Science & santéHistoire

80% des publications climato-sceptiques en ligne se réfèrent à un même blog bidon

Repéré par Léa Polverini, mis à jour le 05.12.2017 à 18 h 30

Repéré sur BioScience, Motherboard

Susan Crockford est devenue la référence des climato-sceptiques sur internet au sujet du devenir des ours blancs... qu'elle n'a jamais étudiés.

A la COP23, des manifestants déguisés en ours polaires et en Donald Trump lors d'une parade du groupe «No Climate Change», le 11 novembre 2017, à Bonn, Allemagne | Bernd Thissen / dpa / AFP

A la COP23, des manifestants déguisés en ours polaires et en Donald Trump lors d'une parade du groupe «No Climate Change», le 11 novembre 2017, à Bonn, Allemagne | Bernd Thissen / dpa / AFP

L'ours blanc est devenu au cours des dernières décennies un symbole du réchauffement climatique. Seul au milieu de glaciers qui réduisent toujours un peu plus et partent à la dérive, il incarne un patrimoine naturel en péril, impuissant malgré sa force, subissant le réchauffement jusqu'au pôle Nord. Significativement, c'est lui qu'on retrouvait à l'ouverture de la COP23, avec la sculpture Unbearable de Jens Galschiøt, embroché sur la courbe d'un pipeline. Comme toute icône, l'ours blanc entraîne dans son sillon une série de critiques, et sa carcasse a fait la manne des climato-sceptiques.

Dans un article publié par BioScience, une revue de l'Oxford University Press, des chercheurs se sont penchés sur le traitement qui est fait du changement climatique à partir du cas des ours polaires dans les blogs internet. Ils ont analysé pour cela 45 blogs dits «fondés sur la science», et 45 autres «niant la science». Des 45 qui refusent la notion de réchauffement climatique et ses effets, il s'avère qu'environ 80% tirent leurs arguments d'autorité et le fondement de leurs assertions d'un seul et même blog, Polar Bear Science, tenu par Susan Crockford.

Des experts autoproclamés

Or, jusqu'à présent, «Susan Crockford n'a jamais conduit de recherche originale ni publié aucun article qui ait été évalué par ses pairs dans la littérature que l'on trouve sur les ours polaires. Cependant, elle a publié des notes et des “recommandations” à travers un think tank conservateur, la Global Warming Policy Foundation, qui la décrit comme “une experte sur l'évolution des ours polaires”.»

En réalité, elle est auxiliaire d'enseignement non rémunérée à l'université Victoria, consultante au sein de sa propre compagnie Pacific Identifications, et son autoproclamation d'«experte» correspond, selon les chercheurs, à une expertise «construite par elle-même pour servir des agendas alternatifs». Elle n'a jamais mis les pieds en Arctique, et encore moins pour conduire des études sur les ours polaires. Mais elle s'en félicite.

La Global Warming Policy Foundation, qui se revendique d'un «sens commun sur le changement climatique», publie fréquemment ses articles, dans lesquels elle prétend que les ours polaires s'adapteront facilement au changement des écosystèmes dans l'Arctique dans les décennies à venir. C'est l'une des trois positions majeures tenues par les blogs sur le réchauffement climatique, largement reprise par les climato-sceptiques. Quand ceux-ci ne considèrent pas —c'est la majorité— que l'étendue des glaciers de l'Arctique augmente ou se stabilise, et donc que les ours polaires ne sont pas menacés par le réchauffement climatique, ils avancent que si elle est en déclin aujourd'hui, on ne peut en tirer des conséquences dans le futur proche. La troisième estime que les glaciers fondent et que cela menace les ours polaires, position tenue par la quasi totalité des blogs «fondés sur la science», et une infimité de ceux «niant la science».

«En niant les impacts du réchauffement climatique sur les ours polaires, les bloggeurs cherchent à jeter le doute sur d'autres conséquences écologiques établies du réchauffement climatique, aggravant le fossé qui empêche un consensus sur la question.»

Faire jouer le doute

 

Les blogs sont devenus l'un des premiers lieux où sont exposés des points de vue divergents sur le réchauffement climatique, rappellent les chercheurs. Tenus par qui veut, sans exigence de rigueur scientifique, ils ont pourtant une influence conséquente sur l'opinion publique et, incidemment, sur certaines décisions politiques. Un blog climato-sceptique comme Watts Up With That se présente ainsi comme «le site le plus consulté au monde sur le réchauffement et le changement climatiques», et totaliserait près de deux millions de visiteurs par mois. Talonné par Climate Depot, Junk Science —le nom est déjà tout un programme—, ce genre de blog crée une chambre d'écho pour les discours conspirationnistes et climato-sceptiques.

La plupart du temps, ces blogs sortent leurs exemples ou sources de leur contexte, de façon à en tirer des conclusions inverses. Les auteurs de l'article publié par BioScience mettent à ce titre en garde contre ces stratégies de communication qui tordent leurs objets d'étude et utilisent des sujets brûlants comme pièce principale pour entraîner des sortes de chutes de dominos:

«La stratégie principale des blogs négationnistes est de se concentrer sur des sujets tape-à-l'œil sur lesquels il est donc facile de susciter l'intérêt du public. Ces sujets sont utilisés comme des “proxys” pour le réchauffement climatique en général. [...] Les partisans du créationnisme et du dessein intelligent utilisent la même stratégie: à la place de fournir des preuves scientifiques pour conforter leurs opinions, ils se concentrent de façon sélective sur certains éléments de preuve de l'évolution et essayent de jeter le doute dessus.»

Le doute devient ainsi un argument pour invalider d'autres recherches scientifiques. Pendant ce temps, les ours polaires sont classés par le United States Fish and Wildlife Service comme espèce en danger depuis 2008, et leur population a chuté de 40% en Alaska entre 2000 et 2010.

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