Monde

Lutte anti-corruption: le grand détournement

Moisés Naím, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 02.12.2017 à 15 h 48

Si les populations du monde entier ne semblent plus prêtes à fermer les yeux sur la corruption, les outils de lutte contre ce fléau sont encore trop souvent utilisés à des fins peu avouables.


Go To Jail | Ken Teegardin via Flickr CC License by

Go To Jail | Ken Teegardin via Flickr CC License by

Bonne nouvelle: aux quatre coins de la planète, la corruption soulève désormais une indignation générale. Mauvaise nouvelle: nos méthodes de lutte anti-corruption s’avèrent inefficaces.

Dans bien des cas, nous nous contentons de trouver une personne digne de confiance et de lui conférer des pouvoirs en échange de la promesse d’éradiquer la corruption. Les candidats mettent souvent cette promesse au centre de leurs programmes politiques, et organisent la lutte autour de leur nom –à les en croire, la solution au problème n’est autre que leur propre personne.

Cette approche nous détourne d’une réalité importante: ce dont les pays du monde entier ont vraiment besoin, c’est de lois anti-corruption intelligentes, qui permettent de limiter ses sources et les circonstances qui la favorisent. Ils ont également besoin d’institutions fortes, capables de faire respecter ces lois et d’entamer l’impunité des grands fonctionnaires corrompus et de leurs complices du secteur privé, qui s’enrichissent aux dépends des citoyens.

Exaspération croissante à travers le monde

Si les candidats se présentent de plus en plus comme des champions de la lutte contre la corruption, c’est parce que cette dernière s’attire une exaspération croissante chez les populations du monde entier. Aux quatre coins de la planète, de plus en plus de voix viennent condamner la vénalité du monde politique et la propension des hauts fonctionnaires à détourner les fonds publics.

Le monde semble avoir sonné le glas de la coexistence pacifique avec la corruption. Cette lutte fait l’objet de manifestations fréquentes et massives à l’échelle internationale. Les citoyens sont descendus dans la rue en Inde, au Mexique, en Bulgarie, en Russie, en Thaïlande et dans de nombreux autres pays. Ils ont cessé de penser que la corruption est inévitable, ou qu’il est impossible de la combattre.

Certains de ces mouvements populaires ont eu un impact inattendu. Les chefs d’État du Guatemala et de la Corée du Sud ont été destitués et incarcérés. Au Brésil, de grandes manifestations ont précipité la chute de la présidente Dilma Rousseff.

Lutte anti-corruption ou mécanismes de répression politique?

Pour autant, faut-il croire que les dirigeants honnêtes constituent la panacée de la lutte anti-corruption?

La réponse est non. Parier sur l’honnêteté des dirigeants s’avère beaucoup trop risqué. Leur intégrité n’est jamais assurée. Pour les sociétés qui prennent ce risque, l’expérience se solde presque toujours par un échec. Silvio Berlusconi, Vladimir Poutine et Hugo Chávez ont été élus après avoir mené une campagne axée sur l’élimination de la corruption. Inutile de rappeler comment les choses se sont terminées.

Un autre besoin se fait désormais sentir: la mise en place d’institutions capables d’empêcher les mécanismes de lutte anti-corruption de se transformer en mécanismes de répression politique. Les autocrates du monde entier exploitent aujourd’hui l’indignation grandissante engendrée par la vénalité du monde politique, et s’en servent pour éliminer leurs rivaux.

Vladimir Poutine accuse souvent de corruption les acteurs de la scène politique russe devenus trop influents à son goût, qui finissent alors derrière les barreaux. Mikhail Khodorkovsky, qui fut un temps la plus grande fortune de Russie, a passé dix ans dans une prison sibérienne pour fraude fiscale et vol par escroquerie. Il apportait un soutien financier actif aux partis et aux hommes politiques anti-Poutine.

Depuis que Xi Jinping a pris la tête du gouvernement chinois, en 2012, plus d’un million de personnes (hauts fonctionnaires, membres du parti, hommes et femmes d’affaires) ont été traduites en justice pour corruption; certaines d’entre elles ont été condamnées à mort.

En Arabie Saoudite, le prince Mohammed Ben Salman a récemment fait arrêter des centaines d’acteurs influents dans le cadre d’une vaste purge anti-corruption, y compris le prince Al Walid Ben Talal, l’une des plus grandes fortunes mondiales.

Les gouvernements cubains, iraniens et vénézuéliens accusent souvent leurs opposants politiques de corruption: c’est un excellent moyen de les envoyer en prison. Peut-être certaines cibles de ces dictateurs sont-elles réellement coupables des faits qui leur sont reprochés. Mais c’est très certainement leur militantisme que l’on vise, plus que leur malhonnêteté supposée.

Saines initiatives

La corruption de la lutte anti-corruption n’a rien d’une fatalité; on recense fort heureusement de plus en plus d’initiatives saines.

En Argentine, au Chili, en Colombie, au Pérou et en Uruguay, par exemple, l’Inter-American Development Bank (IDB) soutient des «laboratoires d’innovation publique» chargés d’expérimenter de nouvelles méthodes de suivi et de contrôle des pratiques gouvernementales.

Au Brésil, un groupe d’experts en analyse de données a décidé d’utiliser des techniques d’intelligence artificielle pour contrôler le travail des hauts fonctionnaires. Ils ont choisi une étude de cas particulièrement spécifique pour tester leurs théories: la diminution de la fraude aux notes de frais (bouche, voyages) des membres du congrès. Nom du projet: Opération «Serenata de Amor» (sérénade amoureuse). Ils ont pu le lancer au terme d’une campagne de financement participatif réussie, en créant Rosie, programme informatique capable d’analyser les demandes de remboursement des membres du congrès et de calculer la probabilité de leur validité. Sans surprise, Rosie a découvert que les députés trichaient souvent sur leurs notes de frais. Le robot dispose désormais de son propre compte Twitter; les personnes qui le suivent sont désormais immédiatement alertées lorsqu’un membre du congrès tente de se faire rembourser par l’État d’une dépense étrangère à l’exercice de sa fonction.

Rosie n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des tendances positives et des nouvelles possibilités qui animent le domaine de la lutte anti-corruption: l’alliance d’une société civile bien organisée, des bienfaits apportés par les dernières technologies numériques et informatiques, et d’une priorité donnée à la transparence du secteur public.

Peut-être s’agit-il là d’un exemple anecdotique dans un pays rongé par la corruption de masse. On pourrait facilement taxer Rosie d’initiative marginale, peu susceptible d’avoir un réel impact sur la corruption à grande échelle. L’actualité en offre une parfaite illustration: certes, certains députés se sont fait rembourser leurs dépenses personnelles par l’État, mais pendant ce temps, la société brésilienne Odebrecht versait 3,3 milliards de pots-de-vin aux quatre coins de l’hémisphère. Marcelo Odebrecht, le président de la compagnie, a été condamné à dix-neuf ans de prison. Et les membres du congrès évitent désormais d’abuser des notes de frais. Ils redoutent la vigilance de Rosie.

Les temps changent.

 

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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