Monde

Les correspondants américains en Russie prisonniers de l'enfer du Kremlin

Amie Ferris-Rotman, traduit par Iris Engintalay, mis à jour le 06.12.2017 à 21 h 46

Les histoires sur la Russie que les Américains veulent entendre sont inaccessibles sur place.

Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

MOSCOU

Être correspondant étranger dans la Russie de l’après-Guerre froide n’a jamais été aussi difficile qu’à l’heure actuelle, et pas seulement pour des raisons évidentes. Certes, la méfiance du gouvernement russe et l’aura de secret qui l’entoure s’accentuent et compliquent la vie des services de presse étrangers en Russie. Mais la dissonance cognitive désormais intrinsèquement liée à notre travail ne nous facilite pas non plus les choses. Alors que l’enquête se poursuit sur une supposée collusion entre le Kremlin et le président des États-Unis, Donald Trump, au cours de sa campagne électorale, le public n’a jamais été aussi avide d’informations sur la Russie. Et pourtant, il est presque impossible pour les journalistes sur place de fournir de quoi étoffer l’histoire qui accapare tous les esprits.

Le risque d’être catalogué comme un agent étranger par le Kremlin pose une difficulté supplémentaire. La semaine dernière, le président russe Vladimir Poutine a promulgué une loi qui autorise son gouvernement à considérer les médias non russes comme des «agents étrangers», et à passer à la loupe leurs sources de financement et leurs activités. D’après la presse russe, CNN, Voice of America, Radio Free Europe/Radio Liberty et la radio publique allemande Deutsche Welle devraient ainsi se retrouver en ligne de mire.

«À quoi bon être là?»

Mais même avant cette loi, le Kremlin avait déjà largement muselé la presse. Ce n’est pas un hasard si la plupart des articles portant sur les principaux développements du Kremlingate ont été écrits depuis les États-Unis, et non depuis la Russie. À Moscou, nous sommes incapables de vérifier et de corroborer de façon indépendante les dernières actualités du pays dans lequel nous nous trouvons.

Prenons, par exemple, cette nouvelle récente selon laquelle deux ex-conseillers de l’équipe de campagne de Trump ont été accusés de collusion avec le Kremlin et un troisième a plaidé coupable d’avoir menti au FBI. D’aucuns pourraient y voir une histoire intéressante à couvrir. Et dans un contexte autre que celui de la Russie, les journalistes se seraient rués sur leur téléphone pour contacter leurs sources gouvernementales fiables afin d’apporter des détails et de nuancer les rapports de Washington.

Au lieu de cela, la plupart des journalistes que je connais en Russie ont exprimé la frustration la plus totale. «Je déteste cette histoire», regrette un collègue écrivant pour un journal américain. «À quoi bon être là?», s’interroge un producteur de télévision occidental.

Une presse sous surveillance

Ces réactions s’expliquent en grande partie par le fait que, contrairement aux idées reçues, il y a bien longtemps que les journalistes étrangers n’arrivent plus à cultiver ou développer des sources au Kremlin. Et si c’était le cas, nos jours sur place seraient comptés. Le gouvernement russe exerce une surveillance étroite sur notre travail et l’interception de nos communications n’est un secret pour personne. Nous nous soumettons donc à une règle tacite d’autocensure, tout écart pouvant se solder par une expulsion (dont certains journalistes ont déjà fait les frais).

Les bribes d’information que nous réussissons à rassembler pourraient tout aussi bien être recueillies hors de Russie. Les représentants américains sur place affirment que Washington possède de solides preuves de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle, mais que la publication de ces informations risquerait de mettre en danger les personnes impliquées dans la collecte et la diffusion de ces renseignements. Et lorsque nous interrogeons le ministre des Affaires étrangères russe à propos de ces déclarations, nous nous heurtons sans cesse au même mur de dénégation, parfois teinté d’hostilité.

Une ligne de front très floue

 

Les rares éléments ayant permis de mettre un peu de lumière sur cette histoire de collusion depuis Moscou nous ont été donnés par des journalistes russes. À la mi-octobre, TV Rain, la seule chaîne de télévision indépendante du pays, a enregistré la première interview d’un membre de l’Internet Research Agency, la célèbre «usine à trolls» du Kremlin. Le «troll» y expliquait avoir été forcé à regarder la série Netflix House of Cards afin de comprendre la politique américaine.

Le lendemain, le groupe de presse russe RBC publiait un vaste rapport sur les finances de l’usine et l’intervention de cette dernière dans les élections américaines l’année passée, expliquant comment ses «trolls» avaient incité à la haine raciale dans les deux camps, et alimenté des débats sur l’immigration et le droit de porter une arme. Sans surprise, TV Rain et RBC font partie des rares grands médias russes à ne pas être administrés par l’État.

C’est une sensation étrange que d’être si proche d’une histoire à laquelle vous ne pouvez pas accéder. Comme si vous étiez dans une zone de guerre sans jamais avoir une vision claire de la ligne de front. La proximité des personnes impliquées dans cette histoire est tentante: mon appartement à Moscou se trouve à quinze minutes de marche de la VEB, une banque de développement détenue par l’État et dont le directeur, Sergueï Gorkov, a rencontré le gendre de Trump, Jared Kushner, peu de temps après l’élection présidentielle. Lorsque des représentants du Congrès ont révélé cette entrevue, la banque s’est retrouvée submergée de demandes d’entretien émanant de journalistes à Moscou. Aucune ne leur a été accordée.

