Double X

Le porno féministe montre les femmes telles qu'elles sont et non telles qu'elles devraient être

Annabelle Georgen, mis à jour le 18.12.2017 à 11 h 26

[Épisode 1] À rebours des stéréotypes sexistes qui saturent l'imagerie de l'industrie du X, le porno féministe revendique un autre regard sur la sexualité et redessine les contours du corps féminin en célébrant la diversité.

«The Toilet Line», de Goodyn Green | Photo via xconfessions.com.

«The Toilet Line», de Goodyn Green | Photo via xconfessions.com.

Cet article est le premier de la série «Le porno autrement». Cinq épisodes pour découvrir et décrypter l'univers du X loin des clichés.

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Cheveux longs, seins siliconés, faux ongles, sexe glabre. Des corps jeunes, minces, à la peau blanche et ferme. Des corps offerts, disponibles, livrés au regard masculin dans des poses extatiques. Voilà à peu de choses près à quoi ressemble l'idéal féminin dans le porno mainstream.

Celles qui ne correspondent pas à ces critères esthétiques, les actrices porno qui ont la peau foncée, des bourrelets, des rides ou des pubis non épilés se retrouvent quasi systématiquement étiquetées. Chaque corps féminin qui s'écarte de la norme dominante a aujourd'hui sa catégorie attitrée dans les supermarchés virtuels du sexe que sont les tubes pornos: «black», «beurette», «grosse», «milf», «chatte poilue»...

Des films entièrement conçus par des femmes

«Même si il y a de nombreuses catégories qui répondent à tous les fantasmes et fétichismes imaginables, au final, c'est toujours la même chose, ce sont des parties du corps féminin livrées de la même manière», estime Erika Lust.

Pionnière du porno féministe, la réalisatrice suédoise a créé au mitan des années 2000 sa propre boîte de production à Barcelone, Lust Films. Tous les films qu'elle tourne et qu'elle produit sont entièrement conçus par des femmes, de l'écriture au montage, du choix des actrices et des acteurs à la distribution.

Un des derniers épisodes de sa série XConfessions, basée sur les fantasmes des utilisateurs de sa plateforme de streaming, était présenté cette année au Porn Film Festival de Berlin: «The Toilet Line», une scène de sexe anonyme entre deux lesbiennes dans les toilettes d'un club berlinois, réalisé par la Danoise Goodyn Green, une des étoiles montantes du porno lesbien indépendant en Allemagne.

«Représenter la beauté de la diversité du corps humain»

Erika Lust revendique dans ses films une approche égalitaire et inclusive de la sexualité:

«Tous les corps montrés dans mes films sont naturels, variés, et ne correspondent pas aux stéréotypes du porno mainstream. Je refuse les actrices qui ont eu un recours excessif à la chirurgie plastique, de manière à conserver une esthétique naturelle dans mes films. Je travaille avec des actrices et des acteurs qui ont des origines ethniques diverses, différents genres et des types de corps variés. C'est important à mes yeux de représenter la beauté de la diversité du corps humain», explique la réalisatrice. «Mais nous refusons de contribuer à renforcer les inégalités sociales en catégorisant les actrices ou les scènes en fonction de leur âge, leurs origines ethniques ou leur type de corps. Nous ne les réduisons pas à leurs caractéristiques corporelles.»

Une démarche dans laquelle s'inscrit également Goodyn Green, qui met un point d'honneur à montrer le corps de ses actrices de manière réaliste, comme elle nous l'expliquait en 2016 lors de la précédente édition du festival: «Cela m'importe de filmer de près le corps féminin. La cellulite en particulier: 90% des femmes en ont, mais ce n'est jamais montré, comme les vergetures sur les seins, ou les poils pour celles qui en ont. Bref, montrer différents types de féminité.»

«Tout le monde peut être très sexy et sensuel»

Le but revendiqué des réalisatrices de porno féministe est de proposer d'autres modèles d'identification à leur public féminin comme masculin, comme l'explique Erika Lust:

«Je veux que mon public puisse se reconnaître dans mes films, s'identifier aux personnages et aux situations, et qu'il réalise ainsi que tout le monde peut être très sexy et sensuel. Les femmes sont souvent catégorisées et marginalisées quand elles ne correspondent pas à cet archétype de la femme bien faite, blanche et jeune, ce qui peut avoir un effet aliénant.»

