France

Le troisième tour social n'aura pas lieu

Philippe Boggio, mis à jour le 30.11.2017 à 15 h 45

Avec le lancement des premières réformes voulues par Emmanuel Macron, ils espéraient un «troisième tour social». Cet automne, le constat est rude. Les Français et les Françaises se sont très peu mobilisées. La cote de popularité des premiers opposants est en baisse. Le doute gagne: et maintenant, on fait quoi?

Jean-Luc Mélenchon I LUDOVIC MARIN / AFP

Jean-Luc Mélenchon I LUDOVIC MARIN / AFP

Personne n’apprécie d’avoir à reconnaître haut et fort un échec, au moins à chaud. Il est humainement plus supportable pour l’ego, ou la sauvegarde d’une stratégie, de s’en prendre à l’autre. Non à l’adversaire, qu’on maudit, lui, pour sa seule victoire, se jurant bien de rendre celle-ci provisoire, mais aux siens, aux compagnons de lutte.

Voici venu, pour ceux qui les premiers se sont opposés à la politique engagée par Emmanuel Macron –en particulier la CGT et FO, côté syndical, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, versant politique– le temps des remâchages d’amertume. Et comme tout ce monde-là est un peu sonné, après la déconfiture des mouvements de contestation des ordonnances réformant certaines dispositions du Code du travail, on assiste à des épisodes cumulés de mauvaise foi, à ces griefs croisés que se réservent mutuellement les intimes, et qui ont toujours caractérisé le fond de morosité de la gauche française.

«Le vrai aveu de faiblesse, c’est d’aller dans la rue sans salariés»

Depuis la fin de l’été, les banderoles des manifs prennent l’eau, même les jours sans pluie. Les cortèges annoncés, qui devaient, en rangs serrés, témoigner de la détermination du peuple salarié à «faire reculer le gouvernement», à obliger le président de la République à ravaler son «coup d’état social», selon l’expression de Jean-Luc Mélenchon, n’ont jamais égalé, dans la capitale, les scores, déjà faibles, des défilés parisiens de 2016 contre la loi El Khomry. Le 16 novembre, le dernier rendez-vous de l’automne à l’initiative de la CGT, de FO et de Solidaires, n’aurait même pas réuni 15.000 personnes, à Paris. Une misère. Ce qui a inspiré à Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, hostile aux défilés, cette remarque assassine: «Le vrai aveu de faiblesse, c’est d’aller dans la rue sans salariés, juste avec des militants.»

Le 16 novembre à Paris / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Des manifs de permanents? Le seul carré syndical des irréductibles, accompagnés par les apparatchiks de l’Unef, des groupes de lycéens et l’intersyndicale de la fonction publique? Pas de Français, de ces Français salariés, même pas encartés, simplement mécontents des décisions du pouvoir, comme la CGT et certaines fédérations de FO se faisaient pourtant fort de démontrer à quel point ils l’étaient? Les jours passant, la déprime paraît se généraliser dans le camp protestataire.

Les déchirements sont perceptibles, entre responsables syndicaux, entre ces derniers et Jean-Luc Mélenchon, qui ne cesse, de son côté, de leur imputer l’impasse des trois derniers mois. Jusqu’à s’inquiéter, comme celui-ci le faisait déjà, le 15 octobre, sur son blog, de voir «des corporations, abandonnées à elles-mêmes, négocier séparément», comme les dockers et les transporteurs, et obtenir pour eux-seuls du gouvernement le maintien de leurs acquis. Réaction de Jean-Claude Mailly, sur RTL: «Il devrait avoir honte de son comportement!» Et le dirigeant de FO de se moquer de «l’OPNI, objet politique non identifié» que serait, à ses yeux, LFI. «Un peu comme la République en marche. On est adhérent sans payer de cotisation.» Enfin, le secrétaire général de Force Ouvrière avertit: «Il peut dire ce qu’il veut. On continue!»

L'avalanche sociale n'a pas eu lieu

Ils continuent… Ce qui fait penser au fameux, et si faux: «On lâche rien!» Des éléments de langage se rencontrent aussi du côté de la CGT, de ceux que les communicants improvisent au débotté pour tirer leurs clients d’un mauvais pas. Arguments de dépit. Le mouvement syndical, et autour de lui, le camp protestataire, laisse, à l’entendre, la soupe sur le feu dans l’attente des futures négociations sur l’assurance-chômage, puis de l’assurance-retraite. Ils sont là, dans la rue, continueront à l’être, après cette saison des ordonnances, pour ne pas abandonner tout à fait le terrain à Emmanuel Macron. Ils font retraite, mais dans l’ordre. L’Unef attend que les étudiants et les lycéens comprennent que «la sélection» –l’Arlésienne de l’université– est devenue effective. À la prochaine rentrée, le créneau sera sans doute plus favorable.

