Tech & internet

Hacker les élections ou les défis d’une révolution technologique

Temps de lecture : 8 min

Lors de la dernière campagne présidentielle américaine, l'usage d’internet en politique a été spectaculaire. «Faits alternatifs» et «post-vérité» composent le décor idéologique de sociétés déstabilisées par la crise de 2008.

Parodie du bureau ovale, pour l'exposition «Donald J. Trump, Presidential Twitter Library», à Chicago en octobre 2017 | Jeff Schear / Getty Images for Comedy Central / AFP
Parodie du bureau ovale, pour l'exposition «Donald J. Trump, Presidential Twitter Library», à Chicago en octobre 2017 | Jeff Schear / Getty Images for Comedy Central / AFP

1960: tournant dans le marketing politique. Ce n'est plus la radio mais la télé qui devient le média roi dans la conquête du pouvoir. Après une quarantaine d'années à régner en maître, elle cède du terrain à internet. Bien employé, le réseau peut devenir un vrai faiseur de roi. Retour en trois volets sur une révolution numérique qui change la politique.

Retrouvez le premier et le deuxième épisodes.

Lors de la présidentielle de 2016, une bien curieuse affaire agita la toile et l’électorat américaine. Circulaient sur internet des «preuves» d’un trafic d’enfants organisé par des proches du parti démocrate. Ceux-ci étaient censés se retrouver dans une pizzeria pour s’y adonner à des orgies pédophiles. Montée de toutes pièces à partir d’éléments détournés ou falsifiés, l’affaire coûta des voix à Hillary Clinton. Le PizzaGate symbolisa l’entrée dans l’ère des «fakenews».

Deux jours avant le second tour de la présidentielle française, des mails internes à la campagne Macron furent hackés et dévoilés. Ces MacronLeaks permirent de comprendre la stratégie initiale de campagne et son financement, mais elles ne révélèrent rien qui put influencer le scrutin. Enfin, les faux et détournements apparaissaient tellement grossiers qu’ils ne furent pris au sérieux par personne.

Donald Trump, hacker de l’élection de 2016

Contempler les tweets du président des États-Unis fait prendre conscience d’un risque: la prochaine dépêche d’Ems pourrait bien être écrite en 280 signes. En tout cas, Donald Trump se considère comme «l’Hemingway des 140 caractères», tandis qu’il s’est construit très tôt une image d’homme politique donnant la parole à l’Américain moyen.

Battu en nombre de voix, Trump sut bâtir la bonne stratégie pour conquérir une majorité de grands électeurs. Son élection «surprise» est néanmoins le résultat spectaculaire d’une addition de facteurs qui rendait possible la défaite de la candidate démocrate Hillary Clinton. Évidemment, le projet politique clintonien, particulièrement adapté électoralement à l’issue des années Reagan, était rendu obsolète par la crise de 2008 et les centristes du parti démocrate avaient trop tardé à le découvrir.

Des segments électoraux, souvent considérés comme les «Reagan democrats» des années 1980 ou l’électorat populaire frappé par la crise de 2008, ont fait défection. Le système électoral américain a rendu internet tout-puissant dans la désignation des grands électeurs. Électeurs «en colère» des comtés des États disputés ont été identifiés, ciblés et enrôlés dans une offensive politique et numérique sophistiquée. Ajoutons aussi les très mauvais choix tactiques opérés par l’establishment républicain face à «Dumb Trump» [Trump le crétin, ndlr].

Le candidat Trump en Alabama, le 21 août 2015 | Mark Wallheiser / Getty Images North America / AFP

Francis Brochet, auteur de Démocratie smartphone, écrit: «Si l’élite numérique a voulu Clinton, la multitude des internautes a élu Trump.» Il est vrai que Bannon, le stratège de Trump, a retourné le peuple contre la Silicon Valley. Il n’est pas si rare, dans l’histoire, de voir des révolutionnaires conservateurs...

