Égalités / Parents & enfants

Little Miss Inventor, l'arbre qui cache la forêt des «Monsieur Madame»

Temps de lecture : 5 min

La sortie prochaine d'un volume des «Monsieur Madame» consacré à un personnage d'inventrice peine à faire oublier que la série initiée par Roger Hargreaves est assez friande de stéréotypes de genre.

«Little Miss Inventor» et «Madame Beauté et la princesse» | Captures via Amazon.
«Little Miss Inventor» et «Madame Beauté et la princesse» | Captures via Amazon.

Pour ne pas connaître les Monsieur Madame, il faut sans doute vivre dans une grotte ou ne jamais avoir eu la chance d’avoir accès à des livres. Les personnages créés par le Britannique Roger Hargreaves à partir de 1971 ont réussi à s’immiscer dans toutes les bibliothèques, se glissant discrètement entre des livres bien plus épais et parvenant à résister aux effets de mode.

On comprend ce qui parvient à séduire depuis près qu’un demi-siècle: un style reconnaissable entre mille; des livres courts, fins et peu coûteux; des titres simples (Monsieur Farfelu, Madame Petite) qui donnent envie de s’identifier.

L'arbre et la forêt

Depuis la mort de Roger Hargreaves en 1988, c’est son fils Adam qui tient les rênes de ce qui est devenu une entreprise familiale. Les Monsieur Madame continuent de se vendre comme des petits pains, une adaptation cinématographique est prévue, et de nouvelles aventures continuent régulièrement de débarquer dans les rayonnages des librairies et des supermarchés.

Roger Hargreaves semblait avoir fait le tour de la question en créant 51 Monsieur et 45 Madame, chaque personnage se résumant par un seul mot (Catastrophe, Bizarre, Non) faisant référence à son principal trait de caractère. Mais après avoir vendu 100 millions d’exemplaires, l’aventure ne pouvait pas s’arrêter là. Quelques formats dérivés ont alors été créés, permettant à ces personnages de se retrouver pour fêter Noël ou aller dans l’espace.

Fin novembre, Adam Hargreaves a annoncé la sortie prochaine de Little Miss Inventor, que l’on peut traduire par Madame Inventrice, un nouveau volume de la collection.

Dans le communiqué, il raconte son bonheur de pouvoir «promouvoir un modèle positif et défier les stéréotypes, même à petite échelle». Il faut dire que la représentativité des femmes dans les filières et les métiers scientifiques constitue un véritable problème: en France, par exemple, elles ne représentent que 41% des élèves de Terminale S et 28% des élèves en école d’ingénieur.

Dans l’idée, ce petit livre, qui sortira le 8 mars 2018 à l’occasion de la prochaine Journée internationale des droits des femmes, va dans le bon sens (même si son contenu n’a pas encore été dévoilé et qu'il conviendra de refaire un bilan une fois le livre lu).

Diariatou Kebe est la présidente de l’association Diveka, qui milite pour la diversité dans la culture, et notamment en littérature jeunesse. Elle se réjouit de cette nouvelle:

«Bien que tardive, cette initiative est très encourageante. Il est important cependant que toutes les petites filles puisent se sentir représentées. La littérature jeunesse laisse trop souvent de côté les minorités et c’est dommage. Ici, le personnage n’est pas humain, certes, mais lorsqu’il l’est c’est presque un défi de trouver une héroïne noire et scientifique, par exemple.»

Il ne faudrait cependant pas que l’irruption prochaine de cette Madame Inventrice soit l’arbre qui cache la forêt. Aussi sympathique puisse-t-elle sembler, la collection des Monsieur Madame n’a pas toujours œuvré pour une meilleure représentation des héroïnes féminines.

Dix ans à attendre un personnage féminin

Un simple historique de l’univers créé par Roger Hargreaves peut donner une idée du problème. En 1971, il crée ses premiers personnages: Monsieur Chatouille, Monsieur Glouton, Monsieur Farceur, Monsieur Atchoum… Trente-neuf héros masculins verront le jour dans les années 1970, et ce n’est qu’en 1981 que la série commencera à être accordée au féminin. Dix ans d’immobilisme et d’invisibilisation de la moitié de la planète avant que Hargreaves ne se réveille et ne donne enfin naissance à plusieurs dizaines d’héroïnes féminines.