Rengaine, ancestrale, des lendemains qui chantent. «Sous la Ve République, les gouvernements ont toujours reculé quand il y avait un million de personnes dans la rue», rappelle Alexis Corbière, député insoumis de Seine-Saint-Denis. Oui, mais, le million a manqué, cette année. Il n’y a pas eu de «troisième tour social», après l’élection présidentielle, contrairement à ce que laissait encore espérer, l’été dernier, Jean-Luc Mélenchon, quand il appelait le pays à «déferler» sur les Champs-Élysées. Revenu à davantage de prudence, le même Mélenchon reconnaît maintenant, dans un entretien accordé à La Tribune de Genève, que «l’avalanche sociale, qui aurait dû se déclencher, après tant d’annonces de Macron, ne s’est pas produite».

Décembre 1995, un autre monde

Reviennent des images, peut-être surannées, de «l’ancien monde», comme disent les Macroniens: l’indépassable souvenir, pour beaucoup de militants, de «la grande grève» de l’hiver 1995, après les premiers oublis, par Jacques Chirac, tout juste élu, de ses promesses de «la fracture sociale». La France largement paralysée, un mois durant; les transports à l’arrêt; les gares parisiennes occupées; et le sociologue Pierre Bourdieu prononçant un discours de soutien au mouvement, au milieu des piquets de grève, à l’aide d’un porte-voix…

Les grèves de 1995 I GEORGES GOBET / AFP

Cette histoire-là ne repasse pas, en tout cas, pour l’instant, et beaucoup, à gauche, parce qu’ils croient toujours à la primauté du collectif, enragent en silence. La France d’Emmanuel Macron ne paraît pas pressée de répondre aux rendez-vous protestataires qu’ils convoquent, en ce début de quinquennat. Après avoir «marqué le point» sur les ordonnances du Code du travail, comme l’a reconnu Jean-Luc Mélenchon, le chef de l’État garde la main, sans rivaux à sa taille.

Par la fascination qu’il paraît exercer sur ses concitoyens? Par le rythme soutenu qu’il impose à un pays qui ne se savait pas mûr à ce point pour des changements si nombreux, et qui savoure encore une telle disposition? «Macron mène une charge d’une incroyable violence, dit encore le leader de la France insoumise. Tout en même temps! Les oppositions n’ont pas le temps de se constituer.»

Cruels sondages

À en croire Mélenchon, les difficultés des contestataires découleraient même directement de la bousculade de réformes, annoncées ou engagées, depuis six mois. «Il a repris les techniques de Sarkozy, qui avait deux trucs par jour, personne n’arrivait à suivre, ni la presse ni l’opposition.»

Emmanuel Macron sature à lui seul l’espace national, et cela paraît actuellement suffire à l’actualité comme à la population. Résultat sondagier: toujours considéré comme le premier opposant au chef de l’État, Jean-Luc Mélenchon connaît néanmoins une forte baisse de popularité, selon un sondage Odoxa (37%, soit une chute de 6 point en deux mois). Celle du président est plutôt à la hausse, après un départ paradoxalement plus médiocre que ses deux derniers prédécesseurs (une moyenne de 40% d’avis favorables, depuis le mois de juillet).

Laurent Berger s’inquiétait récemment du sort que pourrait connaître à son tour le mouvement syndical, mortel, comme le sont les partis politiques, que l’élection présidentielle, aimantée par Emmanuel Macron, a retournés, peut-être pour le compte (PS, FN, Écolos, LR). Comme Mélenchon, le leader de la CFDT tente de sonder ces Françaises et Français, complices électoraux de l’explosion générale du mois de mai, et largement redevenus incompréhensibles. La mise à terre du système politique traditionnel augure-t-elle d’une ère plus inconnue encore que ne le laissent comprendre la mondialisation et les réseaux sociaux?

Un «néo-protestantisme mondialisé»?

La France, que les deux hommes ont connue, même dans les difficultés, même en eau basse, rivée au maintien du modèle social national, qu’elle soit de gauche ou de droite, conservatrice ou progressiste aurait-elle changé de paradigme, ce qu'Emmanuel Macron aurait compris le premier? Ces concitoyens qui ont si longtemps vécu sous l’influence croisée du marxisme, du catholicisme et du «programme» du Conseil national de la résistance (CNR), à la Libération se découvriraient-ils plus pénétrés qu’on ne le croit par un libéralisme économique et social à l’anglo-saxonne, où le philosophe Régis Debray, pour sa part, dans son dernier essai Le Nouveau Pouvoir, voit même l’effet d’un «néo-protestantisme mondialisé»? L’insistance du président de la République à répéter, devant tous les publics, que chacun est d’abord responsable de soi, rencontre-t-elle un écho plus favorable que ne le pensent encore les tenants de la responsabilité collective?

