Monde

Reza Zarrab, l'homme qui fait trembler le président Erdogan

Ariane Bonzon, mis à jour le 06.12.2017 à 11 h 31

Un procès explosif s'est ouvert à New York autour d'un trafic de blanchiment d'argent impliquant le sommet de l'État turc. L'homme d'affaires Reza Zarrab, une des figures clés du système, aurait fait le choix de collaborer avec le FBI, déclenchant l'ire d'Erdogan.

Capture Al Jazeera

Capture Al Jazeera

Un changement de costume, comme un symbole. Au cœur d’un vaste réseau de blanchiment et de pots de vin, soutenu et couvert par les plus hautes autorités de l’État turc, pour contourner les sanctions américaines imposées à l’Iran, se trouve le golden boy turco-iranien Reza Zarrab.

Arrêté en mars 2016 à Miami, ce trentenaire constitue la pièce maitresse du procès qui a débuté le mercredi 30 novembre à New York. Il a tout de suite mis en cause le Président Erdogan, Premier ministre à l’époque, et plusieurs de ses ministres.

De l’uniforme de prisonnier au costume de témoin

Au premier jour d’audience, Reza Zarrab est donc apparu en tenue, kaki, de prisonnier. Mais dès le lendemain, c’est en costume qu’il se présente à la barre. Comme un symbole de son changement de statut: d’accusé n°1, Reza Zarrab est passé témoin assisté n°1. Il n’est plus détenu à la prison fédérale de Manhattan mais dans un lieu secret et il bénéficie de la protection du FBI.

En avouant fin octobre sa culpabilité, Reza Zarrab a décidé de coopérer pleinement avec la justice américaine: c’est «le moyen le plus rapide de reconnaître ma responsabilité et de sortir sans tarder de prison», a-t-il précisé.  

D’où le costume civil porté dès la seconde audience. Schémas à l’appui, Reza Zarrab a décrit le montage très élaboré qui, en dépit des sanctions américaines, a permis à l’Iran d’obtenir pendant cinq ans, jusqu’en 2015, des devises en échange de son gaz et son pétrole.

Selon la description très complète qu’en font les correspondants de Médiapart en Turquie et aux États-Unis, les revenus de ces ventes étaient versés à Halk bank, dont l’État turc est actionnaire majoritaire. Puis convertis en or par l’intermédiaire de sociétés appartenant à Reza Zarrab, les lingots étant ensuite exportés de Turquie vers les Émirats arabes unis, avant d’être échangés contre des dollars et des euros lesquels étaient rapatriés en Iran ou utilisés sur les marchés internationaux pour Téhéran. Plusieurs milliards de dollars ont ainsi été blanchis. Et ce sont des pots de vin de dizaines de millions d’euros dont auraient bénéficié plusieurs ministres d’alors dont celui des affaires européennes, Egemen Bagis, et le ministre de l’Économie, Zafer Çağlayan, pour avoir aidé à vaincre les réticences des banques.

Erdogan accusé

Ce costume civil avait été souhaité à haute voix par le juge à la fin de la première audience. Dès le lendemain, Reza Zarrab accusait le Président Recep Tayyip Erdogan d’avoir, alors qu’il était Premier ministre, donné lui-même l’ordre à deux banques d’État, Ziraat et Vakif, de participer à ce trafic d’or. Le costume n’était sans doute pas inutile pour apporter un surcroît de crédibilité et de solennité au témoignage du golden boy.

«Durant ces trois jours de témoignages souvent irréfutables, Mr Zarrab est apparu calme, gardant un ton respectueux et apparaissant rarement mal à l’aise dans ses réponses aux questions», décrit le New York Times.

«À juger de la complexité des schémas, il n’y a aucun doute que ces révélations ont été travaillées à l’avance et ont fait l’objet de nombreuses répétitions», estimait un journaliste turc qui suit le dossier.

On comprend pourquoi Erdogan cherchait à tout prix à empêcher la tenue de ce procès, jusqu’à évoquer cette perspective avec des responsables américains et le président Trump lui-même lors d’une conversation téléphonique en septembre.    

Téhéran se tait, Ankara s’agite

En se faisant intercepter en Floride l’année dernière, Reza Zarrab a tout autant échappé aux autorités iraniennes qu’aux autorités turques. Le silence de Téhéran, également mis en cause, tranche cependant avec l’agitation dont fait preuve Ankara. 

Le gouvernement turc fait feu de tout bois. Il décrit le procès de New York comme un complot fomenté pour le faire tomber et affaiblir la Turquie. Il accuse le réseau de l’imam Fethullah Gülen –auquel il attribue la responsabilité de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016– d’avoir fabriqué les preuves de toutes pièces.   

