France

On a retrouvé la trace de la véritable auteure de «L'Homme semence»

Vincent Quivy, mis à jour le 04.12.2017 à 14 h 35

Si Violette Ailhaud n'a pas écrit ce livre au succès grandissant depuis sa publication en 2006, qui se cache alors derrière ce mystérieux alias?

Image du film «Le Semeur», adapté de «L'Homme semence».

Image du film «Le Semeur», adapté de «L'Homme semence».

Cet article est la deuxième partie d'une enquête en deux volets consacrée à l'ouvrage L'Homme semence. Pour lire le premier volet mettant en doute l'authenticité de l'auteur comme du récit, cliquez ici.

Bien de lectrices et lecteurs de L’Homme semence, séduits par la force du récit et la beauté de l’écriture, ont cherché à en savoir plus sur son auteure et sur le village où l’action s’est déroulée. L’éditeur, Jean Darot, qui a publié le manuscrit, se dit incapable de fournir la moindre information. Les doutes et les éléments qui lui parviennent à mesure que le succès s’affirme lui font penser que Violette Ailhaud n’est «probablement» qu’un pseudonyme. Il prétend tout ignorer de l’identité et des raisons pour lesquelles l’auteure se serait dissimulée derrière ce nom.

De même, le village qui sert de décor et dont le nom ouvre le livre –«Le Saule mort, le 19 juin 1919»– ne serait pas celui-là. L’éditeur souligne que si c’est bien dans ce hameau, situé sur la commune du Poil (Alpes de Haute Provence), que l’auteure a écrit son récit et que c’est bien là, aussi, qu’elle a fini ses jours, l’action elle-même s’est déroulée ailleurs, dans un autre village des environs qu’il s’agit d’identifier avec les minces indices contenus dans le texte. Car en vérité, l’auteure ne livre que peu d’éléments, ne donnant qu’une description succincte des lieux comme si elle s’était refusée à ancrer son histoire dans un endroit déterminé.

Peut-être parce que, comme elle le dit en préface, elle voulait que son histoire «se répande au-delà» de sa région, ou bien parce qu’elle entendait en renforcer l’aspect fictionnel. Le court texte a des allures de conte et les lieux dans lesquels il s’insère, une fonction de décor. Il importe qu’il soit un village isolé en haut d’un plateau venté, dominant une vallée, dans les massifs de la Haute Provence, mais il importe peu qu’on puisse le situer et l’identifier. Il ne comporte aucun nom de village ou d’indication géographique précise. L’éditeur affirme cependant, dans une note en bas de page, que le plateau où est «posé le village» est celui de Valensole, à l’est de Manosque et au sud de Digne. Mais il ne précise pas ce qui lui permet de l’affirmer.

Plateau de Valensole I via Wikimedia

Jeu de piste

 

Il est vrai que l’auteure insère quelques références qui, si elles ne situent pas précisément le village, donnent des indications. Elle évoque la rivière l’Asse, «mes sentiments arrivent comme une crue de l’Asse», la montagne de Lure, «ma montagne préférée bien que je n’y sois jamais allée» et Les Mées, où se sont rendus les hommes du bourg afin de participer à la bataille qui a opposé républicains et armée régulière après le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte en 1851. Le «bois du Défend» est le seul lieu qu’elle désigne comme un endroit proche du village. Mais c’est un nom très courant puisque, autrefois, le «bois du défend» était la partie de la forêt communale où il était interdit de couper le bois.

Ces indications permettent de situer indéniablement le récit dans les massifs des Basses Alpes (devenues Alpes-de-Haute-Provence) mais pas dans un village précis, ce qui pousse certains à désigner différentes communes, essentiellement du plateau de Valensole, suivant l’affirmation de l’éditeur Jean Darot.

La localisation du lieu, sorte de jeu de piste, serait anecdotique si l’auteure était identifiée. Mais, en l’absence d’informations sur la personne qui se cache derrière le pseudonyme de Violette Ailhaud, le nom de l’endroit apparaît comme un moyen de retrouver sa trace. D’autant que, puisque l’indication fournie par l’éditeur –«le plateau de Valensole»– ne semble pas reposer sur le récit, il faut en déduire que Jean Darot a plus d’éléments biographiques qu’il ne le dit et que ces éléments biographiques renvoient au plateau de Valensole.

L'Asse via Wikimedia

Le plateau de Valensole donc, et ses nombreuses communes, laissent de nombreuses possibilités. Mais, compte-tenu de quelques éléments épars –la rivière l’Asse, la vue sur la montage de Lure, la vallée qui descend–, les soupçons se resserrent sur quelques villages seulement: Bras-d’Asse et Puimoisson, essentiellement. Des soupçons qui ne semblent ouvrir sur aucune piste puisque les archives de ces deux communes ne gardent pas trace non plus d’une Violette Ailhaud, pas même d’une Violette.

