Culture

La Chine veut rayer Hollywood de la carte

Stylist et Simon Clair, mis à jour le 04.12.2017 à 11 h 54

Avec l’extraordinaire montée en puissance du marché chinois dans le monde du cinéma, les fameux blockbusters hollywoodiens sont de moins en moins américains.

Illustration Ugo Bienvenu / Lezilus

Illustration Ugo Bienvenu / Lezilus

 Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Tous les espoirs étaient en lui. Sorti fin 2016/début 2017 en Chine, aux États-Unis et partout dans le monde, La Grande Muraille du réalisateur Zhang Yimou devait célébrer l’union définitive des forces de productions hollywoodiennes et chinoises au service du grand divertissement mondial.

Et pour ça, personne n’avait lésiné sur les moyens financiers, avec un budget de 150 millions de dollars et Matt Damon dans le rôle principal face à un casting majoritairement chinois.

Menace sur l'hégémonie hollywoodienne

«Nous sommes moins différents que nous le croyons», insistait même la réplique finale du film. Sauf que voilà. Dans les faits, La Grande Muraille n’a fait que souligner les différences entre les deux pays. Car si le film a connu un vrai succès en Chine, il a en revanche encaissé un flop retentissant au box-office américain et une volée de critiques franchement négatives.

À tel point qu’on a frôlé l’incident diplomatique lorsque le site People’s Daily, porte-parole officiel du parti communiste chinois, a accusé la presse américaine d’être «vicieuse et irresponsable» et d’avoir une attitude portant atteinte au développement de l’industrie du cinéma en Chine.

En parallèle, Matt Damon a aussi dû faire face à une salve d’accusations de whitewashing qui lui reprochaient d’avoir pris la place d’un acteur chinois. Un échec donc pour cette première grande production sino-américaine, qui devait pourtant être une démonstration de force collaborative.

Depuis l’hiver 2010, la Chine a compris qu’elle pouvait être l’une des nations phare du cinéma de demain. «C’est l’année qui a vraiment marqué l’entrée du pays dans l’ère industrielle des superproductions locales. Il y a eu plusieurs longs-métrages qui sont sortis à l’occasion du Nouvel An, avec des politiques de marketing et de projection beaucoup plus appuyées», détaille Luisa Prudentino, enseignante spécialiste du cinéma chinois à l’Inalco.

Et le public chinois a tout de suite répondu à l’appel puisque cette année-là, le box-office chinois a rapporté un milliard et demi de dollars, soit une augmentation de 64%. Une progression phénoménale qui s’est prolongée les années suivantes, prouvant que la Chine peut maintenant faire ses propres blockbusters pour son propre marché. De quoi éveiller l’attention des Américains, qui y voient une menace pour leur hégémonie sur le secteur autant qu’une opportunité à saisir.

Depuis quelques années, Hollywood et «Chinawood» se tournent donc autour, pour le meilleur comme pour le pire. Et d’un côté comme de l’autre, on se demande secrètement qui finira en tête d’affiche.

Prix du meilleur espoir 

Depuis les années 1920, le public chinois raffole du cinéma américain. À l’époque, les comédies made in USA rencontrent déjà un franc succès dans le pays et dans les années 1930, les premiers grands cinéastes chinois font régulièrement l’aller-retour à Hollywood pour se former aux nouvelles techniques. En revanche, le public occidental reste encore assez hermétique aux films produits en Asie.

Ce n’est qu’à partir de l’an 2000, avec le succès national et international de films comme Tigre et Dragon (2000) puis Hero (2002), que la Chine commence à s’imposer, portée par les wu xia pian, ces films de sabres chinois.

Au point d’intéresser des gens comme Wang Jianlin, l’homme le plus riche de Chine, qui décide alors de parier sur l’avenir du cinéma chinois, en investissant massivement dans la construction de salles de cinéma partout dans le pays. En 2012, dix nouveaux écrans sont construits chaque jour en Chine, et la majorité d’entre eux appartiennent à Wanda, le groupe de Wang Jianlin.

Loin de se limiter à la Chine, le milliardaire rachète la même année l’entreprise américaine AMC Theatres, plus gros propriétaire de salles aux États-Unis. «Wang Jianlin est devenu le premier possesseur de cinémas américains avec 8.272 écrans au total. Et le premier possesseur de salles au monde», souligne Luisa Prudentino.

Dans la foulée, il investit 8,2 milliards de dollars pour faire aussi construire de toutes pièces Qingdao Oriental Movie Metropolis, une ville entièrement dédiée au cinéma.

Le Hollywood chinois à Qingdao | DR

L’objectif est clair: concurrencer Hollywood en relocalisant en Chine la production cinématographique mondiale. Sur l’une des collines qui surplombe la ville, Wang Jianlin fait inscrire en caractères chinois les mots «Eastern Cinema» en veillant à ce que ses lettres soient plus grosses que celles d’Hollywood.

