Parents & enfants

«C’est pour ça qu’il ne faut pas engager de femmes tant qu’elles sont en âge d’avoir des enfants»

Temps de lecture : 6 min

Les réactions des employeurs à l'annonce d’une grossesse sont souvent contre-productives. Voici comment cela peut changer.

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Pregnancy / Tatiana Vdb via Flickr CC License by.

Lorsque Jen a annoncé sa grossesse à sa patronne, elle s’attendait à être félicitée, sans doute du bout des lèvres. Au lieu de cela, sa supérieure s’est tournée vers un collègue de sexe masculin en disant: «Tu vois, c’est pour ça qu’il ne faut pas engager de femmes… enfin, tant qu’elles sont en âge d’avoir des enfants.»

«Je m’attendais simplement à ce qu’elle me dise “Oh, OK, félicitations”», explique Jen (comme la quasi-totalité des femmes que nous avons contactées dans le cadre de cet article, elle a demandé à ce que son nom soit modifié afin d’éviter toute répercussion sur son travail). «Je ne m’attendais pas à une blague. Je ne m’attendais pas à une blague à mes dépens, ou aux dépens des femmes dans leur ensemble.» Jen appréciait sa patronne et son travail mais plusieurs années après les faits, elle se souvient toujours de cette plaisanterie blessante.

Dans une étude récemment publiée dans la revue Organization Science, Laura Little, Amanda Hinojosa et John Lynch ont montré que lorsque l'annonce d’une grossesse était reçue de manière positive par un supérieur hiérarchique, l’employée était, un an plus tard, plus motivée et plus loyale envers son emploi et sa hiérarchie.

Après avoir travaillé avec des centaines de jeunes parents et leur hiérarchie, et après en avoir interviewé plusieurs centaines d’autres, je sais que l’annonce de la grossesse influence durablement la transition vers la parentalité dans le cadre professionnel. Ce sont avant tout des femmes qui me racontent ces anecdotes marquantes –sans doute parce que leurs grossesses sont statistiquement plus dangereuses pour leurs carrières que pour celles des hommes, et parce qu’elles craignent immédiatement d’être ostracisées sur leur lieu de travail.

«Je suis rassuré, c’est une excellente nouvelle!»

Une réaction positive finit toujours par porter ses fruits. Lorsque Sarah Kaufman, directrice adjointe de la technologie au sein du Rudin Center (New York University), a fait part de sa grossesse à son supérieur, ce dernier l’a félicitée avec une joie presque débordante. «Lorsque tu m’as dit que tu avais quelque chose à m’annoncer, je me suis dit que tu avais reçu une offre d’embauche ailleurs, a-t-il expliqué. Je suis rassuré, c’est une excellente nouvelle!» Après la naissance de son fils, Sarah Kaufman a continué à collaborer pendant quatre ans avec son supérieur. La réaction de ce dernier est à l’image de son style de gestion: il lui a donné assez d’espace pour s’épanouir dans sa carrière et consacrer du temps à sa famille, et la jeune mère en est ressortie gagnante professionnellement parlant.

Certains patrons, en revanche, traitent ostensiblement les événements marquants de la vie de leurs employées comme autant de tuiles monumentales. Citons l’exemple de ce propriétaire de salon de coiffure qui, lorsqu’il a appris qu’une de ses coiffeuses était enceinte, a déclaré à l’intéressée et à ses collègues féminines qu’il aimerait être dans la capacité de ne pas engager d’employées dotées d’un utérus en état de fonctionnement.

Lorsqu’Emily, alors employée par une association à but lucratif, a annoncé sa grossesse à son supérieur, celui-ci n’a pas même levé les yeux de son écran d’ordinateur: «Tu vas revenir bosser ensuite, ou tu vas rester à la maison pour faire une tripotée de gamins?» Lorsqu’elle a annoncé la nouvelle à sa hiérarchie, Suzi, responsable marketing, venait de recevoir une évaluation élogieuse une semaine auparavant. Son patron pointa son estomac du doigt et déclara qu’avec tout ce qui se tramait là-dedans, elle n’était sans doute plus à même de remplir ses fonctions. Elle eut alors bien du mal à dissimuler sa surprise et son indignation. Dans un cas comme dans l’autre, ces épisodes se soldèrent par le départ de l’employée.