Le cas Maria Borrély

 

Pourtant, un élément, a priori anodin, retient l’attention: une écrivaine de la région a situé un de ses romans dans le premier de ces deux villages et a vécu près de quinze ans dans le second. Cette auteure, c’est Maria Borrély, contemporaine et amie de Jean Giono. Elle a écrit plusieurs ouvrages ayant pour décor les villages isolés des Basses Alpes. Auteure rare –elle n’a publié que quatre livres–, Maria a été éditée au début des années 1930 dans la prestigieuse «collection blanche» de Gallimard, et fut louée par Giono mais aussi par André Gide.

Proche de l’écrivain de Manosque par ses thématiques –les villages isolés, les paysans aux âmes fortes, la nature des Basses Alpes– et par son style –dépouillé, vif et réaliste–, elle a connu un réel succès critique. Pourtant, après avoir signé un contrat qui la liait pour dix ouvrages avec la NRF, elle a, après seulement trois romans, cessé de publier le moindre livre jusqu’à sa mort, en 1963.

Institutrice dès 1909, résistante, épouse de celui qui deviendra à la Libération, président du Conseil général des Basses Alpes, elle demeure une figure locale dont Digne et sa région gardent le souvenir mais dont le reste de la France a oublié l’œuvre et l’existence.

Après sa mort, son fils Pierre s’est battu pour faire connaître ses livres, publiant, à compte d’auteur, un texte inédit et faisant rééditer ses romans. Ainsi, dans les années 1980, ce fut d’abord l’éditrice marseillaise Jeanne Laffitte qui fit reparaître deux ouvrages puis Yves Landrein qui, aux débuts des années 2000 à Rennes, en publia plusieurs.

Enfin, en octobre 2006, en même temps qu’il sortait L’Homme semence de «Violette Ailhaud», Jean Darot, des éditions Parole, rééditait Sous le vent, le premier roman de Maria. Une étrange coïncidence puisque les deux textes auraient, selon l’éditeur, tous deux pour décor le village de Bras-d’Asse. Le monde est petit.

Une parenté de style

 

Il l’est d’autant plus que de nombreux éléments viennent renforcer l’impression de parenté. Le style d’abord et surtout. À se plonger dans les livres de Maria Borrély, Sous le vent, Le Dernier Feu, Les Reculas et Les Mains vides, on est frappé par les similitudes avec l’écriture si particulière de L’Homme semence. Ces phrases courtes, précises, qui s’enchaînent avec vivacité: «Tout va aller très vite. Je pensais que les choses seraient plus difficiles. Dès cette première aube, je suis fidèle à mon serment.» (p. 15) Et ces phrases à virgules qui ne semblent pas connaître le «et»: «Je fais traîner, par peur, par fierté, par révolte.» (p. 31) «Je savais que c’était son dû, son droit, sa liberté, son chemin.» (p. 37) «Je prends, je mors, je frappe, je ne sais plus où je suis, je disparais, je perds conscience.» (p. 33)

Et cette façon de parsemer çà et là, sa prose de mots provençaux ou plutôt, précise Jean Darot, de mots locaux: «boustigué», «poudrégeais», «lampège»… Autant de particularités que l’on retrouve dans les œuvres de Maria Borrély. Des phrases courtes qui s’enchaînent: «Ça sent le gros hiver. La nuit crépit tout de gel roide. Il semble qu’il a neigé le matin.» (Les Reculas, p. 65). Des phrases à virgules sans «et»: «Avec une vitesse diabolique, le neige tourne, descend, accourt, fuit, monte» (p. 123) «L’ombre y pèse, dure, palpable.» (p. 117) Etc. Ces mots «locaux» qui parsèment les récits: «lessif», «terraillait», «festonne» (Les Reculas). Et cette façon de nommer les personnages, à la paysanne, en faisant précéder leur nom d’un article: «Le Jean» (L’Homme Semence), «La Dorothée» (Le dernier feu), «La Norine» (Sous le vent).

S’ajoutent des éléments précis. L’allusion à la rivière l’Asse dans L’Homme semence, fait écho à la place que ce cours d’eau a dans Le Dernier Feu dont la crue secoue les habitants de la vallée et occupe une partie du roman. Or, la phrase de L’Homme semence indique précisément: «Mes sentiments arrivent comme une crue de l’Asse.» Une métaphore qui rappelle ce «leur cœur palpite comme une vague d’Asse» dans Le Dernier Feu ou encore ce «comme un torrent d’Asse» dans Sous le vent.

