Culture

Johnny était un grand acteur de cinéma

Temps de lecture : 3 min

Quelques films de Godard à Johnnie To ont suffi à imposer sa présence sur grand écran comme une évidence.

Johnny Hallyday dans Vengeance de Johnnie To
Johnny Hallyday dans Vengeance de Johnnie To

Johnny Hallyday et le cinéma, ce sont plusieurs histoires. Celle d’un amour d’enfance et d’adolescence pour les salles obscures du jeune Jean-Philippe Smet, qu’il a souvent revendiqué, et qui l’a fait rêvé d’être acteur avant que son destin ne s’écrive autrement. Celle de la rentabilisation sur grand écran de sa gloire yéyé, procédé courant à l’époque, dont le nullissime D’où viens-tu Johnny (1963), avec aussi Sylvie Vartan, est le principal représentant. Il vaut mieux, dans ce genre ultra mineur, se souvenir de son duo avec Catherine Deneuve dans Les Parisiennes de Marc Allégret (1962) pour «Retiens la nuit».

C’est la longue histoire d’une présence cosmétique, parfois seulement la voix, une chanson au générique. Celle d’un statut de personnage, dans des fictions qui intègrent la pop star dans son propre rôle, de manière plus ou moins rusée, jusqu’au Rock’n’roll de Guillaume Canet et à Chacun sa vie de Claude Lelouch –la présence la plus massive dans ce registre étant le manipulateur Jean-Philippe de Laurent Tuel en 2006.

Johnny, a natural

Et c’est, enfin, l’histoire brève mais intense de véritables rôles de cinéma. Il revient à Jean-Luc Godard de lui avoir ouvert cette voie, magnifiquement empruntée dans le fantomatique Détective en 1984.

Le chanteur s’y trouve aux côtés de Nathalie Baye, Jean-Pierre Léaud, Laurent Terzieff, Alain Cuny, Claude Brasseur… Parmi ces immenses acteurs, il était non seulement à la hauteur, mais il imposait une présence, un mystère, une inquiétude physique qui révélait d’un seul coup un «être pour le cinéma», ce que les Américains appellent a natural, ceux qui charment la caméra et surprennent la pellicule, et font exister un personnage avant même d’avoir dit un mot ou levé le petit doigt.

Cela se reproduira un peu plus d’une fois. Johnny va jouer, bien, des rôles plus ou moins passionnants dans des films plus ou moins intéressants. À plusieurs occasions, il sera ce qu’il y aura de meilleur dans des films auxquels il participe –Conseil de famille de Costa Gavras, Terminus de Pierre-William Glenn, Love Me de Laetitia Masson, L’Homme du train de Patrice Leconte…

Spectre asiatique

Et puis il y aura un second miracle, peut-être encore plus impressionnant que le premier, et sans doute encore plus juste: vraiment en phase avec ce qu’il est et aurait pu être.

Vengeance du maître hongkongais Johnnie To (2009) est un chef-d’œuvre crépusculaire, mal vu et pas assez aimé à sa présentation à Cannes, puis à sa sortie en salles. Dans cet hommage explicite au cinéma de Jean-Pierre Melville, méditation mélancolique et démonstration de virtuosité du cinéma d’action, Johnnie offre à Johnny le rôle qui fut celui d’Alain Delon dans Le Samouraï quarante ans plus tôt.


Chez Melville, le personnage de Delon était un fantôme. Celui d’Hallyday est un spectre, le spectre de ce fantôme. Le corps, le visage, la voix, la gestuelle acquièrent une distance troublante avec elles-mêmes, un abime se creuse qui laisse place à l’angoisse, à l’autodérision et à l’affection, en un indéfinissable assemblage.

On est passé d’un drame noir à une tragédie, une tragédie où l’humour est un inqyiétant lichen, où la violence et la douceur s’inventent un improbable horizon commun –combinaison audacieuse, d’une essentielle fidélité à Melville, parfaitement assumée par le comédien, mais qui aura semble-t-il dérouté le public.

Caméo star

Et puis encore ceci, presqu’oublié à la toute fin de Mischka, film qui n’a hélas guère attiré l’attention –et c’est aussi à l’honneur de la star d’y avoir participé, par amitié pour Jean-François Stévenin, son réalisateur, sûrement pour pas cher sinon pour rien.

Un vieux monsieur à dérive –l’immense Jean-Paul Roussillon– croise la route d’une famille de fortune. Tout à la fin, à nouveau dans son propre rôle mais aussi comme un magicien compatissant, Johnny Hallyday fait une brève apparition. Et une incroyable émotion accumulée par tout le film est soudain aimantée et condensée par cette brève présence.

Deux rôles et un caméo auront suffit pour affirmer que, d’une manière qu’on ne peut évidemment séparer de tout ce qu’il a été d’autre, mais avec aussi une autonomie et une originalité sans équivalent, Johnny Hallyday aura été un grand acteur de cinéma.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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