La tragédie des grandes écoles

La France est le seul pays où l'on cite encore ses diplômes lorsqu'on est proche de la retraite. Le parchemin d'une grande école, c'est comme l'anoblissement sous l'ancien régime.

Les grandes écoles? Et voilà reparti le débat sur la formation des élites françaises. Plus précisément: l'objet des passions et polémiques, ce sont les «très grandes écoles», celles qui sélectionnent environ 5% des élèves d'une génération. Certes, ces établissements d'élite ne garantissent pas à coup sûr un avenir de super chef, on peut avoir réussi Polytechnique ou l'ENA et terminer sa carrière comme chef de bureau d'un obscur ministère. Par contre, parmi les patrons opérationnels du CAC 40 en 2007, 29 avaient accompli ce parcours d'excellence, et, parmi les 11 autres, trois étaient des héritiers pur sucre pour lesquels la formation initiale n'est pas déterminante (Martin Bouygues, Frank Riboud, Patrick Ricard): preuve, s'il en est, du plafond de verre que subissent, dans les entreprises, les cadres souvent fort diplômés mais démunis de ces fameux sésames.

Toute sa vie, l'ancien élève jouira  du prestige d'avoir fréquenté l'ENA, Polytechnique, HEC ou l'Essec. La France est sans doute le seul pays où l'on cite encore ses diplômes même lorsqu'on est blanchi sous le harnais. Bref, ici, un parchemin d'une très grande école, c'est comme l'anoblissement du temps de l'ancien régime: une place dans les allées du pouvoir, et un pedigree flatteur.

Bien entendu cette appartenance à la caste dirigeante n'est pas héréditaire, mais les couches sociales privilégiées ont su s'organiser pour que leurs enfants en soient les premiers bénéficiaires.  Selon une note de 2005 de la Conférence des Grandes écoles (CGE), les enfants de cadres supérieurs et professions intellectuelles représentent 60% des élèves des grandes écoles d'ingénieur et 68% des élèves des grandes écoles de commerce, la progéniture des ouvriers/employés (qui couvrent pourtant la moitié de la population active française) y occupant une place résiduelle de 12% (écoles d'ingénieurs) et de 8% (écoles de commerce).

Le parcours du combattant débute à la maternelle

Ce recrutement est nettement plus élitiste que celui des 3e cycles universitaires (45% d'enfants de milieux favorisés). Le président de la Halde, Louis Schweitzer, parle ainsi d'une «discrimination de fait» et non de droit puisque le recrutement se fonde sur l'excellence scolaire. En réalité, dans ce système de sélection, le capital culturel de la famille d'origine compte davantage que ses ressources économiques, en témoigne la forte surreprésentation des enfants d'enseignants dans le microcosme des grandes écoles.

Ce parcours du (jeune) combattant débute tôt: «le rôle de la maternelle est tout à fait essentiel. A la fin de la maternelle, les différences repérables sont importantes et ne sont pas par la suite compensées par l'école primaire. Elles seraient même plutôt accentuées. Cela se poursuivant au collège» affirme Alain Bouvier membre du Haut Conseil de l'éducation. Autrement dit, l'enfance d'un chef se cultive dès ses premières années. La martingale des enfants des milieux favorisés, c'est cette prime accordée  à la sélection précoce, ce qui revient à potentialiser les atouts culturels du milieu familial.

Les études de comparaison internationale le montrent sans ambages: «La  France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social d'origine sur les scores obtenus au PISA (Programme for International Student Assessment) , et ceci aussi bien en compréhension de l'écrit, en mathématiques qu'en culture scientifique. La France est donc l'un des pays où l'enseignement dispensé à l'école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaire privées, dispensées dans les familles à haut niveau d'instruction. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison» signalent Christian Baudelot et Roger Establet (L'élitisme républicain, L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales, La République des Idées, 2009).

1. Sautez une classe; 2. Prenez allemand 1re langue; 3. Optez pour un Summer Camp américain

Le chemin à suivre est balisé. Fréquentez un bon établissement, situé en général dans les grands centres urbains. Sautez une classe: vous susciterez tout au long de votre scolarité un regard  bienveillant qui rend grâce à votre précocité. Distinguez-vous du vulgum pecus. Faites allemand ou russe, première langue. Prenez une option facultative, genre grec, latin ou chinois. Passer vos vacances dans un Summer Camp américain (le recrutement cosmopolite vous obligera à une certaine maîtrise de l'anglais), et non dans une famille britannique à Londres (où l'été vous risquez de ne parler que français avec vos congénères).

Surtout, profitez à fond de l'environnement culturel offert: apprentissage du débat argumentaire lors des repas familiaux, loisirs culturels, voyages, maîtrise des ressorts des nouvelles technologies. Profitez aussi du soutien scolaire à domicile rémunéré (cette dépense est élevée dans les milieux privilégiés et elle augmente pour les élèves des filières d'excellence). Autrement dit,  dans la compétition scolaire, ne négligez aucune arme et soyez stratège.