Il y a aussi ces «iscles» (bancs de sable au milieu d’un cours d’eau) qui reviennent souvent sous la plume de Maria Borrély et qui sont aussi dans L’Homme semence. De même cet emploi particulier du mot «plaine» qui renvoie au plateau de Valensole (Sous le vent). Et la présence particulière du vent, ce vent qui semble obséder Maria Borrély et traverse son œuvre. Il est aussi là dans L’Homme semence dont l’action se déroule dans un village «en plein vent».

L’ombre de Jean Giono

 

Le plateau et le vent, c’est d’ailleurs les éléments que donne Jean Giono du village qu’habite Maria Borrély au début de leur amitié: «Au milieu du sauvage plateau, à l’endroit où le vent qui a sauté les Alpes retombe à pieds joints» (préface du Dernier feu). L’écrivain rapporte que Maria se plaint de ce mistral qui «troue les vitres», dit-elle. Ce village, c’est Puimoisson, sur le plateau de Valensole, au-dessus de la vallée de l’Asse. Un lieu où elle vit de 1918 à 1933 et où elle écrit ses trois romans. Un lieu qui correspond, bien plus que Bras-d’Asse, au décor de L’Homme semence. Il y a l’allusion à l’Asse, à la vallée, au plateau, aux champs de blé qu’on y cultive, au vent qui le balaie sans arrêt et il y a la référence à cette montagne de Lure que, depuis la fenêtre de sa classe, dit un vieil article de presse, Maria Borrély voit chaque jour.

Vue de Puimoisson via Wikimedia

À cela s’ajoute le thème général qui traverse l’œuvre de l’écrivaine: la vie de villages reculés et souvent désertés, l’importance des femmes, le goût pour la description de ces âmes fortes et de leur quotidien. Un ensemble que l’on retrouve dans L’Homme semence.

Ces coïncidences amènent à penser que Violette Ailhaud est un nom d’emprunt utilisé par Maria Borrély. D’autant que ce que l’auteure Ailhaud dit d’elle dans la préface n’est pas sans rappeler l’écrivaine Borrély. Une même foi républicaine et pacifiste, un même souffle de féminisme, une dose de régionalisme et de défense du provençal, un même enracinement dans la région du plateau de Valensole, un même passé d’enseignante. L’esquisse d’une femme de gauche, lettrée et engagée. Un engagement qui dans l’entre-deux-guerres, rappelle l’historien Jean-Marie Guillon, s’accompagnait dans les Basses Alpes d’un devoir de mémoire concernant l’insurrection de 1851 et la répression subie par les républicains de la région, toile de fond de L’Homme semence

«La référence à 1851 émaille les années du Front populaire dans ce département. Elle est portée par l’ensemble de la gauche», explique-t-il.

Il précise:

«La manifestation unitaire qui a lieu à Digne le 11 février 1934 [en réaction à celle du 6 février] met en avant les descendants d’insurgés de 1851.»

Une initiative, affirme l’historien, due à «un instituteur responsable syndicaliste et SFIO»: Ernest Borrély, le mari et camarade de lutte de Maria. Elle partage avec lui l’engagement qui les a fait soutenir la révolution d’Octobre 17, assister au congrès de Tours (1920), adhérer dans la foulée au Parti communiste puis s’en éloigner à partir de 1928.

Virage mystique

 

Cette manifestation à laquelle elle a, semble-t-il, assisté, a-t-elle donné à Maria l’idée de raconter les événements de 1851? À étudier le style de ses différents livres, on peut penser que c’est dans ces années-là en tout cas qu’elle a écrit ce texte, juste après son séjour à Puimoisson qui s’achève en 1933. À la fin des années 1930, Maria opère un étrange tournant, abandonne son style et les romans, pour la poésie empreinte de mystique et de philosophie hindouiste. Elle est séparée de son mari, a abandonné l’enseignement, se consacre à l’écriture mais ne publie plus rien. Elle rédige de nouvelles versions de ses livres, qu’elle nomme «nouvelle édition» sans qu’ils soient pourtant réédités et renonce à faire publier un roman, réécrit plusieurs fois, Le Don, qu’elle présentait alors par ces mots:

«Dans un pauvre village au cœur d’une maigre montagne […] arrive un jour un pauvre étranger ouvrier.» Après bien des péripéties, cet homme se révèle être «le saint, né du soleil» qui «a donné [aux villageoises] la leçon sexuelle, montré la route de l’affranchissement: “le mariage, dit [le héros], ce n’est bon qu’un temps. Mari et femme on ne fait ensemble que sept pas.”» Une histoire et une philosophie qui rappellent étrangement L’Homme semence, cet étranger qui vient assouvir le désir sexuel des filles délaissées puis reprend sa route, laissant les femmes libres, dégagées de «toutes les chaînes».