Stanley Rosen, professeur de sciences politiques à l’institut chinois de l’University of Southern California: «La Chine veut être n°1 en tout et pour elle, c’est très important d’avoir une industrie cinématographique forte. Elle en a fait une des clefs de son soft power. Les films chinois doivent redorer l’image du pays à l’étranger en présentant des aspects positifs. C’est crucial pour eux.»

Rôle de composition

L’appétit gargantuesque de la Chine en matière de cinéma ne semble pourtant pas vraiment inquiéter les Américains. «Hollywood est assez arrogant à ce niveau-là, car elle pense que la Chine ne peut pas faire de film qui parviendrait à les concurrencer, qu’elle n’a pas les capacités techniques ou financières, qu’elle ne sait pas raconter une histoire. Ce que veut Hollywood, c’est qu’elle ouvre son marché autant que possible. Et que les Chinois investissent dans Hollywood», explique Stanley Rosen.

De leur côté, des groupes chinois comme Wanda s’implantent progressivement à Hollywood pour apprendre sur place les techniques des effets spéciaux encore mal maîtrisées en Asie. Une stratégie donnant-donnant qui devrait contenter tout le monde mais qui se heurte à la passion du régime pour la censure. Le gouvernement chinois a toujours surveillé de très près les films diffusés sur son sol et ailleurs.

En 1997, trois gros studios hollywoodiens avaient par exemple été bannis du pays à cause des films Kundun, Sept ans au Tibet et Red Corner, alors que ces films ne visaient même pas le marché chinois. Mais à l’époque, dans une Chine encore peu équipée en cinémas, l’interdiction n’avait pas vraiment affecté les Américains.

Aujourd’hui, alors que le géant asiatique devient progressivement le premier marché mondial pour le cinéma, Hollywood peut-il se permettre de faire des films que la Chine n’aime pas? Plus vraiment.

Et pour contourner la règle des quotas qui impose la limite de 34 films hollywoodiens dans le pays chaque année, beaucoup n’hésitent pas à ruser. «Il est possible d’éviter la règle des quotas si le film est produit en collaboration avec des studios chinois. Par exemple, Kung Fu Panda 3 qui a connu un énorme succès dans le pays est une co-production sino-américaine, même si personne ne le sait », explique Noël Garino, directeur artistique du Festival du cinéma chinois en France.

Logiquement, la règle des quotas devrait être revue cette année. Certains parlent d’une dizaine de films supplémentaires, suite notamment à un coup de fil «extrêmement cordial» entre Donald Trump et le président chinois Xi Jinping.

Cinéma sur mesure

Évidemment, les compromis nécessaires à ce tandem Hollywood-Chinawood ont fini par progressivement changer la nature des films eux-mêmes. Côté chinois, alors que les productions locales jouent systématiquement la course au box-office face aux Américains, il est devenu presque impossible de faire du cinéma d’auteur, comme le rappelle Luisa Prudentino: «Le réalisateur a besoin du producteur et les producteurs ne prennent plus du tout de risques de crainte de se faire taper sur les doigts par le gouvernement qui veut une industrie cinématographique chinoise toujours plus forte. C’est devenu difficile de faire un cinéma alternatif en Chine. Cette course avec les États-Unis a fini par tuer les films d’auteurs.»

Côté américain, Hollywood doit souvent modifier le storytelling de ses films pour les voir projetés en Chine. Souvent par autocensure plus que par censure, les studios américains prennent maintenant soin de ne pas trop forcer sur les doses de violence ou de sexe de leurs blockbusters. «On voit aussi de plus en plus d’acteurs chinois dans les productions hollywoodiennes. Même si c’est pour un petit rôle. Par exemple, dans le dernier épisode de Star Wars : Rogue One, il y en avait deux», précise Noël Garino.

Mais surtout, on n’hésite pas désormais à réécrire des passages entiers de certains films pour les faire entrer en Chine. Alors que Men In Black 3 a été récemment amputé d’une séquence de treize minutes, des films comme Transformers 4 ont été repris pour inclure des scènes entières filmées en Chine avec des acteurs chinois et même du placement de produits chinois.

Mais c’est sans doute le film Red Dawn (2012) qui détient la palme d’or du remake.

Tourné à partir d’un scénario racontant une guerre entre les États-Unis et la Chine, le film a été intégralement repris en post-production pour que les adversaires des Américains soient finalement la Corée du Nord. Stanley Rosen ne sait plus quoi en penser: «Depuis que les Nord-Coréens ont hacké Sony en 2014, on n’ose plus vraiment leur donner le rôle de méchants de peur des représailles. Du coup, on est à court de méchants. On se retrouve avec des films dans lesquels les ennemis sont maintenant des grandes compagnies de médias, des organisations terroristes ou des gros pollueurs. Des choses de plus en plus abstraites.»

On attend avec impatience la sortie en salles des prochaines co-productions sino-américaines qui verront le monde entier se liguer d’une seule voix contre une invasion de fake news, de nationalistes bretons ou de rhume des foins.

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