France / Monde

Le cadavre de la Françafrique bouge encore

Temps de lecture : 9 min

Avec sa tournée africaine (Burkina Faso, Ghana, Côte d’Ivoire), Emmanuel Macron entend rompre la tradition de la Françafrique, ces relations politico-militaro-économiques teintées de néo-colonialisme. Mais sur Twitter le terrain est miné et le sujet sensible.

Billet de 500 francs CFA, émis de 1993 à 2002 par la BEAC. Wikimedia Commons.
Billet de 500 francs CFA, émis de 1993 à 2002 par la BEAC. Wikimedia Commons.

Contenu Partenaire - La décolonisation de l’Afrique subsaharienne il y a plus d'un demi-siècle n’a pas effacé la mainmise de la France sur ses anciens territoires. La présence écrasante française à la fois politique, militaire et économique et sont lot d’ingérences, de manipulations et de corruptions ont persisté pendant des décennies. Qu’en est-il aujourd’hui de cette Françafrique dont Emmanuel Macron veut tourner la page définitivement? Les engagements et les promesses ont été tellement répétés qu’ils ont du mal à convaincre.

Vous avez dit scepticisme

Le twittos Willy Legatelois s’interroge sur l’exploitation des matières premières, carte à l’appui: «tournée africaine de #Macron… fini la Françafrique… vraiment? Alors arrêtons de piller l’Afrique!». Le Gif proposé par Maggie lorsqu’elle a «entendu sur France Info Emmanuel Macron promet une rupture avec la Françafrique »se fait l’écho du large sentiment de scepticisme qui plane sur Twitter. Pour Philippe Poutou «la Françafrique ce n’est pas du passé…».

Robert Bourgi, homme de l’ombre des relations africaines sous les présidences Chirac et Sarkozy, n’est guère rassurant lorsqu’on lui demande: «Y a-t-il toujours des valises pleines de billets qui transitent entre l’Afrique et la France? Si cela existe toujours, ça ne passe plus par moi. Le secret n’est plus de ce monde. Cela m’étonnerait que ça n’existe plus».

Force est de constater pourtant que l’influence française en Afrique, notamment économique, n’a cessé de se réduire au cours des dernières années. La France n’a tout simplement pas les moyens de rivaliser avec les investissements chinois massifs. Si le militant du NPA Yann Tocaben reste sur les vieux schémas, persuadé que la France contrôle toujours ses anciennes colonies («Macron néo-colonialiste? Évidemment en tant que président de l’impérialisme français. Les piliers sont le franc CFA, la place de l’armée française en Afrique, la bourgeoisie: Bolloré, les entreprises comme Areva. Françafrique est une politique qui continue et qui continuera»), d’autres estiment que Macron vient tourner une page et prendre acte de la réalité au XXIème siècle de la puissance et de la volonté françaises. Le rédacteur en chef de L’Opinion explique dans son «édito du jour: Macron à Ouagadougou: le jour où la Françafrique est sortie de l’histoire» faisant allusion à un discours polémique de Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet 2007 stigmatisant «l’homme africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire».

Si la Françafrique n’est plus ce qu’elle était, pour nombre de twittos il en subsiste des traces. Ils les voient notamment dans le paternalisme qu’ils ont cru déceler chez Emmanuel Macron. «C’est la meilleure interprétation de la Françafrique: un ton moqueur, s’adresse comme à des enfants, tutoiement du président local…».

Mais la volonté du Président français de mettre fin aux anciennes pratiques est aussi soulignée. Ainsi «@EmmanuelMacron annonce la levée du secret défense dans le dossier Thomas #Sankara. La justice burkinabé aura accès aux documents #Ouagadougou #TV5MONDEINFO». Thomas Sankara, ancien Président qui a transformé la Haute-Volta en Burkina Faso, figure révolutionnaire légendaire présentée comme le «Che Guevara africain», a été assassiné en octobre 1987. Macron veut faire la lumière sur le rôle que la France aurait pu jouer dans le coup d’Etat qui a renversé Sankara.

Le discours de Ouagadougou, la forme et le fond

La date marquante de la «tournée» africaine d’Emmanuel Macron aura été le discours prononcé dans la capitale burkinabé. À Ouagadougou, le Président français s’est adressé à un parterre d’étudiants, invités à débattre à l’issue de sa prise de parole. Mais si le discours voulait marquer un tournant, dans la forme et dans le fond, dans les relations entre la France et l’Afrique noire, le contexte dit le contraire. Les traditions ont la vie dure. Le Ministre de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation burkinabé a ainsi décrété deux jours de vacances. «A-t-on déjà vu en France les écoles fermer pour cause de visite d’un chef d’état étranger, de surcroît africain? #Ouagadougou #macron #burkina» s’étonne un twittos.