La piste Gorkov

 

Pendant des semaines, j’ai tenté de reconstituer l’histoire de Gorkov (photo/Wikimedia) et je suis souvent passé devant le grand bâtiment semi-circulaire aux vitres teintées couleur saumon de la VEB. Mais la banque sur laquelle j’écrivais aurait tout aussi bien pu se trouver sur un autre fuseau horaire ou dans autre pays. Sa proximité géographique ne m’a été d’aucune aide pour la rédaction de mon article.

Au cours de l’été, de nombreux reporters étrangers se sont réunis sur un bateau à l’occasion d’une soirée informelle qui a lieu chaque année. Le dress-code de l’événement, «Rain: Cosy Bear. Shine: Fancy Bear», faisait subtilement référence au groupe de hackers Fancy Bear dont les liens avec le gouvernement russe ont été mis en évidence par des experts en sécurité. En réponse aux récentes sanctions infligées par les États-Unis à la Russie pour son ingérence dans l’élection, Vladimir Poutine vient d’imposer à Washington de réduire de plusieurs centaines le nombre d’employés de ses missions diplomatiques. Et tandis que nous naviguions autour du Kremlin par une chaude soirée d’été, nous avions conscience que nous ne nous en rapprocherions pas de sitôt.

Un jeu de devinette

 

Contrairement à la Maison-Blanche et un peu à l’image du palais de l’Assemblée du Peuple à Pékin, le Kremlin, un bâtiment hautement fortifié, est un véritable temple du secret, tant physiquement que symboliquement. Les autorités russes gardent un contrôle strict sur les informations qui peuvent être partagées avec la population en général. Le mieux que les journalistes puissent faire est de passer au crible les maigres indices fournis par les médias publics sur les perspectives des décideurs politiques. Chaque dimanche, comme tous les Russes, nous allumons notre poste pour regarder le journal de la télévision d’État et écouter les nouvelles présentées par Vladimir Soloviev et Dmitri Kisselev.

Les célèbres commentateurs donnent leur point de vue sur les événements de la semaine dans ce que beaucoup considèrent comme un spectacle soigneusement chorégraphié en vue de relayer la ligne du Kremlin. Mais notre travail relève moins du journalisme que de la devinette. Les articles qui en découlent ne font souvent qu’épaissir, plutôt qu’éclaircir, le mystère qui entoure l’affaire du Russiagate.

Aux États-Unis, l'essor de la théorie du complot

Il n’en a pas toujours été ainsi. Lorsque j’ai commencé à exercer comme correspondant en Russie, il y a un tout petit plus de dix ans, l’importance de la politique ne faisait de doute pour personne. Nous pouvions aisément identifier les sujets à couvrir, et nous y avions accès. Nous pouvions appeler le porte-parole de Poutine, Dmitri Peskov –aujourd’hui, il est presque impossible de l’avoir au téléphone–, interviewer des ministres et hauts fonctionnaires du gouvernement (du moins certains d’entre eux), sans avoir à attendre le délai maximum obligatoire de six semaines pour finalement nous entendre dire que leur agenda est plein.

À l’époque, les intérêts des rédacteurs en chef en Occident à l’égard des nouvelles de Russie étaient également plus variés. Aujourd’hui, leur attention a tendance à se concentrer de façon assez restrictive sur Trump –à quelques exceptions près comme les articles de Foreign Policy sur l’opération séduction de la Russie en Syrie, les dissensions croissantes dans le centre du pays et la campagne montée par l’église contre l’avortement.

Et cela est peut-être lié au plus gros problème que les correspondants étrangers rencontrent actuellement, tout particulièrement ceux qui écrivent pour les États-Unis, où la théorie du complot a le vent en poupe. Certes, les Russes se sont employés à semer la discorde aux États-Unis et à influencer l’élection présidentielle. (Bien que ce ne soit pas une première pour Moscou. Et que l’inverse se soit également produit, notamment lorsque les États-Unis ont apporté leur soutien financier à Boris Eltsine lors des élections présidentielles de 1996.)

Le Kremlin, une machine chaotique

 

Mais même si nous parvenions à accéder aux échelons supérieurs du gouvernement russe, tout porte à croire que nous ne serions pas en mesure d’assembler toutes les pièces du puzzle. Au cours des dernières semaines, des journalistes indépendants russes ont tenté à grand peine d’expliquer ce que l’Occident, plus précisément les États-Unis, a toujours eu du mal à saisir à propos de cette histoire. À savoir que le gouvernement russe est une institution chaotique plutôt qu’une machine bien huilée, et que Poutine n’a rien d’un stratège; il agit de manière compulsive, allant parfois même à l’encontre de ses propres intérêts.

Il est donc peu probable que Poutine ait jamais approuvé un plan détaillant précisément comment et jusqu’où intervenir dans l’élection américaine. Les personnages hétéroclites et toujours plus nombreux dont le nom apparaît dans le scandale russe essayaient fort probablement d’impressionner le Kremlin, plutôt qu’ils n’obéissaient à des ordres émanant de lui. En fin de compte, la grande difficulté, tant pour les personnes de pouvoir que pour les journalistes étrangers, a toujours été de déterminer les intentions du Kremlin de Poutine.

Amie Ferris-Rotman
Amie Ferris-Rotman (3 articles)
Correspondante à Moscou pour Foreign Policy
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