France

La police a des bleus à l'âme

Alexandre Lévy, mis à jour le 11.01.2010 à 15 h 14

Politique du chiffre, pressions, manque de moyens... La grogne monte chez les syndicats de police. Un malaise qui sonne comme un désaveu de la politique sécuritaire du gouvernement.

L'heure n'est plus à la fête. A l'approche des élections professionnelles de fin janvier, de nombreux syndicalistes comme de simples flics de terrain ont «ouvert leur gueule» pour exprimer un certain malaise voire un ras-le-bol général. «La police n'est pas l'armée. Chez-nous, depuis toujours, lorsque ça va mal, lorsqu'on n'est pas d'accord, la parole se libère. Et on râle», raconte un ancien commissaire. De nombreux syndicats représentent les revendications des employés de cette grande maison, une chose impensable dans les rangs de l'armée, que l'on appelle bien la Grande muette.

De Rennes à Toulouse en passant par la région parisienne, des policiers ont dénoncé pêle-mêle la politique du chiffre, le manque de moyens, les dangers et les ingratitudes d'un métier - et d'une fonction - qui, depuis quelques années, se trouve plus que jamais exposé aux feux des projecteurs. Au regard de l'importance qu'ont pris les questions de sécurité dans l'ascension de Nicolas Sarkozy, du ministère de l'Intérieur à l'Elysée, ces protestations peuvent être lourdes de conséquences pour le gouvernement actuel. Surtout à la veille des élections régionales. Voici une liste non exhaustive de ce qui ne tournerait pas rond dans la «maison poulaga» aujourd'hui.

Le «respect»

Mercredi 6 janvier, l'émotion est palpable dans la cour du commissariat de Chessy, en Seine-et-Marne. Un millier de policiers sont venus, parfois de très loin, pour dire un dernier adieu au major Patrice Point. Ce policier de 51 ans a été mortellement blessé quelques jours auparavant lors d'une simple opération contre des cambrioleurs; les malfrats ont intentionnellement foncé sur lui avec le véhicule qu'ils venaient de dérober. Le ministre de l'Intérieur est venu pour y exprimer de la «tristesse et du chagrin». De l'indignation aussi: «Dans une société civilisée et démocratique, personne ne peut accepter qu'on n'ait pas plus de considération pour la vie d'un homme, que la vie d'un policier puisse être anéantie, que ceux qui sont en charge de faire respecter la règle et la loi puissent être victimes d'assassinat», dit Brice Hortefeux. Au sein de la police, la colère gronde: «On ne nous respecte pas», disent en choeur les fonctionnaires. Les voyous, mais aussi les simples citoyens. Et surtout les médias.

Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat d'Alliance, pose la question: «Comment se fait-il que cette mort soit passée sous silence dans certains médias alors que la moindre bavure de police fait la une de tous les journaux?» Sur son blog, le lieutenant Bénédicte Desforges (auteur du livre Flic, chronique de la police ordinaire) s'en prend longuement à cette indifférence du public. «Sa mort [de Patrice Point] qui a duré trois jours s'est comptée en secondes dans la somme de ce qui est censé vous informer. Personne n'y a trouvé un sens particulier, ou quelque chose à redire. Une fatalité. Une insignifiance médiatique. À classer dans les pertes et profits de la République». Et là aussi, c'est le manque de respect qui blesse le plus cette écorchée vive de la police. «Le respect... Les policiers ne l'attendent raisonnablement pas des délinquants (...). Non, le respect et la reconnaissance, on l'attend de tous les autres. Ceux qui ne nous voient pas, ne nous remarquent pas, et trouvent tout à fait normal de vivre en sécurité dans un pays libre. Ceux que l'on indiffère parce qu'on fait partie d'un système. Ceux dont le manque de considération n'est rien moins que du mépris. Ceux-là, c'est vous et vos médias».

Les effectifs

La mort tragique de Patrice Point a été aussi l'occasion pour les syndicats de police de dénoncer le problème du manque d'effectifs. Ou de leur mauvaise gestion. Unanimes, Alliance (classé plutôt à droite) et l'Union SGP Unité Police (gauche) ont demandé plus de moyens pour combattre la délinquance. «Les effectifs et les moyens doivent être en permanence et partout à la hauteur afin que les policiers puissent accomplir, parfois au risque de leur vie, les missions de service public pour assurer la tranquillité des citoyens», rappelle le premier syndicat des gardiens de la paix.

Interrogé par Libération, son délégué national, Yannick Danio affirme qu'en 2010 la police va perdre 2.018 postes dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP). «Aujourd'hui, on nous réclame toujours plus de résultats avec moins de moyens», poursuit-il. Un «dégraissage» qui touche déjà de nombreux commissariats aux quatre coins du pays et dont les «tauliers» n'ont de cesse de tirer la sonnette d'alarme.