Recep Tayyip Erdogan | ADEM ALTAN / AFP

Et puis, le 2 décembre, le parquet d’Istanbul annonce saisir les biens de Reza Zarrab (divorcé depuis l’année dernière d’une pop star turque) et de sa famille pour «divulgation de secrets d’Etat». Tandis que le Procureur général de la République turque émet un  mandat d’arrêt contre Graham Fuller, ancien responsable de la CIA, pour son implication supposée dans la tentative de coup d’État.

Enfin, toujours le même jour, Anadolu Agency, l’équivalent turc de Russia Today, publie une exceptionnellement longue interview de Talal Silo, ancien gradé et porte-parole des Forces démocratiques syriennes (FDS, arabes et kurdes) qui aurait fait défection et se serait réfugié en Turquie en octobre dans des conditions encore floues. Talal Silo y accuse les États-Unis de fermer les yeux sur la nature terroriste du Parti des travailleurs du Kurdistan et du Parti de l’Union démocratique (deux partis frères kurdes, séparatistes) dominant au sein des FDS et de les armer. Talal Silo dénonce aussi Washington d’avoir conclu un deal avec Daech pour libérer Raqqa.   

Ankara cherche à faire diversion et  à déplacer les motifs d’indignation populaire. Rares d’ailleurs sont les journaux turcs qui ont publié les accusations de Reza Zarrab au sujet du président Erdogan. Tandis que les réseaux sociaux se sont au contraire emparés du sujet.

Déjà vu, déjà entendu

Pour l’opinion publique turque, l’affaire n’est pas tout à fait une découverte. Elle se souvient d’abord de l’interception en décembre 2012 d’un avion lors d’une escale à Istanbul. Il provenait d’Afrique. Dans ses soutes, les douaniers turcs avaient trouvé une tonne et demie d’or.  Maintenu au sol pendant trois semaines, il avait fallu que Reza Zarrab demande aux autorités politiques d’intervenir pour que l’avion puisse repartir pour Dubaï.

Et surtout, les Turcs se rappellent qu’un an plus tard, une myriade d’écoutes téléphoniques sortaient sur le net. Leur divulgation révélant un trafic financier de grande ampleur au plus haut sommet de l’État, dans lequel étaient «mouillés» plusieurs ministres. Un procureur connu pour être l’une des chevilles ouvrières du réseau de l’imam Fethullah Gülen lançait plusieurs perquisitions et mandats d’arrêt. Quatre-vingt-dix personnes étaient incarcérées parmi lesquelles Reza Zarrab lui-même pendant deux mois.

Quatre ministres démissionnaient –dont celui de l'Économie, Zafer Caglayan. Mais le scandale tourne court. Le Premier ministre Erdogan également visé par ces écoutes, procède à d’importantes purges dans la police et la justice au sein desquelles sont nombreux les sympathisants gulénistes, «un État dans l’État», dira le Premier ministre turc à leur propos. Et son parti, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) remporte les élections municipales de mars avec 45% des voix. Erdogan se maintient au pouvoir.

La goutte d'eau de trop?

 

C’est donc quatre ans plus tard, le même scandale qui remonte à la surface. Mais cette fois-ci dans l’enceinte d’un tribunal américain. Les révélations de ces jours-ci à Manhattan parviennent aux Turcs comme en écho amplifié de celles de décembre 2013. Si les extraits de la déposition de Reza Zarrab qui ont commencé à circuler avant le début du procès et auxquels nous avons eu accès sont avérés, le golden boy pourrait même causer encore la surprise en incriminant un des plus importants personnages de l’État.

L’une des nombreuses lignes de défense du président turc est de contester la légitimité de l’embargo américain contre l’Iran. Ce qui peut être entendu par sa base. Celle-ci en revanche acceptera plus difficilement que le contournement de ces sanctions ait conduit à  l’enrichissement personnel d'Erdogan et de son entourage. 

Sans oublier les conséquences financières importantes si les six banques turques impliquées dans le contournement des sanctions américaines étaient mises à l'amende de plusieurs milliards de dollars. Une peine qui ébranlerait la confiance des investisseurs de portefeuille turcs et étrangers et fragiliserait le socle économique sur lequel repose grandement  le pouvoir islamo-nationaliste. 

Sur fond de tensions grandissantes entre les États-Unis et la Turquie, deux récits s’entrechoquent donc. C’est pourquoi le costume de Reza Zarrab n’est pas seulement anecdotique. Il participe à la crédibilisation de l’accusation, ce que n’avaient pas complètement réussi à faire les grandes oreilles de décembre 2013. Et à la fragilisation de celui qui reste encore une îcône pour une bonne partie de la population turque. 

 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte