France

Ces femmes qui «ont brisé le silence», personnalités de l'année du Time, et ensuite?

Monique Dagnaud, mis à jour le 06.12.2017 à 16 h 00

Le grand mouvement d'émancipation de l'automne vient d'être salué par le magazine Time. Reste à savoir aujourd'hui si celui-ci sera suffisamment durable et puissant pour marquer les mentalités en profondeur.

La Une du Time

La Une du Time

Assiste-t-on aujourd’hui à un moment crucial de type «Emancipation féminine année Zéro» grâce au scandale Weinstein et à ses longues traînes? Le Time semble le penser puisqu'il vient de désigner les femmes «qui ont brisé le silence», personnalités de l'année 2017. Toutefois, nul aujourd’hui ne peut prédire ce qu’il adviendra de la vague déferlante contre le harcèlement sexuel qui a pris naissance aux États-Unis. Toutefois, la présence de nouvelles générations de femmes à la manœuvre dans les sphères dirigeantes, notamment celles de l’économie numérique, laisse entrevoir quelques espoirs.

Cette vague a attaqué par le haut, en ébranlant des sphères dirigeantes de la Silicon Valley et de Hollywood. Pourquoi survient-elle aujourd’hui? Depuis plusieurs années, la presse américaine, souvent à l’instigation de femmes journalistes, s’intéresse aux comportements sexistes des milieux de la Tech. Nul n’ignore que l’innovation informatique, et les professionnels qui l’entourent, créateurs de start-up et héros du capital risque, demeurent une chasse gardée du genre masculin; et que les femmes plutôt que de s’y engager peu à peu comme elles le font dans d’autres secteurs inclinent à se tenir à distance.

Certes, on note une avancée de la présence féminine dans des fonctions managériales, à l’instar de Sheryl Sandberg, directrice générale de Facebook, ou de Meg Whitman, directrice générale de Hewlett Packard Entreprise. Certes, de plus en plus de diplômées lancent leur «boîte». Mais, insistons sur ce point, les femmes marquent le pas dans la dite «disruption» technologique et le hacking.

Une culture du harcèlement

 

Les techies forment donc des confréries masculines assez fermées, galvanisés par le sentiment de supériorité que procure le message prométhéen de la Californie. Ils pratiquent une compétition forcenée entre eux mais combinée à une solidarité quasi virile tant ils sont prédominants par le nombre. Les aventures entrepreneuriales se composent et se recomposent, ce qui installe une atmosphère d’instabilité permanente. L’entrée timide de femmes dans des postes de cadres ou la création d’entreprise a créé une situation nouvelle: dans un milieu professionnel où le turn over des équipes s’effectue rapidement et sans sentimentalité, elles apparaissent comme des concurrentes et constituent une menace.

Simultanément, elles se sont vues confrontées à des dirigeants qui, à l’occasion, profitent de leur position de pouvoir pour monnayer dans un même élan postes, investissements sur des projets et faveurs sexuelles. Des articles de presse ont dénoncé cette culture du harcèlement. Mais les réseaux sociaux ont aussi été mis à contribution et ce sur un mode cash: le nom des accusés est cité, et des échanges d'e-mails révélés au grand jour. Ainsi, les femmes de la Tech n’ont pas lésiné sur l’usage des moyens de leurs milieux.

Le grand déballage

 

L’affaire Weinstein a suivi. Au fond, les femmes de la Silicon Valley, protégées par leur diplômes et sans doute moins acculturées aux ballets de séduction des milieux du cinéma, ont ouvert les écluses de la protestation. Hollywood était aussi traversée de rumeurs sur les comportements machos ou carrément harceleurs de certains producteurs à l’égard des actrices. Mais lever le voile était délicat: le microcosme du cinéma est aussi clos sur lui-même, l’argent y coule à flots et permet d’entretenir le flou et la discrétion sur les mœurs qui y règnent.

À l’origine du scandale Weinstein, figurent deux enquêtes conduites parallèlement par des journalistes de la nouvelle génération, Jodi Kantor au New York Times et Ronan Farrow au New Yorker. Pour cela, il fallait accumuler preuves et témoignages, et des actrices ont commencé à se confesser, sentant probablement que l’époque s’y prêtait, qu’on pouvait lever la tête, préciser les faits, dire son dégoût, no matter what happens. Dans ce vaste déballage, elles n’ont pas hésité à souligner leurs ambigüités, voire leurs lâchetés, rappeler leurs propres attitudes de soumission et leur silence –parfois rémunéré. Cette reconnaissance de faiblesse donne encore plus de force à leurs paroles, car des femmes peuvent s’y identifier.

La fin de l'impunité

 

Il est intéressant que cette catharsis collective viennent des milieux de la Tech et du cinéma, puis, dans la foulée, des industries des médias, ces univers professionnels qui véhiculent le «soft power» américain à travers la planète. Après les démissions du producteur Harvey Weinstein, des journalistes et présentateurs Charlie Rose, et Matt Lauer ainsi que de Travis Kalanick, le fondateur d'Uber, entre autres exemples, plus aucune grande entreprise ne prend aujourd’hui le risque de voir son image démolie par le comportement agressif et sexuellement «inapproprié» de l’un de ses dirigeants.

