FranceCulture

Il ne faudra pas rater l'hommage national à Johnny Hallyday

Philippe Boggio, mis à jour le 07.12.2017 à 17 h 42

Le choix des représentants de l'État pour l'hommage à rendre au chanteur sera lourd de sens. Et de conséquences.

Un bouquet de roses en hommage à Johnny Hallyday devant sa maison de Marnes-la-Coquette, le 6 décembre 2017. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP.

Un bouquet de roses en hommage à Johnny Hallyday devant sa maison de Marnes-la-Coquette, le 6 décembre 2017. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP.

Mourir peut attendre? Si seulement. Il arrive même, et cela peut tourner à la querelle de préséance, que deux disparitions de personnages importants se télescopent, la même semaine. L’une d’elles va forcément devoir s’incliner, rivalité d’absents, mettre un genou à terre –en quelque sorte– devant la force de l’autre, dans l’esprit du public. 

Ainsi, et cela vient d’être rappelé dans la presse, l’émotion consécutive au décès de Jean Cocteau, emporté par une crise cardiaque le 11 octobre 1963 en apprenant la nouvelle de la mort de son amie Édith Piaf, allait-elle pâtir des obsèques de la chanteuse, suivies au cimetière du Père-Lachaise par près de 40.000 personnes bouleversées.

Édith Piaf avait attiré à elle toute la charge sensible, cette semaine-là, et à l’heure de son propre enterrement, le poète avait ensuite manqué d’un peu de matière pour le lancement de sa renommée posthume. 

Séparer les genres

De la même manière, il est à craindre que l’onde mémorielle dans l’opinion, qui devait accompagner Jean d’Ormesson jusqu’à sa dernière demeure, ait été raccourcie par l’impressionnante déferlante de chagrin fraternel, familial, après l’annonce de la mort de Johnny, survenue 24 heures plus tard.

Question rivalité, il n’y avait pas pire malchance. La plus grande star française des temps récents, pleurée par les franges les plus larges du pays. «Monument du patrimoine national», et «homme hors du commun», comme cela a été répété –martelé même– mercredi. 

Mais était-ce une raison pour accueillir l’académicien, comme si l’on recherchait une forme de compensation, dans la cour la plus symbolique de la République? Pour organiser pour lui une cérémonie d’hommage national aux Invalides, présidée par le président de la République? Parce qu’alors, quoi, et où, pour Johnny? Si on allait aussi loin pour le premier de deux disparus, comment faire mieux encore pour le second, vainqueur écrasant à l’applaudimètre post-mortem?

Quelqu’un, au sommet de l’État, a peut-être choisi de séparer les genres. De ranger Jean d’Ormesson avec la norme classique, du côté des patriotes et des morts pour la patrie –auxquels on a toujours adjoint les écrivains– dans cette cour pavée des Invalides, où la nation s’est encore inclinée, ces dernières années, devant Simone Veil et les victimes du Bataclan. Puis d’inventer un hommage particulier, surdimensionné, pour le saltimbanque. Quelque chose de plus rock'n'roll.

Pour ne pas risquer de se voir reprocher d’avoir, jusque dans nos cimetières affectifs, encore une fois dessiné deux France –l’élitiste et la populaire–, Emmanuel Macron et les services de l’État ont intérêt à faire preuve d’invention, à travers un lieu et un instant magiques, et en musique!

Le parvis du Panthéon en concert, avec les deux Vieilles Canailles survivantes, Jacques Dutronc et Eddy Mitchell? Les Champs-Élysées transformés en une gigantesque surboum, sous l’égide du ministère de la Culture, lequel, pour l’occasion, renouerait avec la culture populaire? Un coin du ciel, encore, loué par la France aux dieux du rock?

Renouer avec un «récit national»

L’heure est plus grave qu’il n’y paraît, qu’il n’y paraissait encore, mercredi à l’aube. À travers leur attachement, désormais plus lourd à porter, pour Johnny Hallyday, beaucoup de Français se sont mis à parler d’eux-mêmes, de leurs jeunes années pour les plus vieux, et de la fonction bienfaisante que le chanteur a occupée dans leurs existences souvent malmenées.

La France paraissait assez énigmatique, depuis l’élection présidentielle, et comme en attente. La voilà qui renoue avec un «récit national» échevelé et sentimental, qui remonte les âges de la Ve République, à travers les modes musicales successives servies par son rocker national.

La voilà qui offre sans gêne, dans les témoignages, ses larmes et sa nostalgie, ou plutôt une certaine fierté d’elle-même au long de toutes ces années, en même temps qu’une incroyable reconnaissance au sort pour le bonheur d’avoir pu, avec Johnny Hallyday, «allumer le feu» dans les salles de spectacle ou les stades.

Journée de miel que ce début de deuil. Ou d’or. Mais qui peut très rapidement tourner au plomb, au moindre faux pas. Des millions de Français restés sur la réserve, d’une certaine France populaire, orpheline, désemparée, qui a perdu beaucoup en perdant Johnny, sont de retour dans l’actualité et le «débat» national. Les décevoir là, autour de la dépouille fameuse, et ils pourraient tourner le dos. Les politiques l’ont compris, tous sont devenus fans de Johnny mercredi. 

Standing ovation à l’ouverture de la séance de l’Assemblée nationale. Les anciens rockers qu’ont été Jean-Paul Huchon, Jean-Pierre Raffarin ou Robert Hue; les ex-groupies, Valérie Pécresse, Aurélie Filippetti, à l’unisson. Nadine Morano, redevenue à l’antenne la teenager qu’elle a été. Le Front national, tout au rock. Comme les élus Les Républicains, soucieux de l’élection de leur futur président, dont le premier tour se déroulera le 10 décembre. Seul Jean-Luc Mélenchon a expliqué qu’il n’avait «rien à dire» sur le sujet. Les Insoumis ne comprendraient-ils rien au pays?

«Requiem pour une icône», a dit une voix sur France Info. Requiem aussi pour ses admirateurs, pour les survivants, pour le pays. Parce qu’après Johnny, qui d’autre? Qui restera-t-il à honorer, dans un avenir assez proche, qui vaille les Invalides ou la descente des Champs-Elysées? La même France Info, qui a tenté de dresser une liste de ces monuments vivants par lesquels passent parfois les consensus de la nation, a vite buté sur le manque de candidats. Aznavour? Mitchell? Lavilliers ou Sanson? Mylène Farmer, peut-être, la clandestine ignorée des médias, mais qui laboure profond dans le pays?

Ne pas se rater, donc. Rendre à Johnny Hallyday l’hommage hors de proportions réclamé depuis mercredi. Aussi par ce que cela risque d’être le dernier, d’importance, avant longtemps.

Philippe Boggio
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