Depuis 2009, tous les deux ans, Berlin accueille la cérémonie du PorYes Award, un prix créé par l'activiste sex-positive allemande Laura Méritt pour récompenser le travail des réalisatrices de porno féministe et par là même de leur offrir plus de visibilité dans un monde du porno qui reste dominé par les hommes.

La façon dont est représenté le corps féminin dans les films en lice est centrale, souligne Laura Méritt: «Le but est de proposer des alternatives au porno mainstream, qui est très normé et centré sur un type de sexualité et qui, en fin de compte, est très sexiste, raciste et catégorisant. Nous voulons encourager la diversité, mettre en avant des films dans lesquels différents âges, cultures, pratiques et genres sont représentés.»

Alternatives émancipatrices

Invitée au Porn Film Festival de Berlin cette année, la réalisatrice française Émilie Jouvet, qui refuse l'étiquette de «pornographie» mais accorde une place centrale à la sexualité féminine et notamment lesbienne dans ses documentaires et fictions, a reçu le Prix du meilleur documentaire décerné par le festival pour son film «My Body My Rules», dix portraits de femmes dont le corps ou la sexualité est perçue comme hors-normes, déviante, tabou.

«La question de savoir si nos corps nous appartiennent, en tant que femmes, traverse tout mon travail mais dans ce film, j'avais envie d'aller plus en profondeur», explique Émilie Jouvet. «Je voulais montrer comment sont perçues les femmes handicapées, les femmes noires, mais aussi d'autres aspects du corps féminin, tels que les règles, les fluides corporels féminins qu'on est souvent amenées à cacher, comme la transpiration, l'éjaculation féminine ou la cyprine.»

Face aux corps lisses, maquillés et rasés de près des actrices du porno mainstream et plus généralement de ceux des femmes représentées dans la publicité et la mode, il s'agit pour elle de proposer des alternatives émancipatrices aux femmes: «Les seuls modèles d'identification qu'on nous propose sont inatteignables. Il est donc important d'avoir toute une diversité de femmes pour sortir du modèle de la Schtroumpfette: il n'y en a qu'une, elle est parfaite et il faudrait que tout le monde lui ressemble», explique Émilie Jouvet.

Elle dénonce les nombreuses injonctions esthétiques qui pèsent sur les femmes et qui entravent leur relation à leur corps et à leur sexualité: «On nous fait croire qu'être belle selon les canons de beauté actuels n'est qu'une question de travail et que celles qui n'y correspondent pas sont paresseuses. Si t'as des vergetures, c'est parce que tu n'as pas mis assez de crème, si tu dépasses le 38, c'est parce que tu as trop mangé, si t'as des rides, c'est parce que tu t'es trop exposée au soleil, et si tu es poilue, c'est parce que tu es sale et que tu ne prends pas assez soin de toi.»

Imagerie body-positive

En filmant des actrices aux corps différents du modèle dominant de l'industrie du X, pétris de désir et vibrants de plaisir, les réalisatrices de porno féministe contribuent à créer une imagerie body-positive qui manque encore cruellement dans un domaine où le corps féminin est objectifié, façonné par une vision sexiste et souvent réduit à une simple fonction de réceptacle. Et à celles et ceux qui penseraient que le porno féministe confinerait à la mièvrerie et serait d'un ennui mortel, Erika Lust a une réponse toute prête:

«Quand les gens entendent le mot “féministe” accolé au mot “porno”, ils s'attendent souvent à voir une scène de couple romantique avec des bougies, des pétales de rose et une musique sensuelle ringarde en fond sonore. Mais il y a plein de réalisatrices qui ont tourné les films les plus hardcores que j'ai pu voir. Tout réside dans la manière de raconter une histoire. La présence de femmes créatives dans l'industrie de la pornographie va de pair avec une exploration de la sexualité où les femmes n'ont pas à être dégradées ou à se sentir coupables.»

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (344 articles)
Journaliste
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