Chacun d’eux a été amené à faire une confession publique de type «pardon pour tout le mal que j’ai fait –à mon entreprise, ma famille, mes amis–», solution apparemment conseillée par la garde rapprochée des avocats de ces hommes puissants. Ce happening laisse entendre que l’opinion publique bascule, et que l’impunité masculine a atteint ses limites dans les milieux du pouvoir où de plus en plus de femmes sont présentes.  

En France, le monde politique en première ligne

 

En France, les scandales sexuels, jusqu’à présent, ont surtout touché le monde politique. Les socialistes ont eu un long temps d’hésitation avant de convenir que Dominique Strauss-Kahn ne pouvait pas devenir leur candidat à la présidentielle de 2012. Revenu en France en septembre 2011 (son «exploit» du Sofitel de New York date du 14 mai), il a concocté un plan–média avec TF1 pour annoncer son renoncement. Son attitude, devant une Claire Chazal pleine de componction et un brin compatissante, était celle d’une victime («Je l'ai lourdement payé, je le paie toujours») soumise à une accusation dont il s’estimait lavé par le procureur Vance.

Lui aussi s’est conformé à une demande solennelle de pardon à l’égard de la société, de sa famille et de sa femme. Sans doute n’avait-il pas encore compris que le regard de la société (surtout de l’électorat féminine) avait changé sur les privautés que les responsables politiques s’autorisent avec les femmes. Plus tard, personne n’est venu au secours de Denis Baupin, accusé de harcèlement et d'agression sexuelle, ou de Georges Tron, qui sera jugé pour viol à la fin de l'année –certes tous deux des responsables politiques moins de premier plan.

Les mouvements de jeunes aussi touchés

 

L’enquête publiée fin novembre par le journal Le Monde sur l’Unef révèle que ce syndicat étudiant de la gauche et de l’extrême gauche, compagnon de route depuis des lustres des luttes féministes, a été longtemps traversé par un sexisme que l’on n’aurait jamais imaginé. Ainsi d’anciennes militantes ont dévoilé qu’un système particulièrement odieux pour les femmes a fonctionné à plein de 2006 à 2011 et ce, avec la complicité de deux présidents qui se sont succédé: quasi droit de cuissage des dirigeants, surveillance des couples, étiquetage des nouvelles adhérentes selon leur physique, blagues sexistes et homophobes. Une pétition de 83 anciennes militantes (anonymes) a confirmé ces pratiques encore en vigueur il y a peu.

Une enquête dont les résultats sont proches a été conduite par le journal Libération sur le Mouvement les jeunes socialistes (MJS). Ces deux organisations qui, au cours de ces dix dernières années, ont piloté des mobilisations tant sur le terrain politique (loi El Khomri) que sur celui des conditions de la vie étudiante, fonctionnaient, à l’abri de leur fanion de progressisme, selon un machiste digne d’une autre époque. Finalement, l’affaire Strauss-Kahn n’a pas laissé tant de cicatrixes dans ces lieux situés aux marges du parti socialiste, et les mœurs des nouvelles générations n’ont cédé en rien face aux anciennes.

Subjectivité et visibilité

 

En matière politique, la sanction du marché est moins directe que dans le business. Un élu n’est pas éjectable facilement –au mieux, on lui enlève quelques responsabilités et on lui conseille de ne pas se représenter. Et un leader d’appareil politique ne l’est pas davantage. Le changement pourrait alors venir d'ailleurs. En France, les jeunes diplômées pénètrent les hauteurs des entreprises et sont majoritaires dans des professions comme les médecins ou les avocats. Parallèlement, l’activité numérique se féminise un peu et une série d’initiatives sont nées récemment pour rendre visible cette évolution (JamaisSansElles, Femmes du numérique, Quelques femmes du numérique). Citons aussi un témoignage ironique/amer de Mathilde Ramadier sur le travail dans les start-ups: Bienvenue dans le nouveau monde. Comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups (Premier Parallèle, 2017).

Pourtant, pour l'heure, peu de protestations contre le machisme et le harcèlement n’ont émergé du haut des entreprises où les débats sont polarisés sur la lutte pour les places, les conditions de travail et l’égalité des salaires. En revanche, le mouvement contre les violences sexuelles envers les femmes a fusé par la base grâce à des initiatives abondamment relayés dans les réseaux sociaux, avec les hashtags MeToo et Balancetonporc. Aux États-Unis comme en France, ces actions émanent des nouvelles générations et usent d’une grammaire originale: parler avec sa subjectivité, forcer la visibilité médiatique grâce à la communication décentralisée et souvent désigner les harceleurs par leur nom, surtout s’ils sont connus. Sans défilées, sans flonflons sur le patriarcat, et sans organisation. 

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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