Monde

Le «poverty porn», ou les limites d'un humanitarisme bien intentionné

Léa Marie, mis à jour le 07.12.2017 à 10 h 24

Il est reproché à la campagne caritative d'Ed Sheeran de promouvoir l'image du «sauveur blanc» et de surfer sur l'infantilisation des populations démunies.

Ed Sheeran entouré d'enfants sans abris au Libéria - via Youtube @ComicRelief

Ed Sheeran entouré d'enfants sans abris au Libéria - via Youtube @ComicRelief

Après le «food porn», place au «poverty porn»? Littéralement «porno de la pauvreté», l'expression volontairement provocatrice entend dénoncer la manière dont certaines célébrités se mettent en scène lors de missions humanitaires. Les réseaux sociaux abondent aujourd'hui de photos de personnalités publiques aux côtés d'enfants africains ou de communautés minées par la famine, accompagnées de légendes inspirantes. Une «com' de la misère» pour certains, qui, malgré ses bonnes intentions et son efficacité, soulève toutefois quelques interrogations éthiques. 

À cet égard, la récente campagne caritative de l'ONG Comic Relief, menée par le chanteur Ed Sheeran, a fait grincer des dents. Dans une vidéo publiée par l'association humanitaire, le musicien britannique part à la rencontre de jeunes Libériens sans abris et livrés à eux-mêmes. Choqué de constater qu'ils dorment chaque soir à même le sol, l'artiste propose de leur payer une chambre d'hôtel ou de leur «louer une maison, peu importe le prix», jusqu'à ce qu'une solution plus pérenne soit envisagée. Un geste altruiste qu'on ne peut pas vraiment lui reprocher. Mais qui s'inscrit dans une narration qui dérange d'autres activistes humanitaires. 

 

Une théâtralisation de la pauvreté?

Musique larmoyante en fond, discours empathique à grands coups d'hyperboles et gros plans sur les corps décharnés des enfants, le court-métrage peut sonner un peu faux. Au point d'avoir été nommé dans la catégorie «Campagnes de solidarité les plus offensantes de 2017» par le jury des Radi-Aid Awards, qui récompense chaque année les meilleurs et les pires clips de levées de fonds. 

Ce concours atypique, explique le Guardian, a été imaginé par des étudiants norvégiens et des membres de l'Academics International Assistance Fund (SAIH), une organisation solidaire qui promeut l'accès à l'éducation dans les pays en développement. L'objectif: inciter les acteurs humanitaires à cesser de promouvoir des images stéréotypées des personnes vivant dans le besoin.

Et Ed Sheeran, n'est pas le seul à être mis en cause. L'acteur Tom Hardy se serait lui aussi prêté au jeu du «tourisme de la pauvreté», estime SAIH, qui pointe la campagne du Disasters Emergencies Committee (DEC), où il apparaît auprès de jeunes Yéménites malades et mourant de faim. Des images volontairement choquantes, interprétées par les activistes norvégiens comme une séquence d'exploitation de la pauvreté «dénuée de toute dignité».

Le problème, pour Beathe Øgård, la présidente de SAIH, est que ce genre de campagnes fait souvent abstraction du contexte politique de ces régions et fait dans la victimisation caricaturale des populations, sans réflexion plus large sur le développement économique de ces zones. 

 

Le complexe du sauveur blanc 

«Nous ne faisons pas de charité», peut-on lire sur le site internet de SAIH, «mais nous travaillons, d'égal à égal avec des partenaires qui partagent nos objectifs». Contrairement, à la démarche de Comic Relief, qui véhicule l'image de l'homme blanc héroïque, affirme Beathe Øgård:

«Ed Sheeran est bien attentionné. Mais le problème c'est que cette vidéo tourne autour de lui en tant que protagoniste principal. Il est dépeint comme le seul à venir les soutenir et à pouvoir les aider.»

Dans un article intitulé «Volontarisme: en quoi le complexe du sauveur blanc pose problème», l'entrepreneur ougandais Teddy Ruge dénonce l'«infantilisation d'un continent de 54 pays et d'un milliard d'habitants», et le discours qui présente l'Afrique comme totalement désespérée et incapable de s'en sortir par elle-même. «Il relèverait alors de la responsabilité [...] d'un sauveur blanc» d'intervenir. Une idée que Teddy Ruge réfute avec insistance: 

«Il est important que les Africains qui jouissent d'une certaine visibilité luttent contre cette narrative et expriment leur dégoût à son égard. Oui, nous sommes un jeune continent mais nous ne sommes pas un continent stupide. La moitié des Africains ont moins de 15 ans –c'est-à-dire 500 million d'enfants– et je ne veux pas qu'ils grandissent en pensant que leurs problèmes peuvent uniquement être réglés par un intervenant étranger, un bénévole blanc externe.»


Via : Comic Relief

L'émotion au service d'une bonne cause 

Les bénéfices des opérations de com' incarnées par des stars anglo-saxonnes sont, quoi qu'on en dise, indéniables et précieux. Par leur visibilité, ces chanteurs, actrices ou encore humoristes permettent de médiatiser des conflits parfois passés sous silence et de sensibiliser l'opinion occidentale à la détresse de certains pays d'Afrique. 

Beathe Øgård le reconnaît d'ailleurs volontiers: les dernières campagnes de DEC, portées par les acteurs Eddie Redmayne et Tom Hardy ont respectivement récolté 60 millions et 27 millions de livres à elles seules. Nul doute que la popularité des comédiens y est pour beaucoup, comme quand, en France, Omar Sy a sensibilisé le grand public à la question des Rohingyas. Pour Jennifer Lentfer, directrice de Thousand Currents (organisation caritative basée à San Francisco), «la compassion et la pitié sont des leviers émotionnels faciles à actionner». Parce que jouant sur l'affect, ces vidéos permettent de mobiliser des fonds rapidement pour répondre efficacement aux crises humanitaires. La fin ne justifie-t-elle pas les moyens?

SAIH estime que l'action humanitaire peut –et se doit– d'être efficace sans pour autant surfer sur la vague du «poverty porn» voyeuriste aux relents racoleurs. L'association invite les bénévoles et communicants à faire preuve de davantage de créativité dans la conception de leurs campagnes et à s'affranchir des ressorts mélo-dramatiques traditionnels... voire clichés. Réceptive aux critiques, la directrice de Comic Relief a pris acte des critiques émises par l'Academics International Assistance Fund et dit les recevoir comme un rappel au devoir de «se renouveler constamment pour rester aussi pertinent que possible et de donner toujours plus de voix aux gens affectés par les difficultés mises en lumière».

 

Léa Marie
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Journaliste
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