Un peu partout, «la mise en réseaux» remplace les territoires de la lutte des classes. Comme hier, l’énarque pantouflant dans les banques privées, le secrétaire ou l’étudiante soigne son carnet d’adresses. On choisit les siens, même le champ de sa générosité sociale et de ses compassions. Un libéralisme de proximité, soi à soi-même, couple, famille, etc., a tourné le dos aux attentes que suscitaient autrefois partis et syndicats. La France s’ubérise, perdant son originalité idéologique.

France, Pays-Bas, même vision du monde? Commerce et pragmatisme? Dans des milliers d’histoires personnelles, l’heure est, au moins psychologiquement, à l’entreprenariat, à l’auto-entreprise, même à perte, même simplement en rêve. Et le phénomène gagne jusqu’à des échelons assez bas de la société. Rester pauvre, peut-être, si telle est la fatalité, mais commencer à penser comme un riche. À peu de choses près, Régis Debray a raison, comme ces pauvres, aux États-Unis, marqués par le protestantisme et son rapport à l’argent, qui trouvent si peu à redire aux enrichissements sauvages, boursiers ou d’optimisation fiscale, des mieux nantis.

La fin des idéologies…

«Macron, président des riches.» L’appellation apparue après la décision du chef de l’État d’exonérer les hauts revenus de l’ISF sur les valeurs mobilières, a d’abord été accompagnée de sondages défavorables. Les réactions ont toutefois été brèves. Scénario identique pour les «Paradise papers», formidable enquête de presse sur l’optimisation fiscale. La France institutionnelle a réagi à peu près comme l’Amérique. L’optimisation n’est pas illégale. Simple question d’astuce, le droit changeant d’un pays à l’autre. Les protestataires n’y ont pas vraiment vu un thème de lutte, à ajouter aux ordonnances du Code du travail. L’argent est dans les têtes, beaucoup plus largement, évidemment, que dans les poches. L’argent, actualité de l’automne.

GEORGES GOBET / AFP

La société se «désidéologise», note Chloé Morins, de la Fondation Jean Jaurès, rappelant la nécessité démocratique des affrontements idéologiques. Le recul est encore plus important qu’il n’y paraissait, lors du précédent quinquennat de gauche, même des manifestations contre la loi El Khomry, ce qui aurait favorisé l’avènement d’Emmanuel Macron? Le mouvement de reflux que le sociologue Jean Ion date de 1986 n’a plus cessé, au désespoir des militants. L’engagement citoyen ou politique s’est transformé, moins vertical, au fil des ans, plus spécifique. On a vu apparaître les mouvements en faveur des sans-papiers, des sans logis; les grandes heures d’Act-up et des «faucheurs» d’OGM. La sphère privée est peu à peu venue se mêler aux questions de travail ou de rapport à l’État. «La notion d’intérêt général perd de sa signification», note Jacques Ion.

… et des idéologues?

Où en est le pays, en cette fin d’automne? Toujours prêt à la fronde? «Un volcan», comme veut le croire Jean-Luc Mélenchon? Ou plutôt enclin à la négociation permanente, selon le credo macronien. Les syndicats ont raison: il va falloir attendre les grands dossiers sociaux, l’assurance-chômage et la refonte des retraites. Une France en bonne voie de libéralisme montrerait-elle déjà des signes d’égoïsme actif, de refus de toute compréhension sociale, jusqu’alors inusités? S’entendent désormais plus fort les critiques –encore une fois à l’américaine– contre «les assistés», profiteurs de l’État-providence. 

Dans son rapport annuel, le Secours catholique a noté l’aggravation du climat désagréable, méprisant, autour d’un état de pauvreté qui s’est encore accru, dans le pays. «C’est la double peine», déplorent les responsables de cette ONG. Le soupçon, dans l’ère du temps? Le chef de l’État veut imposer une augmentation des contrôles des chômeurs. Pourtant, les études en témoignent, seuls 14% des contrôles ont jusqu’ici conduit à des radiations. Et sur cette population éconduite de Pôle Emploi, seuls 40% bénéficiaient d’allocations.

La société égrène des thèmes à grande vitesse, ces semaines-ci. Elle tourne peut-être au rythme de son président, peu regardante sur les contradictions que suppose l’éparpillement. Signes nombreux, certains inquiétants, d’autres plus neutres. Ou même bénéfiques, comme les luttes des aides-soignantes des établissement hospitaliers pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), qui vont obtenir l’augmentation de leurs effectifs, après une bataille aussi tenace que discrète. Comme, bien sûr, le mouvement en cours des femmes contre les agressions sexuelles.

Les courants protestataires classiques, syndicaux ou politiques, la CGT, Jean-Claude Mailly comme Jean-Luc Mélenchon scrutent, sans tranquillité, l’horizon, dans le but d’y apercevoir quelques raisons d’espérer et, déjà, de se convaincre de la persistance de leur utilité.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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