Autre question soulevée par Twitter, la composition de l’audience étudiante. Certains affirment que les Burkinabés présents auraient été choisis par l’Élysée, tout comme les questions posées. «#Ouagadougou discours #Macron, université fermée et vidée des contestataires. Étudiants triés et questions choisies par #Élysée. Tout va bien dans le monde #Macron #France24». Des manifestations parfois violentes ont eu lieu en marge du discours autour de l’université Ouaga 1, plus pour marquer un désaccord sur les conditions d’organisation de cette venue, que pour protester contre la présence du Président français. Pour le journaliste Olivier Cyran, si on voulait «marquer la continuité de la Françafrique, on ne pouvait concevoir un message plus limpide. Et les étudiants burkinabés l’ont apparemment reçu cinq sur cinq».

Certains sur Twitter déplorent la tonalité du débat et la faiblesse des qustions: «heureusement que j’ai vécu au #Burkina pour savoir que ces questions immatures aux approches victimaires ne représentaient pas les étudiants burkinabés #Ouagadougou #MacronAOuaga». Mais l’existence même d’un tel débat, en dépit des critiques sur son organisation (choix des intervenants, service de sécurité musclé pour tenir à distance les étudiants contestataires), est une révolution comme le résume le twittos Mays Mouissi, «Macron est condescendant, Macron est arrogant, Macron est paternaliste. Peut-être mais Macron est le premier chef d’état étranger qui accepte d’avoir un débat à bâtons rompus avec des étudiants africains en 67 ans #Ouagadougou #Macron».

A la différence de Chirac, Sarkozy ou Hollande, Macron s’est adressé à son jeune auditoire, d’égal à égal. Il se met à distance historique de la colonisation. Elle ne fait plus partie de sa propre histoire. «Je suis d’une génération qui n’a jamais connu l’Afrique coloniale. Je suis d’une génération dont un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela sur l’Apartheid. C’est ça l’histoire de notre génération». Une posture qui est saluée. Par exemple par Yadu Maledefait: «je crois n’avoir jamais entendu un président français tenir un tel discours dans une visite officielle. Je le trouve courageux et appelant un chat un chat. Il ne parle pas aux étudiants africains comme à des mômes #ouagadougou».

Et sur place, il semble avoir convaincu. «@RoselyneFebvre de @France24_fr à #Ouagadougou qui souligne la fièvre à l’université après la rencontre avec #Macron : il a retourné l’amphithéâtre. Je n’ai jamais vu ça. #Afrique». «#Ouagadougou pour qui aime l’Afrique et la connaît, quel plaisir d’entendre ce discours à mille lieues des stupidités de Sarkozy lisant Guaino, et de l’ignorance béate de Hollande… Merci et bravo Mr le Président! #Macron».

Condescendance et franc CFA

Mais dans le même temps, pour reprendre une expression très macronienne, condescendance est un mot qui revient sans cesse sur Twitter au sujet du discours de Ouaga. «La Françafrique cessera le jour où un président français ira au Burkina Faso pour parler du Burkina Faso et non de l’Afrique comme si tous les états africains se ressemblaient. D’état à état. D’égal à égal».

Au-delà de la forme, le fond a aussi agité la twittosphère. Le tweet d’Emmanuel Macron qui résumait «les trois ciments de l’amitié : la langue, la culture, le sport» est devenu pour Traduisons-les: «les trois ciments de la tradition Françafrique: condescendance, familiarité, exploiter les ressources naturelles locales».

Autre pomme de discorde: le franc CFA (devise officielle de huit états de l’ouest africain). Perçu comme un outil néo-colonialiste et l’illustration de la permanence de la Françafrique, certains twittos ont regretté que Macron n’en ait pas fait mention: «#Ouagadougou: 3h de discours, rien sur le franc #CFA, l’ultime tabou et preuve que la #Françafrique existe». Il en fut pourtant question lors du débat. «Emmanuel Macron en réponse à un étudiant sur le #francCFA: la #Francen’est pas le maître mais le garant du franc CFA. Si un état décide de sortir de la zone CFA, il peut le faire. #Ouagadougou #Afrique».

Les propos directs du Président français, comme sur l’existence d’un marché aux esclaves en Libye, ont aussi divisés. «Qui sont les trafiquants d’esclaves en Lybie? Ce sont des Africains, pas des Français. Il y a aujourd’hui en Afrique des Africains qui esclavagisent d’autres Africains, c’est ça la réalité… Alors il ne faut pas nous faire de leçon de morale! Macron à #Ouagadougou». Cette cinglante réplique a exaspéré les uns, et réjoui les autres, à l’image de Louis Riel: «honnêtement, pour le coup, Emmanuel #Macron n’a pas tort. Cette mode en permanence d’accuser la #France et l’#Europe de tout ce qui ne va pas, il faut que cela cesse. Le temps des colonies est terminé et chacun doit savoir se responsabiliser et se prendre en charge #Ouagadougou».