Le fait que ce roman soit demeuré inédit, malgré ses multiples réécritures, est peut-être un indice du refus de Maria Borrély de publier cette histoire un peu sulfureuse et, du même coup peut-être, de sa réticence à faire paraître un récit de la même veine, L’Homme semence. L’écrivaine, ayant opéré son tournant mystique et littéraire, se consacrant à l’écriture de poésies où il est beaucoup question de Dieu, n’a peut-être plus envie de ces histoires. Selon son fils, ce tournant –le «fait le plus important» pour comprendre l’œuvre et la personnalité de l’écrivaine, précise-t-il– a amené Maria Borrély à cesser «toute relation avec ses éditeurs» et confine à «une introversion et un repli sur soi-même».

«Oublier le monde»

 

En 1940, elle écrit, par exemple, un court poème intitulé «À l’âge de 50 ans» où elle explique que dès qu’elle cesse de prier, son âme est «en détresse», habitée par «d’humbles serpents». Dans sa poésie comme dans ses courts textes écrits pendant ou après la guerre, le style et les thèmes n’ont plus grand-chose à voir avec ceux des années 1930. Elle délaisse les paysans et leurs villages pour, comme l’écrit son fils, «oublier le monde» et se consacrer aux Évangiles.

Ce tournant pourrait expliquer pourquoi L’Homme semence n’a été publié qu’après sa mort et sous un pseudonyme. Il s’agissait au fond de respecter ses volontés en livrant ce beau texte sans en divulguer l’auteure. Il est à noter que, se battant pour faire connaître son œuvre, son fils puis sa belle-fille ont fait paraître deux manuscrits inédits: Les Mains vides et La Tempête apaisée. Mais pas Le Don, et son étrange histoire de «leçon sexuelle», restés à ce jour dans les cartons des archives.

Aux questions précises sur les indices qui mènent de L'Homme semence à Maria Borrély, Jean Darot, l’éditeur, n’a pas apporté de réponse. Il n’a pas voulu préciser qui étaient les ayant-droits de Violette Ailhaud et ceux de Maria Borrély. Faut-il voir derrière l’aînée des descendantes ayant hérité du manuscrit le visage de la belle-fille, Paulette Borrély, auteure d’une courte biographie de l’écrivaine publiée justement aux éditions Parole, en 2011? Non, répond fermement l’éditeur. Alors peut-être le fils lui-même, Pierre, qui a passé une partie de son existence à faire connaître et publier l’œuvre de sa mère et s’est éteint il y a quelques années?

Tout est fiction

 

Mais cette histoire de descendante ne fait-elle pas tout simplement partie du récit fictionnel lui-même? L’aspect très romanesque de cette transmission –un manuscrit resté vingt-six ans chez un notaire puis remis à une descendante âgée de 15 à 30 ans– tend à le faire penser. Alors que sur son site, l’éditeur indique que «Yveline, 24 ans alors, s’est retrouvée en possession du texte, texte qu’elle a confié aux éditions Parole en 2006», le texte du livre, lui, indique simplement: «Yveline, 24 ans, s’est retrouvée en possession du texte de ce livre en juillet 1952.»

Il ne précise pas ce que cette Yveline en a fait ni ne mentionne un éditeur, une maison d’édition ou une date ultérieure. Car c’est très probablement l’auteure elle-même et non l’éditeur qui a rédigé cette courte précision sur l’histoire du manuscrit. L’écrivaine l’a, à l’évidence, imaginée comme un élément de sa fiction.

Sa nouvelle n’est pas simplement l’histoire de femmes isolées et ensemencées par un semeur mais aussi l’histoire d’un manuscrit rédigé par une vieille femme au soir de sa vie au fond d’un village abandonné. Une narratrice imaginaire et une histoire inventée auxquelles il ne manque peut-être qu’une chose: le nom de l’auteure, Maria Borrély suivie de la mention «roman» sur la couverture.

NB: Les livres de Maria Borrély Sous le vent, Le Dernier Feu, Les Reculas, Les Mains vides et La Tempête apaisée sont disponibles aux éditions Parole tout comme L’Homme semence. Maria avait publié en 1928, un «essai sur le végétarisme»: Aube… (Méditations sur la nourriture), réédité en 1980 par les éditions Terradou. Ses poèmes et textes inédits, ainsi que certains éléments biographiques qui sont rapportés dans cet article, sont consultables aux archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence à Digne.

 

 

Vincent Quivy
Vincent Quivy (8 articles)
Journaliste et historien. Auteur de «Qui n'a pas tué John Kennedy?» (Seuil).
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