Mais revenons aux titres en version originale. En 1971, les Monsieur débarquent sous le nom générique de Mr. Men: ce sont à la fois des messieurs et des hommes. Lorsqu’elles arrivent enfin dix ans plus tard, les Madame sont lancées par Hargreaves sous l’appellation Little Miss. Elles sont petites et ne sont pas des femmes, mais des miss, terme qui n’est plus guère employé que pour décrire des petites filles. Résumons: à ma gauche, des hommes, des vrais; à ma droite, des petits bouts de bonnes femmes. Qu’en français la collection se soit d’abord nommée Bonhomme n’a finalement pas grand-chose de surprenant.

En observant les titres de la collection, on ne peut pas dire que Hargreaves se soit donné beaucoup de mal pour brouiller les pistes et tenter de combattre les stéréotypes de genre. Chez les hommes, on trouve ainsi Monsieur Rapide, Monsieur Costaud, Monsieur Rigolo, Monsieur Bagarreur, Monsieur Grand, Monsieur Aventure… tandis que chez les femmes, on rencontre Madame Petite, Madame Beauté, Madame Coquette, Madame Bavarde ou encore Madame Chipie. La force physique et l’humour d’un côté, le blabla et le maquillage de l’autre.

Et la construction des livres ne fait rien pour aller à l’encontre de ces clichés: chez Roger Hargreaves, si les personnages sont parfois contraints de se remettre en question pour tenter d’accéder au bonheur, la conclusion est généralement là pour nous rappeler qu’on ne change pas, si l’on me permet de citer Céline Dion.

Crêpage de chignon

Ravi de pouvoir mettre en avant sa Madame Inventrice, Adam Hargreaves oublie de dire que depuis la mort de son père, il a même eu tendance à alimenter les stéréotypes. Nous avons eu droit à la parution en 2011 de Madame Princesse, puis de toute une gamme estampillée Madame Paillette –très rose, très pailletée–, dans laquelle certaines des héroïnes féminines de la série vivent des aventures dignes des contes de fées les plus clichés. Parmi les livres de mes enfants, on a longtemps trouvé Madame Beauté et la Princesse, que j’imagine leur avoir acheté un jour de total égarement.

Dans ce livre, Madame Beauté devient jalouse de sa nouvelle voisine: elle n’est plus la plus belle depuis que cette Princesse s’est installée dans le quartier. Après que son miroir magique se soit moqué d’elle, elle décide de pourrir la vie de sa rivale en faisant engager Monsieur Malchance, Madame Tête-en-l’air et Monsieur Méli-Mélo comme membres du personnel du château. Carrosse endommagé, robe brûlée au fer à repasser, couronne détruite: les possessions de la princesse sont mises à sac. Citation du livre: «la Princesse n’était plus du tout la plus belle». Ce que confirme le miroir magique, qui prévient cependant qu’une reine ne va pas tarder à s’installer dans les parages. Une révélation finale qui laisse imaginer que Madame Beauté devra trouver de nouvelles ruses perfides pour pourrir la vie de sa prochaine voisine et ainsi rester la plus belle.

Un volume éminemment problématique: en quelques pages, on y exprime l’idée selon laquelle il n’y a rien de plus important que la beauté, que celle-ci ne tient qu’à la possession d’une belle robe bien repassée et d’une couronne en parfait état, et qu’il n’y a rien de tel qu’un bon crêpage de chignon pour rester au top. Une façon de voir les relations entre les femmes qui n’est pas sans rappeler le récent Jalouse, film des frères Foenkinos qui n’imaginait que l’agressivité et l’hystérie comme possible lien social entre elles.

Que l’arrivée de Madame Inventrice dans les étals des librairies soit saluée est donc une chose; que les Hargreaves père et fils soient soudain salués comme des chevaliers blancs du féminisme et de la représentativité en est une autre. Car si la série n’épargne pas les personnages masculins, dont certains sont clairement médiocres, les héroïnes féminines y sont très souvent décrites par leur envie de plaire avant tout. Que Madame Tête-en-l’air mélange tout n’est pas un problème. Mais lorsque Madame Princesse (encore elle) se montre tellement stupide qu’elle ne parvient ni à faire les courses ni à cuisiner un repas correct, la problématique est différente. Adam Hargreaves a encore beaucoup de travail pour faire de sa série un modèle.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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