La droite de la droite française s’est même félicitée comme Robert Ménard pour qui «#Macron a tenu un langage de vérité à #Ouagadougou. Ca fait du bien!». Mais comme le résume avec humour Theo Richard «quand Robert Ménard te félicite pour ton discours à #Ouagadougou, tu sais que tu as déconné quelque part».

Climatisation et petite blague

Mais finalement à l’issue de trois heures de discours et débat, c’est une petite phrase qui a le plus agité Twitter. Tout commence par la question d’ «une étudiante burkinabé à #Macron: allons-nous continuer à avoir l’électricité et la climatisation dans cette salle après votre départ? Macron: C’est à votre Président #Kabore de vous le dire. #Roch sort de la salle, il reviendra plus tard #Burkina #FrançAfrique». Le Président burkinabé parti, «Emmanuel Macron explique que le Président du Burkina est parti réparer la climatisation de l’amphithéâtre. Il est en roue libre totale #Ouagadougou».

La salle a beau rire sur le coup, sur Twitter cette pointe d’humour ne fait pas vraiment l’unanimité. «#Ouagadougou si Donald Trump, Sarkozy ou Le Pen avaient fait cette blague-là, tout le monde se serait levé! Et parce que c’est @EmmanuelMacron, on lui pardonne! @GWGoldnadel @GGRMC».

Certains y voient un sévère dérapage. «Tutoiement, blagues déplacées, le comportement de #Macron au Burkina Faso, un reste de colonialisme paternaliste mélangé à un humour de golden boy venant de toucher son bonus après une soirée bien arrosée. Irrespectueux au possible». «Le Président Macron se serait beaucoup plus contrôlé face à Trump, Poutine ou Merkel… Mais là bon… En Afrique… On se lâche… Morte la Françafrique? Vaste blague! #Ouagadougou».

Toujours ces deux visions diamétralement opposées et irréconciliables. Car pour plusieurs twittos, cette petite blague n’est que le reflet d’une ambiance détendue et décomplexée, le contraire de la condescendance. C’est en tout cas le sentiment de Francis Kpatindé, le rédacteur en chef de la revue Jeune Afrique pour qui «les deux présidents se tutoient! Emmanuel #Macron est en phase avec ce public, car il a à peu près l’âge de ces Africains. Je peux vous assurer qu’auprès des Africains ça n’a choqué personne». Même son de cloche pour Sébastien Mohier qui rappelle que «plaisanter, c’est avoir une relation d’égal à égal. Voilà. Point final. #Ouagadougou».

Reste maintenant à savoir, s’il s’agit vraiment d’un tournant ou juste d’un moment. Macron n’a cessé de répéter: «je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France… parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France. Il y a un continent que nous devons regarder en face. #Ouagadougou @EmmanuelMacron».

Sans doute faut-il voir dans cette rationalisation des rapports entre l’ancienne puissance coloniale et l’Afrique, un ajustement politique à la réalité du pouvoir des Etats et plus particulièrement de la France comme le pense le docteur en économie Thomas Porcher. «C’est vrai, dans notre génération, ce sont les multinationales (qui maitrisent en grande partie les productions des pays africains) et le FMI (qui prête contre application obligatoires de politiques d’ajustement structurel) qui s’en chargent. #Ouagadougou». Et cela permet une lecture de l’histoire plus apaisée et une forme de repentance comme le président français l’a encore exprimé: «en déplacement à #Ouagadougou, @EmmanuelMacron reconnaît que les crimes de la #colonisation sont incontestables».

Mais il s’agit là d’une vision rationnelle et dépassionnée qui n’est pas partagée par tout le monde. Quand Emmanuel Macron appelle à applaudir les soldats français présents sur le continent, le compte communautaire anti-Françafrique voit rouge: «cet imbécile dit que les Africains doivent applaudir les soldats français, ces soldats qui ont massacré plus de quatre mille Ivoiriens et violé des centaines d’enfants en Centrafrique? Mais non cher abruti, nous n’allons JAMAIS applaudir des criminels, ARMÉE FRANÇAISE, ALLEZ-VOUS-EN!!! ». Si «E.Macron va faire un discours devant des étudiants africains afin d’expliquer sa politique africaine, à quand un chef d’état africain à la Sorbonne venant expliquer sa politique française…#Françafrique»?

Et puis, signe des temps, les complotistes ne sont jamais vraiment loin. «#Afrique. Africains, ne croyez pas l’imposteur Macron! Il dit qu’il n’y a plus de Françafrique avec lui, mais il est pire! Au lieu de la colonisation, il y a son mépris et son néo-colonialisme. Introduire djihadiste puis prétendre les combattre en échange contrôle pays et ressources!».

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