«Avec le recul, j’ai vraiment honte de ma réaction»

La nature de ces interactions dépend beaucoup du parcours préalable de la femme employée et de sa figure hiérarchique. Des travaux de recherche montrent que si cette dernière éprouve elle-même des difficultés à faire cohabiter travail et vie de famille, son comportement en pâtit dans le cadre professionnel. Lorsqu’une employée lui a annoncé qu’elle était enceinte, Ilana, femme rabbin, admet ne pas avoir manifesté de joie particulière. «Avec le recul, j’ai vraiment honte de ma réaction, avoue-t-elle. J’étais enthousiaste et heureuse pour elle, bien sûr –mais lorsque l’une de vos employées vous annonce sa grossesse, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander: “Comment je vais faire, maintenant?”»

Travail et vie de famille sont deux facteurs importants pour les employés comme pour leur hiérarchie; de ce fait, si l’on souhaite prédire l’accueil que va recevoir l’annonce d’une grossesse, le moment et les circonstances pèsent certainement dans la balance. Lorsque Rebecca, professeure des écoles, a annoncé qu’elle attendait son premier enfant, elle était l’une des premières à être dans ce cas parmi ses collègues de l’établissement. Le directeur de l’école l’avait alors félicitée chaleureusement en lui témoignant tout son soutien. En juin dernier, lorsque Rebecca a annoncé qu’elle était de nouveau enceinte et qu’elle serait en congé en automne, soit l’une des périodes les plus chargées et les plus stressantes de l’année scolaire, son directeur «était à deux doigts de la crise de larmes». Autrement dit, lorsque le travail et la vie personnelle les dépassent, les responsables hiérarchiques sont plus susceptibles de se laisser aller à des réactions négatives. Il est tout aussi courant de voir des employées se méprendre sur le compte de leurs supérieurs à la suite d’un commentaire malheureux prononcé dans le cadre d’une journée difficile.

Toute personne occupant une position hiérarchique doit être consciente du fait que ces interactions, aussi brèves soient-elles, sont particulièrement importantes. Il faut s’y préparer. Vos employés n’ont pas particulièrement besoin de grandes effusions de joie mais ils ou elles désirent que l’on respecte leur sécurité émotionnelle –et que l’on ne les prenne pas au dépourvu. De chaleureuses félicitations s’avèrent parfaitement suffisantes. Concentrez-vous sur le point le plus important: il s’agit de donner une impulsion positive à cette nouvelle étape en la présentant comme une occasion de découvrir une nouvelle forme de collaboration, d’ouvrir de nouvelles voies de communication et d’organiser ensemble les changements qui s’annoncent.

Un moment d'une rare intensité

De leur côté, les employés peuvent également créer les conditions d’une conversation fructueuse: ne vous contentez pas d’annoncer la nouvelle et d’attendre la réaction de votre interlocuteur. Prenez l’initiative; instaurez un contexte favorisant une communication positive. Dès la fin de l’entretien, préparez-vous à gérer chaque étape du chemin qui reste à parcourir: déléguer certaines tâches, clarifier les attentes de chacun, informer la hiérarchie et l’impliquer dans le processus.

Dans de tels moments, les deux interlocuteurs doivent savoir faire preuve d’empathie. Lorsqu’Abby, employée dans une banque d’investissement, a annoncé à sa supérieure qu’elle attendait son premier enfant, cette dernière s’est pris la tête entre les mains, désespérée. Elle lui a ensuite expliqué à quel point il serait difficile de prendre en charge ses dossiers avant de détailler les difficultés que rencontraient les mères de famille en termes d’évolution de carrière dans le secteur de la banque d’investissement. Lorsqu’Abby est tombée enceinte de son deuxième enfant, elle a adopté une nouvelle stratégie. Elle est entrée dans le bureau de cette même supérieure et lui a dit: «Je vais t’annoncer une nouvelle, et voilà ce que tu vas me répondre: “Félicitations! Travaillons à quatre mains pour planifier une solution qui nous conviendra à toutes les deux.”» Sa supérieure l’a dévisagée depuis l’autre côté du bureau; elle a marqué un temps d’arrêt; puis elle lui a souri: «Félicitations.»

Chez les employés comme chez leurs supérieurs, il arrive souvent que la vie professionnelle se heurte à la vie familiale; l’arrivée d’un nouvel enfant est l’un de ces moments –un parmi tant d’autres. C’est également un moment d’une rare intensité car chaque interlocuteur est alors porteur de valeurs, d’expériences et d’attentes personnelles distinctes. L’attitude qu’adopte un supérieur hiérarchique en un pareil moment marquera durablement la personne concernée: faites donc en sorte d’adopter la bonne.

Rachael Ellison Consultante sur le sujet de l'équilibre vie professionnelle-vie personnelle

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