la FFR et l’anecdote est évidemment rapportée par la presse locale. Il humilie le député Michel Larive lors de son audition par la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale. Il annonce briguer un second mandat de président de la Fédération en 2020 alors qu’il n’a même pas bouclé sa première année, et dans les conditions que l’on sait. Il balance aux Bleus qu’ils n’ont pas le niveau international et que, s’il avait été aux commandes, la moitié d’entre eux n’auraient pas été sélectionnés. Il entraîne la FFR devant le tribunal administratif de Versailles, attaquée par la ville de Ris-Orangis et l’agglomération Grand Paris Sud Seine Essonne Sénart. Ces derniers demandent en effet 50 millions d’euros en réparation du préjudice subi lors de la rupture du contrat passé avec la Fédération dans le cadre du Grand Stade... Mais surtout, Laporte intervient partout, tout le temps. Le pire survient lorsque, au téléphone depuis Singapour, il exige du délégué d’un match de Nationale B que deux joueurs de La Seyne puissent être alignés en dépit du fait que leurs licences ne sont pas en règle. Tellement saugrenu que l’on en rirait si l’un des deux rugbymen en question, Julien Ory, n’était pas son associé dans une affaire de restauration à Six-Fours-les-Plages.

5. Patron bénévole mais...

Laporte, 53 ans, revendique le fait d’être un président de fédération bénévole. Il ne tenait qu’à lui de se salarier, même si cette pratique n’est pas coutumière dans une telle fonction. S’il ne l’a pas fait, ce n’est pas par dévouement aveugle à la cause fédérale. Simplement, en interne, il aurait nettement moins bien gagné sa vie. Par conséquent, il cherche des revenus ailleurs. Les 150.000 euros du contrat d’image signé avec Altrad, auquel il a prétendu avoir renoncé sans en avoir jamais apporté la preuve, participaient de cette logique.

Toutefois, l’essentiel des activités professionnelles de Bernard réside dans l’animation de conférences et autres séminaires, généralement pour les cadres du privé. Pour s’offrir Laporte, les boîtes paient le prix fort: 8.000 euros pour quatre heures avec Century 21 en mars dernier par exemple. Comment décroche-t-il ses contrats? Par le biais d’intermédiaires. Comme son agent de toujours, Serge Benaïm. Ou encore In Front, spécialiste suisse du marketing sportif. Homme d’argent, Laporte possède en outre une myriade d’affaires plus ou moins lucratives, dont le casino de Saint-Julien-en-Genevois. Président bénévole, certes, mais pas un «sans-dents».

6. Laporte président a oublié le Laporte candidat

Un an après son élection à la tête de la FFR, nombre de ses promesses de campagne ne sont pas tenues. Laporte avait promis que le Top 14 ne jouerait plus le dimanche mais le Top 14 joue toujours le dimanche. Laporte avait promis d’imposer des contrats fédéraux pour les internationaux mais ces contrats ne sont même pas à l’état d’embryon. Laporte avait promis de renégocier la convention FFR/LNR pour la période 2018-2023, discussion en faveur de laquelle la Ligue a fait un premier geste après la bérézina vécue par les Bleus face au Japon. Mais Laporte ne donne pas suite au motif proche que la LNR maintient contre la FFR une action en justice, pourtant parfaitement légitime, devant le tribunal administratif. Celle-ci porte sur la légalité d’une décision de réforme de la part de la FFR du report de deux matchs de la 21e journée du Top 14 2016-2017 décidé par la LNR, dont la rencontre Montpellier-Racing 92. A l’époque, Mohed Altrad, jouant de sa proximité avec la FFR, lui avait demandé d’exercer ce pouvoir, afin de préserver «l’intérêt général du rugby». En référé, le Conseil d’État a balayé cette requête. La FFR voudrait maintenant que la Ligue se rétracte, ce qu’elle ne fera pas, car elle attend une décision au fond quant à l’étendue du pouvoir de réforme des décisions d’une ligue professionnelle et aux conditions dans lesquelles il peut être exercé par une Fédération. En attendant, le projet de future convention, qui régit notamment le statut des joueurs internationaux, est à l’arrêt, comme si le XV de France moribond pouvait se permettre le luxe d’attendre…

7. Un président de fédé pas très fédérateur

En un an, Laporte a fait un ménage sans précédent à Marcoussis. Tous les directeurs de l’ère Camou ont quitté le navire, poussés par-dessus bord. Exit le directeur financier, celui du marketing et de la communication, le responsable du service juridique, et le directeur des projets sportifs. La plupart d’entre eux étaient en place depuis de longues années. Ils ont été plus ou moins remplacés par des proches de Bernie, qui n’ont pas tous su rétablir un équilibre harmonieux au sein de la Fédération. Privé de ses cadres, le personnel de Marcoussis vit sous une tension permanente. Les arrêts maladie ont poussé comme des champignons.

Tel un tank, Laporte n’a pas mesuré les dégâts qu’il a produit en réglant ses comptes sur un air de dégagisme. De manière générale, d’ailleurs, tous ceux qui n’étaient pas de son bord lors de sa campagne électorale se trouvent stigmatisés d’une manière ou d’une autre. Quand Marc Lièvremont est invité au Super Moscato Show, le talk de RMC qui fêtait ses dix ans à la mi-novembre, Laporte menace de quitter le plateau si l’ancien sélectionneur des Bleus reste là. Quand Vincent Merling, le président du club de La Rochelle, fait acte de candidature pour accueillir la rencontre des Barbarians contre les Maoris All Blacks le 10 novembre, Laporte met lui-même son veto. Pas de quoi apaiser les tensions dans un univers rugbystique en manque de sérénité.

En savoir plus:

Philippe Kallenbrunn Journaliste. Dernier livre publié: Peur sur le rugby (ed. Marabout, septembre 2017)

Newsletters

Perdre pour mieux gagner: l'étonnante stratégie de Philadelphie en NBA

Perdre pour mieux gagner: l'étonnante stratégie de Philadelphie en NBA

«TRUST THE PROCESS!»

Pourquoi le Qatar ne veut pas d'une Coupe du Monde 2022 à 48 équipes

Pourquoi le Qatar ne veut pas d'une Coupe du Monde 2022 à 48 équipes

Prévu pour 2026, l'élargissement du nombre d'équipes présentes lors du tournoi de football quadriennal pourrait finalement être testé dès 2022 par la FIFA. Ce qui est loin de réjouir le pays organisateur.

Pour les pom-pom girls, le harcèlement sexuel fait partie du job

Pour les pom-pom girls, le harcèlement sexuel fait partie du job

Payées pour plaire aux fans, elles doivent garder le sourire face aux agressions. 

Newsletters