Science & santé

La médecine quantique, révolution scientifique ou arnaque?

Coline Vazquez et Bruno Lus, mis à jour le 01.12.2017 à 10 h 10

De nombreux Français se tournent vers des médecines non conventionnelles. Une nouvelle thérapie dite «quantique» promet monts et merveilles à ses adeptes grâce à des machines futuristes. Problème: impossible de prouver les bienfaits de ce traitement censé guérir avant même les premiers symptômes.

Quentin Reno

Quentin Reno

Scandales sanitaires, effets secondaires des médicaments, manque d’écoute du malade… Les griefs s’accumulent contre la médecine traditionnelle. Les Français croient de moins en moins aux vaccins et de plus en plus à l’homéopathie. Pour preuve, 40% d’entre eux auraient recours aux médecines alternatives et complémentaires (MAC). Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il y en aurait plus de quatre cents. L’Ordre des médecins n’en reconnaît que quatre: l’homéopathie, l’acupuncture, la mésothérapie (par injections locales) et l’ostéopathie –malgré une efficacité contestée.

Parmi les laissés-pour-compte des MAC, la médecine quantique fait son trou. Quantique comme la physique, dont elle reprend le lexique complexe et les applications technologiques. Médecine, parce qu’elle se propose de remédier à diverses pathologies –de la digestion aux maladies auto-immunes. Depuis 2010, elle séduit de plus en plus d’adeptes, en témoigne le congrès annuel à Reims ou à Aix-en-Provence, qui réunit plusieurs centaines de convaincus.

Le thérapeute s’appuie sur des machines aux airs de Retour vers le futur, branchées sur un PC, pour faire votre bilan. Après quoi, il vous bombarde d’ondes censées agir au niveau cellulaire. Attention: pas question de guérison, mais de prévention. Cette médecine est prédictive. Les praticiens affirment soigner le mal avant même que les symptômes n'apparaissent. Une ambigüité qu’ils concèdent: difficile de dire si le patient a réellement guéri où s’il n’aurait jamais contracté la maladie.

Des miracles sur fond de technologie

 

La thérapeute quantique Jacqueline Jacques en a fait son mode de vie. Cette sexagénaire dispense des formations au SCIO, «Opération d’interface scientifique du corps». Derrière ce nom digne d’un film de SF, un petit boîtier diffuseur d’ondes, relié au patient par des capteurs attachés à ses chevilles, poignets et crâne. Aucune sensation. «C’est une très faible intensité», justifie Jacqueline qui gère la séance derrière son PC de gamer avec un logiciel au graphisme plutôt kitsch. Elle débute ses séances par une mise au point:

«Je ne guéris pas, je fais de la prévention et ne me substitue en aucun cas à un traitement classique.»

Un crédo derrière lequel se protègent les thérapeutes quantiques, en conflit avec les médecins traditionnels irrités par ces méthodes farfelues. En cinq minutes, le SCIO analyse le corps du patient et pose un diagnostic –déshydratation, problème de vue, douleurs… Le remède? Pendant près d’une heure, Jacqueline clique dans tous les sens pour «harmoniser le patient». Comme par magie.

Pendant la séance, Jacqueline Jacques tente également d’entrer dans l’intimité des patients en les questionnant sur leur famille I Quentin Reno

Courbée sur sa canne, cette Québécoise raconte: «Je ne me soigne plus qu’avec la médecine quantique.» Il y a vingt ans, on lui découvre une sclérose en plaques. Cinq jours après, elle stoppe son traitement. «Les médecins m’ont annoncé la maladie comme une fatalité. Selon moi, c’est le stress qui l’a provoquée. Je n’étais pas heureuse dans ce que je faisais et j’ai décidé de changer de vie.» Depuis, elle parcourt la planète pour dispenser son savoir quantique à coups de formations facturées 2.000 euros les quelques jours. Mais surtout, elle affirme être «dans une phase de régénération».

«Ce qui fait peur, c’est que ça défie l’entendement»

Cet optimisme, on retrouve sur le T-shirt de Marina: «La vie en plus belle, plus magique, plus extraordinaire.» À 50 ans, débordante d’énergie, elle a retrouvé le sourire avec la médecine quantique. Le poignet en miettes suite à un mauvais mouvement de yoga, cette coach pour adolescents se tourne après deux opérations infructueuses vers cette nouvelle médecine dite révolutionnaire. «J’ai un peu de mal avec le mot "médecine". Je préfère “thérapie”, c’est plus flou», lâche-t-elle dans un rire sonore. Pour elle, ça marche. Idem pour une amie, séropositive, dont le foie –condamné selon les hospitaliers– aurait été sauvé lors d’une séance quantique.