On arrive au cœur du sujet. Grimpez sûrement et subtilement vers la filière S, cartonnez en maths ou en physique sans toutefois négliger les matières non scientifiques. Faites du sport ou des activités artistiques, outils de la petite différence qui permet de grappiller quelques points au bac. Le principal obstacle à franchir, ce n'est pas d'avoir le bac (64% des rejetons d'une génération l'obtiennent), mais d'avoir le bac S avec mention bien ou très bien qui ouvre aux écoles d'ingénieur et de commerce post-bac ou aux classes préparatoires antichambres des super grandes écoles.

Saint des Saints, purgatoire et 3e voie

Enfin, pour être sélectionné par les meilleures classes préparatoires, peaufinez votre dossier. Outre vos notes, valorisez tout ce qui vous distingue (prix et récompenses, performances sportives, talents artistiques, activités humanitaires). La suite: bachotage fou pendant deux ans ou trois ans, aide familiale et/ou professeurs privés en coulisse, galops d'essai permanents, ascétisme obligatoire. Dans cette dernière ligne droite, une partie des étudiants (souvent parmi les plus imaginatifs) épuisés ou démotivés par cette compétition forcenée auront quitté le navire pour rejoindre les rives de l'université. Les autres atterriront dans le Saint des Saints — la super grande école — ou dans un purgatoire — une école de moindre réputation, mais qui garantit toujours un avenir professionnel.

Nombre d'écoles de bon niveau (Compiègne, INSA de Lyon, etc...) ont assoupli leurs méthodes de recrutement, accordant plus d'importance, via des entretiens, à la spécificité des parcours individuels ou aux qualités personnelles des candidats; ce faisant, leur recrutement social est relativement diversifié. Les très grandes écoles d'ingénieur ou commerciales tiennent dur comme fer au sacro-saint concours anonyme. Pris à partie sur son refus de déroger à ce principe et d'introduire un certain pragmatisme dans les méthodes pour accueillir 30% de boursiers dans ces établissements, la CGE aurait lancé une enquête pour «établir un état des lieux des épreuves supposées socialement sélectives».

Mais quand bien même un  esprit pointu arriverait-il à démonter que résoudre une équation différentielle ou  disserter savamment sur des sujets de philosophie politique ressortent  de dispositions sociales, on sourit à tant de bonne volonté. Les aptitudes intellectuelles sont certes réparties dans tous les milieux, mais aucun talent n'est à ce point inné qu'il puisse s'approfondir et s'épanouir sans l'aide d'un environnement éducatif favorable.

Or une sélection très en amont du parcours de l'enfant, de plus opérée sur des matières abstraites et des connaissances livresques, favorise les enfants de classes moyennes et supérieures. On peut certes intensifier le soutien et l'accompagnement dans le cadre scolaire, ces efforts méritent évidemment d'être conduits, mais  les modalités de la sélection française, in fine, accordent beaucoup de poids au milieu social d'origine.

La fermeture sociale des sphères dirigeantes

Si l'on veut changer la donne, en tout cas dans un délai court, il faut donc opérer de manière pragmatique, et donner leur chance à d'autres critères que la pure sélection par les notes (sur lesquelles, d'ailleurs, il y aurait beaucoup à dire).

Est-ce si grave? Qu'est-ce que le mérite? Savoir analyser des questions scientifiques ou philosophiques de haute voltige est-ce le critère absolu de l'intelligence et de la compétence -les paramètres incontournables pour prétendre à suivre un cursus de grande école .... qui, elle, mène souvent vers les postes de haute responsabilité? Les exemples de recrutements différenciés (à Sciences Po, les étudiants étrangers accueillis sans concours dans les grandes écoles, etc...) montrent que ces étudiants suivent le cursus aussi bien que les autres et ne déméritent en rien de la confiance qui leur est accordée.

A bomber le torse, à répéter inexorablement qu'elles sont «les meilleures» puisque bénies par la méritocratie scolaire, les élites française ne sont-elles pas quelque peu ridicules? Sont-elles si recherchées de par le monde? Les patrons français sont-ils réellement plus performants que les patrons allemands — recrutés surtout par la méritocratie professionnelle? La quasi fermeture sociale des sphères dirigeantes n'est-elle pas une des raisons du pessimisme social que l'on repère chez les jeunes (voir l'étude de comparaison internationale de la Fondation pour l'innovation politique sur le moral des jeunes, janvier 2008)?

Le débat sur le recrutement des grandes écoles est accablant par ce qu'il révèle du mode de pensée de nos élites: on se demande même comment de si percutantes intelligences peuvent tenir des raisonnements aussi étroits. Toute caste est spontanément corporatiste, d'accord. Mais rien n'interdit à des personnalités aussi brillantes d'avoir une intelligibilité du monde social d'aujourd'hui.

Monique Dagnaud

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Image de Une: Des élèves de l'école Polytechnique défilent le 14 juillet sur les Champs Elysées  Reuters

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