Facebook, au cœur du microciblage

Thomas Huchon a consacré un important travail d’investigation –sur le site Spicee «Unfair game: comment Trump a manipulé l’Amérique»– et révélé les ressorts de la victoire surprise ultraciblée de Trump. La révolution numérique nous amène à fournir quotidiennement quantité d’informations ou de probabilités statistiques nous concernant. Dans une Amérique pauvre, frappée par la crise, indifférente à l’optimisme clintonien, les messages ciblés de l’équipe Trump mobilisèrent des électeurs qui auraient pu rester chez eux ou même voter Clinton.

Cette thèse d’un Trump élu grâce à Facebook est discutée par John Allen Hendricks, le plus emblématique des spécialistes des campagnes 2.0 dans l’univers de la science politique américaine. 80% des adultes américains ont un compte Facebook tandis que les Political Action Comittees rivalisent pour être présent sur le réseau. Facebook n’est pas inactif dans le domaine politique, puisque l’entreprise a doublé son équipe chargée des relations avec le gouvernement et le monde politique. Nombre d’outils Facebook ont été inventés dans la perspective des campagnes électorales. Hendricks confirme que les données de Facebook sont utilisables à des fins de microciblage.

Trump s’est construit avec internet comme le candidat d’un peuple connecté mais méprisé des élites politiques et médiatiques. Perdant en voix, il a su néanmoins ainsi faire basculer des États-clés.

Instagram, plateforme d'attaques

Toutes les plateformes furent investies par les équipes des candidats. Les équipes d’Hillary Clinton et de Donald Trump ont aussi misé sur Instagram. Enregistrant chacun 4,5 millions de followers, la différence se fit en nombre de posts. Donald Trump dépassant Hillary Clinton en nombre de posts, 1350 contre 835. L’équipe Trump excella en la production de courtes vidéos attaquant les autres candidats républicains lors des primaires du parti républicain.

Hillary, there is nothing to laugh about.

Une publication partagée par President Donald J. Trump (@realdonaldtrump) le

Les équipes de Trump ont largement battu celles d’Hillary Clinton sur le 2.0. Ne négligeant aucun réseau, c’est néanmoins Facebook qui a concentré leurs efforts mais le résultat de l’élection présidentielle américaine de 2016 n’a pas seulement à voir avec Facebook mais aussi avec d’autres facteurs comme les sédimentations idéologiques du racisme, du nationalisme et d’autres éléments idéologiques articulés par la campagne Trump.

Obama-Trump, présidents en ligne

Barack Obama puis Donald J. Trump incarnent, chacun à leur manière, l’homme politique ayant assimilé les potentialités et la puissance d’internet en politique. Leurs présidences respectives demeureront nécessairement emblématiques de l’exercice du pouvoir exécutif intégrant totalement internet.

En arrivant à la Maison-Blanche, Barack Obama dut développer une stratégie de communication à la hauteur du mythe naissant de sa campagne électorale victorieuse. Si le site de la Maison-Blanche fut profondément «humanisé», c’est surtout les premiers jalons d’une interactivité avec les citoyens («crowdsourcing») qui fut l’innovation 2.0 de l’exécutif américain. La transparence via internet fut mise en place par John Podesta pendant la période précédant l’investiture d’Obama.

Donald Trump a poursuivi cette stratégie: en dénonçant les médias pour leur partialité et leur rôle d’opposants, il a créé avec nombre d’Américains un lien direct via ses tweets et déclarations tonitruantes, tirant parti du conflit avec les journalistes en instillant le doute sur leur neutralité ou objectivité.

De Sanders à Mélenchon…

Avant cette issue surprenante, Bernie Sanders avait massivement utilisé le 2.0 pour concurrencer Hillary Clinton lors des primaires démocrates (depuis, le parti démocrate a été accusé, semble-t-il à raison, d’avoir favorisé Clinton).

Bernie Sanders, candidat issu du Vermont comme Howard Dean douze ans plus tôt, a fait un usage massif d’internet, contournant les points de force d’une adversaire largement soutenue par les membres de l’appareil du parti.

Il fit d’abord usage des réseaux sociaux comme d’authentiques médias lui permettant notamment de contourner les difficultés inhérentes à la fragmentation du tissu médiatique américain. Ainsi, il proposa un débat entre Trump et lui via Twitter, ce qui créa l’événement et installa l’idée de sa possible désignation.

La campagne Sanders développa surtout une plateforme qui permit à chaque utilisateur d’agir de façon ciblée dans son entourage, son quartier, son environnement proche.

En France, En Marche! comme La France Insoumise se sont structurées grâce à internet, c’est là leur originalité. Là où, jadis, un parti «de masse» comme le RPR de Jacques Chirac, animé par Charles Pasqua, devait consacrer beaucoup d’énergie aux mises sous pli, aux relances téléphoniques de militants, un clic permet de mobiliser des milliers de citoyens, de fournir en argumentaires une masse militante plus individualisée, agissant sur son environnement immédiat.

La campagne de Bernie Sanders a inspiré celle de Jean-Luc Mélenchon. C’est en effet Sophia Chikirou qui, ayant participé et observé de près la campagne du sénateur du Vermont, a accentué le penchant technophile de mélenchonistes déjà rodés par le développement online/offline du Mouvement pour la VIe République. La plateforme de la France Insoumise permet de développer un militantisme hyper-localisé, misant sur l’influence de chaque volontaire de la campagne dans son entourage. La routine –réunions, discours– est débordée par quantité de petites initiatives. Le 2.0 est un outil au service d’une construction quotidienne, locale, d’un sujet politique nouveau.

Cette utilisation d’internet met au défi la conception traditionnelle du parti politique, sans doute inspirée de la Section des piques de la Révolution française. Les défis pour les partis politiques sont immenses, mais internet révolutionne la façon dont on conçoit, au quotidien, le front culturel, celui sur lequel naissent ou meurent les évidences qui font d’un projet ou d’une vision du monde quelque chose d’acceptable, d’envisageable ou de souhaitable.

Quelle hégémonie construire?

La question qui, dès lors, est posée est celle de l’hégémonie. Construire l’hégémonie passe par l’association d’une dimension «verticale» et d’une dimension «horizontale», par l’établissement, in fine, d’une capacité à susciter le consentement en disposant des moyens d’une éventuelle coercition.

Le 2.0 permet de lier une vision du monde à quantité de situations ou points de vue particuliers. Entre l’élaboration d’une utopie et votre voisin de palier, votre collègue de travail ou votre famille, il n’y a désormais presque plus que vous et, en centre d’émission, un tout petit nombre d’entrepreneurs politiques qui dessinent la perspective politique à laquelle vous allez adhérer et pour laquelle, le temps de cinq minutes ou de plusieurs mois, vous prêterez votre force de conviction.

Le front culturel et la «guerre de position» sont, hors temps électoraux, également redessinés, fragilisant plus que jamais partis politiques, syndicats, associations.

Les élections de 2016 et 2017 sont explicables si on se place à l’intersection de deux grands bouleversements: la fragilisation des grandes identités politiques des 30 ou 70 dernières années (social-démocratie, droites de gouvernement, démocrates-chrétiens, libéraux, démocrates du centre…) et la poursuite d’un processus d’autonomisation sur le plan «techno-civique», corrélé à une capacité croissante de nombre d’entrepreneurs politiques à s’adapter à cette réalité.

La «War Room» de Clinton’92 a été remisée au musée de l’histoire politique alors qu’ont émergé les campagnes Dean, Sanders, Mélenchon et que Macron a su tirer parti de l’obsolescence prévisible de la social-démocratie-française et d’une droite française inapte à tirer partie de la droitisation de son pays.

Finalement internet est un critère important, mais un critère parmi d’autres, délimitant «l’ancien» et le «nouveau» monde. Le citoyen, même connecté, n’est pas qu’un consommateur sur un marché. Il est mû par une vision du monde, une idée de ce à quoi doit ressembler sa vie, celle des siens, dans un plus ou moins proche avenir. Sa connexion au 2.0 est une chose, l’effondrement des évidences qui faisaient le monde d’hier en est une autre.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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