«Ce qui fait peur, c’est que ça défie l’entendement. Plus ça avance, plus les grands scientifiques sont conscients de leurs limites», assure Marina mystérieusement.

Comment expliquer ces miracles? Pour Alain Autret, ancien chef de service neurologie au CHU de Tours et auteur de Les effets placebo: des relations entre croyances et médecines, «l’effet placebo est extrêmement fort»:

«Quand on se persuade que le traitement fonctionne, le cerveau libère deux neurotransmetteurs: l’endorphine, pour le plaisir, et la dopamine, pour la récompense. À cette chimie s’ajoute la relation avec le thérapeute.»

Un cocktail qui améliore l’état de santé. D’où sa conclusion: «Si les patients sont satisfaits de la thérapeutique, ils iront mieux.» D’autant qu’il rappelle, citant le professeur de médecine à la Harvard Medical School (HMS) Ted Kaptchuk: «Plus la machine est complexe, plus l’effet placebo est important!»

Quand les dérives guettent

 

En France, une entreprise surfe sur la vague: Physioquanta, créée en 2005. Son dirigeant Guillaume Moreau revendique sur son site 1.700 «professionnels de la santé» qui utiliseraient ses produits. La vente de machines quantiques lui a rapporté en 2016 plus de 4 millions d’euros de chiffre d’affaires, un bilan en augmentation de plus de 5% par rapport à l’année précédente.

Parmi les hits: le Physioscan, qui «repère et corrige les déséquilibres énergétiques»; l’Oligoscan, qui «évalue en un instant minéraux, oligo-éléments, stress oxydatif et métaux lourds»; ou encore le Milta, qui «associe de façon synergique des émetteur lasers, des diodes infrarouges et des diodes RVB, fonctionnant dans un tunnel magnétique». Un programme abscons pour le commun des mortels.

Des promesses qui ont aussi laissé perplexe l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Depuis fin 2009, une décision a interdit à Physioquanta de faire la publicité de certaines machines. Il a été reproché à l’entreprise de vanter des vertus médicales non prouvées. Contacté à plusieurs reprises, Guillaume Moreau n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Aucun abus signalé

 

Pour Serge Blisko, président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), il n’existe «aucun médecin ou médicament quantique digne de ce nom». «Des faux praticiens ont lancé ce concept, mais personne n’a été fichu de dire ce que c’était. C’est une vaste fumisterie. Mon point de vue, en tant que président de la Miviludes et médecin, c’est que ce sont des mots qui ne veulent rien dire.»

Cette Mission surveille du coin de l’œil le colloque quantique annuel dont «beaucoup d’intervenants sont défavorablement connus». La première édition en 2010 a même réuni l’équipe du professeur Luc Montagnier, codécouvreur du sida en 1983 et prix Nobel de médecine en 2008 avec Françoise Barré-Sinoussi. Il s’est par ailleurs illustré le 7 novembre dernier lors d’une conférence-débat au théâtre Michel, à Paris, en imputant la mort subite du nourrisson aux vaccins. «C’est le parfait exemple d’un monsieur très diplômé, extrêmement important dans le monde scientifique, qui a dérivé au fil des années», se désole Serge Blisko.

La médecine quantique séduit autant qu’elle divise, sans encore créer de réelles inquiétudes: la Miviludes souligne qu’aucun abus n’a été signalé. «Nous n’avons pas un rôle de censure. Si des gens veulent professer la médecine quantique et que des adultes paient très cher une consultation, on ne peut pas l’empêcher», explique Serge Blisko. Alain Autret est de cet avis. Pour le neurologue: «C’est légitime pour le patient de chercher à se soulager. On vit de croyances. C’est bien, mais il ne faut pas que ça soit au détriment du traitement médical.» Signe que la médecine traditionnelle a tout un public à (re)conquérir.

Coline Vazquez
Coline Vazquez (1 article)
Journaliste indépendante
Bruno Lus
Bruno Lus (1 article)
Journaliste
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