Culture

Jérusalem, la ville qui rend fou

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 07.12.2017 à 15 h 03

[BLOG] Jérusalem est une ville de fous, hantée par des fous, visitée par des fous et qui finit par rendre fou.


Le Mur des Lamentations et le dôme du Rocher | Paul Arps via Flickr CC License by

Le Mur des Lamentations et le dôme du Rocher | Paul Arps via Flickr CC License by

Je souhaite bien du courage aux diplomates américains: devoir quitter les riantes plages de Tel Aviv pour aller s'enfermer dans une ville aussi austère que Jérusalem n'a rien d'un cadeau de Noël. Autant poser sa démission de suite et attendre le début de l'apocalypse attablé à une terrasse de la rue Dizengoff.

Jérusalem, pour ceux qui l'ignoraient encore, est une ville de fous, hantée par des fous, visitée par des fous et qui finit par rendre fou.

Aridité

Déjà, il n'y a point d'eau.

Vous aurez beau marcher pendant des heures tout le long de la ville éternelle, la traverser dans tous les sens, inspecter ses moindres recoins, visiter ses quartiers les plus reculés, vous ne dénicherez ni rivière, ni lac, ni fleuve, ni mer, ni océan, ni une simple mare d'eau où laisser barboter vos pieds meurtris.

J'ignore qui a eu l'idée de dire un jour «cette ville sera celle où j'établirai mon royaume», mais c'était soit un pervers, soit un idiot, soit un illuminé, soit les trois à la fois, car enfin, songer à établir son campement dans une ville dépourvue de tout point d'eau alors qu'elle est baignée en permanence d'un soleil de feu revient à bâtir une prison face à une école, un bordel dans la cour carrée d'un couvent, un opéra au niveau d'un péage d'autoroute: un contresens absolu qui, s'il possède quelque origine divine, en dit long, très long sur la santé mentale de celui censé présider à nos destinées.

Guère étonnant après cela que la ville soit peuplée d'hérétiques, de maboules, d'hystériques, de dératés du cerveau qui pensent apercevoir Dieu à chaque fois qu'ils descendent acheter leur pain, quand ce n'est pas au retour d'une visite au cimetière. Des cimetières si omniprésents dans l'architecture de la ville que les vivants finissent par se demander si la vie vaut vraiment la peine d'être vécue.

Bondieuseries

N'espérez rien trouver à Jérusalem –du moins dans le périphérique de la vieille ville–, si ce n'est des hordes d'autocars qui déversent en un flux continu légions de touristes et bataillons de croyants qui, accourus des quatre coins du monde, viennent vérifier que toutes les fariboles narrées dans leurs livres saints ne sont pas des plaisanteries métaphysiques destinées à soigner leurs maux de tête existentiels.

Il faut les voir s'engouffrer dans les ruelles de la vieille ville avec la même avidité que des moutards dans un magasin de friandises: certains tombent à genoux pour ne jamais se relever, d'autres embrassent des murs comme s'ils roulaient des pelles à un Dieu particulièrement lubrique, quelques-uns portent des croix grandes comme des cathédrales, certains encore rédigent des demande illisibles qu'ils s'en vont déposer entre deux pierres fraîches de la rosée de l'espérance; à charge au troufion de service de les décrypter et d'en faire une note de synthèse à Sa Majesté établie dans ses latitudes célestes.

On pleure, on se flagelle, on traque le divin, on prie chacun son dieu dans un périmètre aussi grand qu'une nacelle de montgolfière, on contemple les vestiges de temples disparus, on sanglote à la vue d'un cercueil où repose le fantôme d'un Christ mille fois crucifié et un million de fois ressuscité, on loue la gloire d'un prophète qui se serait échappé dans l’évanescence de cieux immaculés; une fois son cabas rempli de bondieuseries en tout genre, on grimpe aux Monts des Oliviers, où chacun voit midi à sa porte et on redescend tout heureux de n'avoir rien vu si ce n'est une morne plaine aussi aride qu'un terrain de cricket abîmé par la sécheresse.

Résurrections

C'est beau et funèbre à la fois, grandiloquent et tapageur, outrancier et majestueux, solennel et désuet: c'est peut-être le Royaume de Dieu, c'est surtout celui de ceux qui s'en réclament et le prouvent par mille références trouvées au détour d'un verset biblique ou coranique.

Et si c'est une virgule d'éternité suspendue dans l'éther du temps, c'est aussi une ville dortoir où s'entassent, dans un bordel indescriptible, des hassidiques par milliers, qui continuent à chercher dans la Bible le meilleur moyen de triompher à la bourse.

C'est surtout la ville de toutes les résurrections possibles, et c'est bien pour cela qu'elle n'appartient à personne si ce n'est à celui qui prétend posséder la solution à toutes les énigmes.

Comprenne qui pourra.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (140 articles)
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