Monde

Pire que les mauvais dirigeants, les mauvais dirigés

Moisés Naím, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 05.12.2017 à 11 h 44

Il est impératif d’agir pour empêcher certains – citoyens désinformés, manipulateurs chevronnés et entreprises facilitatrices – de miner peu à peu la démocratie.

Le militant pro-Brexit Nigel Farage lors d'un meeting du candidat Trump, le 24 août dans le Mississipi. | Jonathan Bachman / Getty Images / AFP

Le militant pro-Brexit Nigel Farage lors d'un meeting du candidat Trump, le 24 août dans le Mississipi. | Jonathan Bachman / Getty Images / AFP

Le monde a bien du mal à trouver de bons dirigeants: nombre d’entre eux sont malhonnêtes, incapables voire, irresponsables. Certains sont même fous et beaucoup ont tous ces défauts à la fois. Mais il y a aussi un problème du côté des «dirigés». Un peu partout sur la planète, les démocraties sont mises à mal par les suffrages de citoyens indifférents, désinformés ou qui font preuve d’une naïveté que seule leur irresponsabilité pourrait dépasser.

J’en veux pour preuve les Britanniques qui, après avoir voté en faveur de la rupture d’avec l’Europe, se sont massivement rués sur Google pour chercher à savoir ce que signifiait au fond le Brexit. Ou encore les Américains qui ont accordé leurs suffrages à Donald Trump et sont sur le point de perdre leur assurance maladie. Tous ces gens qui l’ont cru sur parole quand il avait promis de ne pas gouverner avec les traditionnelles élites corrompues… et qui voient désormais des lobbyistes, voraces défenseurs d’intérêts particuliers, placés à des postes clés de la Maison-Blanche. Des citoyens qui ne perdent plus leur temps à se rendre aux urnes, convaincus que leur vote n’y changera rien et que «tous les politiciens se valent», qui n’en connaît pas?

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Le web comme arme politique

Internet est un outil stratégique dont se servent les démagogues, défenseurs d’intérêts obscurs et même les dictatures étrangères, pour manipuler les électeurs les plus insoucieux et distraits. Le web est non seulement une formidable source d’informations, mais il s’est transformé en un canal toxique de diffusion de mensonges que certains exploitent comme arme politique.

Nous y sommes tous logés à la même enseigne: nous sommes vulnérables. Mais certains le sont davantage lorsque, sous prétexte d’être très occupés ou par atonie, ils ne se donnent pas vraiment la peine de vérifier la véracité des messages politiques séduisants qui leur sont adressés.

Il n’y a pas que les tire-au-flanc. A l’autre bout de la chaîne se trouvent les activistes, dont les positions intransigeantes rigidifient la vie politique. Les porteurs de convictions inébranlables trouvent sur la Toile des refuges numériques où ils interagissent uniquement avec ceux qui partagent leurs points de vue biaisés et où ne circulent que les informations qui les confortent dans leur opinion.

Quant à la briéveté des réseaux comme Twitter ou Instagram, elle favorise les propos extrémistes: plus le message est court, plus il doit être radical pour pouvoir circuler largement. Les réseaux sociaux ne connaissent pas d’espace, de temps, ni de patience pour les nuances de gris. Pas de place pour l’ambivalence, la nuance ou les possibilités de convergence entre points de vue qui se croisent. Tout est tout noir ou tout blanc! Naturellement, les positions sectaires fleurissent et le consensus est plus difficile à trouver.

Quatre pistes contre les fake news

Voici quatre initiatives préliminaires pour tenter de lutter contre ce phénomène.

1. Déployer une campagne d’éducation publique pour nous rendre moins vulnérables aux manipulateurs qui sévissent sur Internet. S’il est impossible de parvenir à une immunité totale contre les cyberattaques qui, par le biais de fake news et de déformations de la réalité, tentent d’influer sur nos idées et nos votes, il n’est pas complètement impossible de se défendre! Il existe assurément des marges de manœuvre et, en guise de première étape, il convient de diffuser les meilleures pratiques de défense contre la manipulation sur Internet.

2. Inutile de proposer des meilleures pratiques à ceux qui ne s’y intéressent pas. Pour autant, il est indispensable de mener une campagne soutenue qui explique les conséquences pernicieuses du «je-m’en-foutisme électoral».

3. Il faut mener la vie plus dure aux manipulateurs, parvenir à identifier ceux qui orchestrent les campagnes de désinformation, les dénoncer et, dans les cas d’abus les plus flagrants, les poursuivre en justice. Ces individus prospèrent dans l’opacité et agissent sous le couvert de l’anonymat. C’est pourquoi il est essentiel de faire la lumière sur les origines, les sources et les intérêts de ceux qui produisent les informations que nous consommons. Il est impératif de réduire l’impunité de ceux qui minent la démocratie.

4. Il faut empêcher les entreprises informatiques et de réseaux sociaux de continuer à jouer un rôle de facilitateur. L’ingérence étrangère dans les élections américaines n’aurait pas été possible sans Google, Facebook, Twitter, etc. On sait aujourd’hui que ces trois sociétés se sont enrichies en vendant à des clients liés à des intermédiaires russes des messages de propagande électorale. Il faut contraindre ces entreprises à user de leur immense pouvoir technologique et commercial pour protéger les consommateurs. Il faut aussi faire en sorte qu’il leur soit plus coûteux de servir de plateformes de lancement d’agressions antidémocratiques.

Quatre pistes car s'il paraît évident qu’il faut s’efforcer de chercher de meilleurs responsables politiques, de meilleurs leaders, il faut aussi et plus que jamais, agir auprès des destinataires de messages. Des citoyens mal renseignés ou indifférents à la politique, il y en a toujours eu. De même que des personnes qui ne savent ni pour qui, ni contre qui, elles votent; les implications de ces expressions démocratiques constituent aujourd’hui une menace pour tous.

 

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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