Tech & internet

L’esprit «pirate» et la quête d’une démocratie idéale

Temps de lecture : 6 min

Le militantisme 2.0 est encore réservé à une certaine élite, mais il commence à bousculer la démocratie représentative et fait écho aux contestations populaires de nos systèmes politiques.

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Sur la Place de la République, à Paris, le 15 mai 2016 | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

1960: tournant dans le marketing politique. Ce n'est plus la radio mais la télé qui devient le média roi dans la conquête du pouvoir. Après une quarantaine d'années à régner en maître, elle cède du terrain à internet. Bien employé, le réseau peut devenir un vrai faiseur de roi. Retour en trois volets sur une révolution numérique qui change la politique.

Retrouvez ici le premier épisode.

La maîtrise d’internet est devenue plus utile au militant que le collage d’affiches. Pour preuve, les deux mouvements de contestation sous le mandat de François Hollande –la Manif pour tous et le mouvement social contre la loi El Khomri– ont fait usage des réseaux sociaux et de l’occupation de l’espace public.

Qu’il s’agisse des Veilleurs ou de Nuit Debout, on ne peut nier que les jeunes activistes conservateurs ou progressistes aient su parfaitement articuler offline et online, présence sur le terrain et «irradiation» par le 2.0. Les uns ont excellé dans l’agit-prop conservatrice, les autres ont façonné un forum démocratique «transparent».

Dans les partis installés, on constaste aussi que le cyber-militantisme est le fait de militants «toujours plus diplômés, plus masculins, plus hauts dans la position professionnelle», selon l’enquête d’Anaïs Théviot[1].

Une démocratie liquide?

Internet et l’autonomisation des individus donnent de la force à l’idée d’une démocratie liquide. Les individus participent davantage directement, parfois en «consommant» successivement plusieurs options politiques.

Les institutions sont mises au défi. La démocratie directe concurrence, dans cette perspective, la démocratie représentative.

Un exemple en fut donné lors du mouvement Nuit Debout. Au cours des semaines d’occupation de la Place de la République, le conflit qui survint entre différents activistes révéla l’enjeu que représente désormais la maitrise des réseaux sociaux au sein d’un même mouvement. Le conflit ne portait pas tant sur la ligne politique que sur la confrontation des tenants de «l’horizontalité» fortement numérisée et de ceux de la «verticalité» la plus classique, croyant davantage en un matériel idéologique plus classique: journaux, tracts...

Le 20 avril, à la Bourse du travail, assis derrière une table, Frédéric Lordon respecta les figures imposées du débat politique: texte écrit, construit et bénéficiant de son autorité intellectuelle. Professoral, délivrant une analyse ex-cathedra à une assemblée dont l’apparente dissipation tenait donc surtout à la présence d’un esprit «parti pirate», plus insaisissable pour le néophyte que brouillon sur le fond. Le 14 mai, une intervention à l’AG de Nuit Debout mettait en cause les animateurs du Média Center. Ses animateurs répliquèrent par une lettre ouverte le 20 mai suivant. Qui détient les «tuyaux» détient le pouvoir, c’est l'une des leçons de Nuit Debout…

Si la modération n’est plus de mise, ainsi que le proclame Le Monde Diplomatique dans son numéro de mai 2016, de vieux débats resurgissent. Ce conflit recycle inévitablement des interrogations propres à la gauche radicale et à l’altermondialisme. Verticalité contre horizontalité. Prendre ou non le pouvoir pour changer le monde. Nombre de débats pouvaient être mis en perspective en les resituant dans un temps plus long: du Sous-commandant Marcos aux Forums sociaux mondiaux, de la Place Syntagma à Occupy Wall Street en passant par la Puerta del Sol. Le développement de la démocratie liquide est une des caractéristiques des nouveaux mouvements émergents.

Depuis les années 2000, on assiste aussi à la création et à l’essor de partis pirates. Ils ont obtenu des succès électoraux à Berlin ou en Islande et essaiment dans de nombreux pays européens.

Ces partis pirates correspondent à l’évolution de nos sociétés, marquées par une autonomisation plus grande de l’individu et une contestation des malfaçons des démocraties existantes.

Le numérique est, selon les partis pirates, le vecteur d’une refondation de la démocratie. Les partis pirates font évidemment d’internet le pivot de leur organisation.

Une démocratie numérique?

Se développent aussi des formes de démocratie numérique. Les nouvelles technologies permettent d’envisager des formes de participation plus directes à la prise de décision locale par exemple. Ainsi, un élu Podemos d’Andalousie proposait de compléter la délibération des assemblées par un vote direct des citoyens: si vous représentez 10.000 électeurs d’une circonscription et que 2.000 votent par Internet sur le projet que votre assemblée étudie, vous ne représenterez que 8.000 électeurs. La citoyenneté numérique fait aussi l’objet de nombreuses recherches.[2]

La difficulté souvent relevée concerne les «consumer netizen» (consommateurs civiques): risque de différentiels de participation important entre classes sociales, niveaux de diplôme mais aussi effet zapping, qui nécessitent de penser cette citoyenneté dans son évidente complexité.

Beppe Grillo, pape du 2.0 contre la télé

En Europe, plusieurs mouvements politiques ont fait d’internet un moyen d’articuler horizontalité et verticalité. Ainsi, en Italie, le Mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo présente-t-il des similitudes avec les pirates. L’idéologue du M5S, Gianroberto Casaleggio, voyait en Internet un outil révolutionnant totalement la société: la participation directe des «grillini» via la plateforme Rousseau est contrebalancée par le poids d’une direction restreinte, qui bénéficie de la puissance du blog de Grillo (aujourd'hui géré par le fils de Casaleggio).

Le profil de l’électorat M5S est révélateur: jeunes, étudiants, diplômés au chômage, habitants des quartiers périphériques des villes… Grillo est un produit de la crise. La Seconde République «berlusconienne» avait vu la télévision acquérir une puissance jamais égalée. Avec la crise, les Italiens qui en sont victimes contestent le régime dans son ensemble. La télévision «coproductrice» de deux décennies de berlusconisme est donc victime d’une crise de légitimité.

Un autre mouvement, fondé en Espagne, utilise internet pour structurer son organisation: Podemos. Les activistes du 15M ou du mouvement Juventud sin Futuro possédait un réel savoir-faire, vite mis au service de la structuration du mouvement, alliant horizontalité et une verticalité assumée.

Si on observe bien les mouvements structurés par le 2.0, on remarque qu’ils donnent davantage de pouvoir de parole à la base et qu’ils renforcent des directions restreintes au détriment des strates de cadres intermédiaires. De là à dire qu’internet est le chemin vers le centralisme démocratique…

Internet et la guerre de position

Le 2.0 n’est pas utile qu’en temps de campagne électorale ou dans l’exercice gouvernemental. Il n’est pas non plus un simple moyen de communication. Il est un des éléments contribuant à la redéfinition du sens commun.

Le secrétaire politique de Podemos, Inigo Errejon, affirmait que si son parti avait bénéficié des meilleurs community managers d’Espagne, pour la plupart issus du mouvement des Indignados, il ne fallait pas oublier que c’était bien le contenu du discours de Podemos qui avait été déterminant et était entré en résonance avec l’expérience des Espagnols.

Alors que les gauches s’en remettent souvent, ainsi que le faisait observer Stuart Hall, à la défense de politiques publiques, la force des droites est de s’appuyer sur un univers d’images. Le web 2.0 leur a donné un champ d’expérimentation particulièrement vaste pour développer leur domination.

On connaît la maîtrise des outils 2.0 par des mouvements comme les Identitaires (qu’il s’agisse du Bloc identitaire en France ou de l’Identitäre Bewegung en Autriche) ou de sites comme FdeSouche.fr.

La spontanéité n’échappe nullement à la norme dominante. Aussi la parole «spontanée» sur les réseaux sociaux reflète-t-elle souvent ce qui fait partie de la norme, de l’idéologie dominante des temps présents, de l’idéologie de la crise pourrait-on ajouter si l’on essaye de caractériser ce qui fait le fil rouge des dominations culturelles à l’œuvre dans notre pays mais aussi dans l’ensemble de l’Europe.

Le 2.0 est devenu un terrain essentiel pour agir sur le sens commun, véhiculer des informations. Internet est en effet un vecteur qui permet à l’idéologie de muter et aux dominations culturelles de se développer. Il est évident que la télévision a encore un impact très important sur le public et participe grandement de l’élaboration des représentations du monde.

Internet et hégémonie ont à voir. Mais la puissance d’internet peut également permettre de «hacker» des élections…


[1] Anaïs Théviot, «Qui milite sur Internet? Esquisse du profil sociologique du "cyber-militant" au PS et à l’UMP», in Revue française de science politique, 2013/3 (Vol.63).

[2] FabienneGreffet, Stéphanie Wojcik, «La citoyenneté numérique. Perspectives de recherche», in Réseaux, 2014/2 (n° 184-185), p. 125-159. DOI : 10.3917/res.184.0125.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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