Dans des conversations informelles ou sur leurs blogs, des policiers disent tous la même chose à l'adresse du gouvernement: «Donnez-nous les moyens de votre politique!». «On ne peut pas tout faire avec des bouts de ficelle, explique un officier de la PJ parisienne. Quoi qu'on en dise, le métier de policier et/ou gendarme, sera toujours différent. On ne peut pas supprimer des postes dans la police comme on le fait dans d'autres administrations. Il ne s'agit pas seulement de répartition des tâches de travail, mais bel et bien de la sécurité des policiers et des citoyens». «Recentrons-nous sur le métier d'origine du policier; supprimons les milliers d'heures de tâches indues accumulées tous les jours», conclut-il.

La dictature du chiffre

La grogne, effectivement, monte contre ces «tâches indues»... Une bureaucratie parfois archaïque, de la paperasse, des rapports... Et surtout contre ces interpellations «faciles» qui gonflent les statistiques, apportent des bons points, voire de primes, mais ne s'attaquent pas au fond des problèmes. L'arrestation d'un fumeur de shit ou d'un travailleur clandestin, par exemple, constitue à la fois un délit constaté, une garde-à-vue et une affaire résolue. Soit trois bâtons dans le «sarkomètre». «En revanche, pour arriver jusqu'au grossiste ou le passeur, il faut des semaines voire des mois de planques et d'enquête pour un résultat souvent incertain», expliquent les flics.

C'est ainsi que des gradés se transforment en gestionnaires qui fixent des quotas à atteindre, et des policiers de terrain en chasseurs de chiffres... Au détriment de leur véritable mission. C'est l'envers du décor d'une police que Nicolas Sarkozy a voulu plus efficace, plus moderne et dans laquelle les meilleurs sont récompensés aux dépens des tire-au-flanc. On a voulu rendre la police plus souple, moins bureaucrate? Parfois, c'est strictement l'inverse qui se produit. «À la fin de l'année, il faut toujours donner un coup de collier pour faire aussi bien que l'année précédente», explique à la Dépêche du Midi, Didier Martinez, secrétaire régional adjoint d'Unité police-SGP.

A Toulouse, justement, où «la hiérarchie du commissariat du Mirail exerce une pression toujours plus conséquente sur le personnel, exigeant un rendement et une productivité quantitative croissante. Les policiers sont saturés et enragent d'assister à cette dérive d'un service public qui perd toute notion de l'intérêt collectif», poursuit-il. Sur cette «dictature du chiffre», les policiers ne se contentent plus de râler: ils sont sortis à plusieurs reprises dans la rue, à Paris, Marseille, Lille et Toulouse pour signifier leur ras-le-bol et leur opposition.

Une police à deux vitesses

Des tensions ont toujours existé entre les commissaires et les officiers d'une part et, plus généralement, entre les gradés et les gardiens de la paix. Ces tensions se sont accentuées lorsque les officiers ont obtenu leur passage dans la catégorie A de la fonction publique, alors que les gardiens de la paix sont restés cantonnés à la catégorie C (où ils sont payés au SMIC). «Depuis, c'est la lutte des classes», confie un responsable de la sécurité publique au Télégramme.

A en croire de nombreux témoignages, la course au résultat a creusé d'autant plus ce fossé à l'intérieur des forces de police, les donneurs d'ordres s'étant focalisés sur leur carrière et les chiffres, alors que la base est livrée à elle-même, à ses états d'âme et ses tâches ingrates... Est-ce exagéré? Ces interrogations sont néanmoins la preuve que la police traverse en ce moment une époque charnière, à cheval entre les nombreuses réformes et les habitudes du passé. La disparition de la police de proximité, les balbutiements des UTEQ, ces nouvelles unités territoriales de quartier... Sans parler de l'intégration laborieuse et parfois conflictuelle du corps des gendarmes, un des plus importants chantiers ouvert par le chef de l'Etat.

La dépression, le suicide

Dire que le métier de policier n'est pas facile, qu'il n'est pas comme les autres, relève du pléonasme. L'exposition médiatique actuelle et la pression hiérarchique n'arrangent pas les choses. La nature des tâches non plus. A en croire Yanick Danio du syndicat Union SGP-Unité Police, de nombreux cas de dépression existent au sein de la Police des frontières (PAF) de Calais, là où la chasse aux clandestins et la plus intense. Et la plus vaine aussi: 26 000 interpellations en 2008 pour un nombre infime de reconduites à la frontière.

Souvent attribués à des «problèmes personnels», les suicides restent un tabou dans la police nationale. Leur nombre n'est pas communiqué. Selon Yanick Danio «on déplore toujours 40 à 50 suicides de policiers par an»; pour certains les conditions de travail et le manque d'estime et de respect y sont pour beaucoup. Pour Bénédicte Desforges, «en tout état de cause, la déprime policière est bien moins liée à la difficulté de lutter contre la délinquance et à tout ce que cela suppose de désamour, d'irrespect et d'impopularité, qu'aux conditions de travail et une certaine façon de travailler».

Alexandre Lévy

Image de Une: Place de la Concorde en 2008, REUTERS/Charles Platiau

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